LETTRE XLL DU MÊME AU MÈ.ME
Je ne croyais pas avoir encore à traiter cette matière avec vous, Monsieur, après les principes que j'avais posés ; car de descendre au détail de cette matière, cela n'est pas de notre dessein, et n'opérerait autre chose qu'une controverse dans les formes, ajoutée à toutes les autres. Ne nous jetons donc point dans cette discussion; et voyons par les principes communs, s'il est véritable que le décret du concile de Trente sur la canonicité des livres de la Bible , soit détruit absolument et sans réplique par vos deux lettres du 14 et du 24 mai 1700, ainsi que vous l'assurez dans votre dernière lettre, qui
PROJET DE RÉUNION ENTRE LES CATHOLIQUES
est du 21 juin 1701. Il ne faut pas vous laisser dans celle erreur; puisqu'il est si aisé de vous donner les moyens de vous en lirer, et qu"il n'y a, en vous reinellant devant les yeux les principes que vous posez, qu'à vous faire voir qu'ils sont tous évidemment contraires il la règle de la foi, et, qui plus est, de votre aveu propre.
L Ce que vous avez remarqué comme le plus convaincant, c'est que nous c.rigeo)is comme articles de foi des opinions , dont le contraire était reçu notoirement par toute ianliquilé, et tenu encore du temps du cardinal Cajélan , immédiatement avant le concile de Trente'. Vous alléguez sur cela l'opinion de ce cardinal, qui rejette du canon des Ecritures anciennes, la Sagesse, l'Ecclésiastique , et les autres livres semblables, que le concile de Trente a reçus. Mais il ne fallait pas dissimuler que le môme cardinal exclut du canon des Ecritures l'Epîtrede saint Jacques, celle de saint Jude, deux de saint Jean, et même l'Epitre aux Hébreux , comme « n'étant ni » de saint Paul, ni certainement canonique; en sorte » qu'elle ne sulBl pas à déterminer les points de la » foi par sa seule autorité. »
Il se fonde comme vous sur saint Jérôme; et il pousse si loin sa critique, qu'il ne reçoit pas dans saint Jean l'histoire de la femme adultère , comme tout à fait authentique, ni comme faisant une partie assurée de l'Evangile. Si donc l'opinion de Cajélan était un préjugé en faveur de ces exclusions, le concile n'aurait pas pu recevoir ces livres; ce qui est évidemment faux , puisque vous-même vous les recevez.
II. Vous voyez donc. Monsieur, que dans l'argument que vous croyez sans réplique, vous avez posé d'abord ce faux principe, qu'il n'est pas permis de passer pour certainement canonique un livre dont il aurait été autrefois permis de douter.
III. J'ajoute que dans tous vos autres arguments, vous tombez dans le défaut de prouver trop, qui est le plus grand où puisse tomber un théologien, el môme un dialecticien et un philosophe; puisqu'il oie toute la justesse de la preuve, el se tourne contre soi-même. J'ajoute encore que vous ne donnez en effet aucun principe certain pour juger de la canonicité des saints livres. Celui que vous proposez comme constamment reçu par toute l'ancienne Eglise pour les livres de l'Ancien Testament, qui est de ne recevoir que les livres qui sont contenus dans le canon des Hébreux, n'est rien moins que constant et universel; puisque le plus ancien canon qoe vous proposez, qui est celui de Mélilon chez Eusèbe^, ne contient pas le livre d'Esther, quoique constamment reçu dans le canon des Hébreux.
IV. Après le canon de Méliton, le plus ancien que vous produisiez est celui du concile de Laodicée' : mais si vous aviez marqué que ce concile a mis dans son canon Jérémie avec Baruch, les Lamentations, l'Epitre de ce prophète, où l'on voit avec les Lamentations, qui sont dans l'hébreu, deux livres qui ne se trouvent que dans le grec, on aurait vu que la règle de ce concile n'était pas le canon des Hébreux.
V. Le concile de Laodicée était com[)Osé de plusieurs provinces d'Asie. On voit donc par là le prin-
1. Lellt-e de Leib. Ju 21 juin 1701. — 8. Eus., Uisl. EccL, pb. IV, r. XXVI — .3. Conr. Laoïl., Cati. i.x. Liih., tom. i, col. 1521.
cipe , non pas seulement de quelques particuliers, mais encore de plusieurs Eglises , et môme de plusieurs provinces.
VI. Le même concile ne reçoit pas l'Apocalypse, que nous recevons tous également, encore qu'il fût composé de tant d'Eglises d'Asie, el même de l'Eglise de Laodicée, qui était une de celles à qui celle divine révélation était adressée '. Nonobstant cette exclusion, la tradition plus universelle l'a emporté. Vous ne prenez donc pas pour règle le canon de Laodicée, et vous ne tirez pas à conséquence celle exclusion de l'Apocalypse.
VII. Vous produisez le dénombrement de saint Athanase dans le fragment précieux d'une de ses Lettres pascales^, et l'Abrégé ou Synopse de l'Ecriture', ouvrage excellent attribué au même Père : mais si vous aviez ajouté, que dans ce fragment le livre d'Esther ne se trouve pas au rang des canoniques, le défaut de votre preuve eut sauté aux yeux.
VIII. Il est vrai que sur la fin il ajoute, que pour une plus grande exactitude, il remarquera d'autres livres qu'on lit aux catéchumènes par l'ordre des Pères, quoiqu'ils ne soient pas dans le canon, et qu'il compte parmi ces livres celui d'Esther. Mais il est vrai aussi qu'il y compte en même temps la Sagesse de Saloinon , la Sagesse de Sirach , Judith et Tobie. Je ne parle pas de deux autres livres dont il fait encore mention, ni de ce qu'il dit des apocryphes inventés par les hérétiques, en conlirnialion de leurs erreurs.
IX. Pour la Synopse, qui est un ouvrage qu'on ne juge pas indigne de saint Athanase, encore qu'il n'en soit pas; nous y trouvons en premier lieu avec Jérémie, Baruch, les Lamentations, et la lettre qui est à la fin de Baruch'', comme un ouvrage de Jérémie : d'où je tire la même conséquence que du canon de Laodicée.
X. En second lieu , Eslher y est; mais non pas parmi les vingt-deux livres du canon. L'auteur la met à la tête des livres de Judith, de Tobie, de la Sagesse de Salomon, et de celle de Jésus, fils de Sirach^. Quoiqu'il ne compte pas ces livres parmi les vingt-deux livres canoniques, il les range parmi les livres du Vieux Testament qu'on lit aux catéchumènes : sur quoi je vous laisse à faire telle réllexion qu'il vous plaira. Il me suffît de vous faire voir qu'il les compte avec Eslher, et leur donne la même autorité.
XI. Vous alléguez le dénombrement de saint Grégoire de Nazianze, et l'Iambique m du même saint à Séleucus, que vous attribuez à Amphiloque". Vous deviez encore ajouter que saint Grégoire de Nazianze omet le livre d'Esther, comme avait fait Méliton, avec l'Epilre aux Hébreux et l'Apocalypse, et laisse parmi les livres douteux ceux ([u'il n'a pas dénommés.
XII. L'Iambique que vous donnez à Amphiloque, après le dénombrement des livres de l'Ancien 'feslament, remarque que quelques-uns y ajoutent le livre d'Esther; le laissant par ce moyen , en termes exprès, parmi les douteux. Quant à l'Eiiitrc aux Hébreux, il la reçoit, en observant que quchpies-
1. Vid. Apoc, m. 14. —2. N. Lxxiv, S. Alhan., fragm., tom. i, l'art. Il, p. 903. Epist. fesl., idem, p. 052 et seq. - 3. Tom. ii , p. 120. - 4. Mem, p. 167. — 5. Ibid., p. 129, 108. — 0. N. i.xxiv. Oreg. Nazianz. Carm. xxxiii. Ed. 1030,;). 194.
ET LES PROTESTANTS D'ALLEMAGNE
uns ne l'admeltent pas : mais pour ce qui est de l'Apocalypse, il dit que la plupart la rejettent.
XIII. Je vous laisse à juger vous-môme de ce qu'il tant penser de l'omission du livre d'Esther, que vous dites faite par mégarde, et par la négligence des copistes dans le dénombrement de Méliton'. Faible dénouement s'il en fut jamais; puisque les passages de saint Athanase, de la Synopse, et de saint Grégoire de Nazianze, avec celui d'Amphiloque, font voir que cette omission avait du dessein, et ne doit pas être imputée à la méprise à laquelle vous avez recours sans fondement. Ainsi le livre d'Eslber, que vous recevez pour constamment canonique , demeure , selon vos principes , éternellement douteux, et vous ne laissez aucun moyen de le rétablir.
XIV. Vous répondez, en un autre endroit, que ce qui pouvait faire difficulté sur le livre d'Esther, c'étaient les additions : sans songer que, par la même raison, il aurait fallu laisser hors du canon Daniel comme Esther.
XV. Vous faites beaucoup valoir le dénombrement de saint Epiphane-, qui , dans les livres des poids et des mesures, et encore dans celui des hérésies, se réduit au canon des Hébreux pour les livres de l'Ancien Testament.
Mais vous oubliez dans cette même hérésie lxxvi, qui est celle des Amonéens, l'endroit où ce Père dit nettement à l'hérésiarque Aétius', « que s'il » avait lu les vingt-deux livres de l'Ancien Testa- I) ment, depuis la Genèse jusqu'au temps d'Esther, » les quatre Evangiles , les quatorze Epitres de » saint Paul, avec les sept Catholiques et l'Apoca- 1) lypse de saint Jean, ensemble les livres de la Sa- » gesse de Salomon, et de Jésus fils de Sirach, » enfin tous les livres de l'Ecriture, il se condam- » nerait lui-même » sur le titre qu'il donnait à Dieu pour ôter la divinité à son Fils unique. Il met donc dans le même rang, avec les saints livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, les deux livres de la Sagesse et de l'Ecclésiastique; et encore qu'il ne les compte pas avec les vingt-deux qui composent le canon primitif, qui est celui des Hébreux, il les emploie également, comme les autres livres divins, à convaincre les hérétiques.
XVI. Toutes vos règles sont renversées par ces dénombrements des livres sacrés. Vous les employez à établir que la règle de l'ancienne Eglise, pour les livres de l'Ancien Testament, est le canon des Hébreux : mais vous voyez au contraire, que si on ne met dans le canon tous les livres qui sont dans l'hébreu , ni on n'en e.\clul tous ceux qui ne se trouvent que dans le grec; et qu'encore qu'on ne mette pas certains livres dans le canon primitif, on ne laisse pas d'ailleurs de les employer comme livres divinement inspirés, pour établir les vrais dogmes et condamner les mauvais.
XVII. Votre autre règle tombe encore, qui consiste à ne recevoir que les livres qui ont toujours été reçus d'un consentement unanime; puisque vous recevez vous-même des livres que le plus grand nombre, en certains pays, et des provinces entières avaient exclus.