‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 66 sur 631 · lié/', à la Préf., ch. 4, n · texte numérisé non relu

lié/', à la Préf., ch. 4, n

saint Jude ne l'a dit des habitants de Sodome et de tjomorrhc', ou autres choses semblables? et en un mot, à qui en veut-il, si ce n'est à ceux qui voudraient iiousser les hérétiques quels qu'ils soient, au delà des expressions de l'Ecriture qu'ils détournent, comme dit saint Pierre-, à un mauvais sens, et les tirer de leur étendue et de leur généralité , comme parle notre Anglais.

C'est sur ce pied qu'il travaillait à la réunion du chrislianisme : sur le pied de M. d'IIuisseau , ministre de Saumur, que nos prétendus réformés ont condamné : très-bien selon les principes de l'Eglise catholique, mais très-mal selon les principes de la Réforme : très-bien en présupposant que l'Eglise est infaillible dans ses interprétations , et qu'elle a droit d'obliger tous les chrétiens à s'y soumettre; mais Irès-mal en s'atlribuant à eux-mêmes par leurs actions une infaillibilité qu'ils renonçaient en paroles, selon que leur reproche cet Anglais : car c'est en présupposant celle autorité et infaillibilité de l'Eglise qu'ils condamnent des chrétiens prêts à souscrire à l'Ecriture sainte , et à toutes ses expressions, sans en refuser aucune , sans aussi y rien ajouter : pour cette raison seulement qu'ils ne veulent pas se soumettre aux interprétations de l'Eglise, ni renoncera la liberté qu'ils prétendent que Dieu a donnée de s'en tenir précisément à la parole de l'Ecriture dans sa généralité.

C'est ainsi, comme l'on a vu , que l'ont entendu non-seulement Strimésius et les auteurs qu'il allègue; mais encore dès l'origine de la Reforme, Luther, Calvin, Zanchius, el les protestants anglais comme les autres. Chillingworth, qui est celui qu'on vient d'entendre, en est une preuve convaincante, parce que son livre a paru avec une approbation authentique et des éloges extraordinaires des théologiens d'Oxford. Aussi est-ce un des plus suivis de tous leurs docteurs. Il s'est formé en Angleterre sur ses principes une secte qui est répandue dans toute l'Eglise anglicane proteslante, où l'on ne parle que de paix el de charité universelles. Les défenseurs de celte paix se donnent eux-mêmes le nom de Latitudinariens , pour exprimer l'étendue de leur tolérance qu'ils appellent charité et modéralion, qui est le titre spécieux dont on couvre la tolérance universelle. On ne peut nier que cette doctrine ne se rende commune en Angleterre : et s'il faut parmi ceux qui la défendent à présent que je produise un auteur connu, je nommerai sans liésiter M. Liurnet. C'est lui qui pour lier les mains au magistrat sur les affaires de la religion , donne pour principe général que « nos pensées qui regar- » dent Dieu, et les actions qui sont les effets de ces » pensées, ne sont point de son ressort'. » M. Jurieu, qui montre aujourd'hui tant de zèle pour l'autorité (lu magistrat, n'a qu'à s'attaquer à cet auteur. Mais il lui dira beaucoup d'autres choses qui lui déplairont davantage. Il lui dira que l'hérésie n'est rien du tout « que l'opiniâtreté dans une erreur » après être convaincu que c'est une erreur'* : » ce qui réduit l'hérésie à rien; puisque, selon cette délinition, il n'y a rien en soi qui soit hérétique, et par conséquent aucune erreur qu'il ne faille tolérer. Il lui dira « que selon les principes de l'Eglise ro-

I. jHd.,1. — 2. //. Petf., III, 16. — 3. Prt'f. sur Lad., p. 13. — 1. Idem, p. 37.

ÉTAT PRÉSENT DES CONTRO\ŒRSES ET DE LA RELIGTON PROTESTANTE

» maine qui se croit infaillil^le, l'intolérance est plus » aisée à soutenir'; » mais qu'elle ne peut subsister dans une Eglise comme la leur, « qui ne prétend » rien davantage qu'un pouvoir d'ordre et de gou- » vernement , et qui ne nie pas qu'elle ne puisse se » tromper. » Il conclura de ce principe « qu'on ne » doit pas être trop prompt à juger mal de ceux qui » sont d'un autre sentiment que nous, ou agu- avec » eux d'une manière rigoureuse; puisqu'iL est

» POSSIBLE qu'ils aient RAISON ET QUE NOUS AYONS

« TORT- : » ce qui lui fait appeler la rigueur de ce qu'on appelle l'Eglise anglicane envers les nonconformistes , LA RAGE d'l'NE PERSÉCUTION INSEN- SÉE^.

Pour sauver les variations qu'on impule aux protestants, il répond qu'ils n'ont jamais varié sur le Symbole des apôtres ni sur les dix commandements'^ : deux pièces où sont contenus tous les articles de foi; le reste qu'on a inséré dans les Confessions de foi des protestants, n'étant selon lui que des vérités théologiques dont les principes de la Réforme ne permettent pas qu'on impose les décisions aux autres hommes, ni qu'on les oblige à les signer ni à en jurer l'obsercation.

Voilà bien pour M. Jurieu un autre adversaire qu'un M. Huet,etque les autres minisires qu'il étonne par ses injures, qu'il accable par la crainte d'être déposé. Celui-ci méprise autant ses censures que ses emportements et sa véhémence; et s'étanl si hautement déclaré pour la tolérance universelle, il ne trouvera pas mauvais que M. Papin rende publiques les lettres qu'il lui a écrites pour autoriser cette doctrine , et le discours de Strimésius qu'on vient de citer, c'est-à-dire, l'indilïérence la plus déclarée qu'on ait jamais vue.

Il ne reste plus maintenant que de trancher en un mot une équivoque de quelques-uns de ces docteurs protestants qui ne veulent pas qu'on les mette au nombre des indilïérents, parce que, disent-ils, bien éloignés d'admettre l'indifférence des religions, ils reconnaissent qu'il y en a une meilleure que les autres, plus certaine, plus vraie, si l'on veut, à laquelle il faut tâcher de parvenir par l'intelligence de l'Ecriture, qui est la protestante ou la réformée: mais tout cela c'est se moquer, puisqu'on a vu qu'en tâchant et en s'efforçant, à la manière qu'ils disent de bien entendre l'Ecriture, on n'en est pas moins sauvé, bien qu'on demeure toujours et jusqu'au dernier soupir comme on était : qui est précisément ce qu'on appelle l'indifférence des religions, puisque dans le fond on se sauve en toutes; et l'expérience fait voir qu'il n'y a ni ne peut y avoir aucun remède à un si grand mal , qu'en croyant avec les catholiques que jamais on ne tâche et on ne s'efforce comme il faut, jusqu'à ce qu'on en vienne enlin par ses efforts à soumettre de bonne foi son jugement à celui de l'Eglise.

Après cela, mes chers frères, il ne faut point s'étonner que tout tende dans votre Réforme à l'indifl'érence des religions, ni qu'une inlinilé de gens aient dit à M. Jurieu que l'Eglise anglicane, qu'il appelle l'honneur de la Réforme, y tende visiblement comme les autres , puisque nous venons de

1. Prér. sur Lad., p. 39. — 2. Idem , p. 39, 40. — 3. Ibid., p. 4e, 47. — 4. Rem. sur les Mélh. du Clergé de France. Méih. 115, p. 15S, art. i.

voir dans ses principaux docteurs des témoignages si précis de ce sentiment.

CXIU. L'indépendantisme sorti de celte source : autres sectes : le mépris de l'Ecriture inévitable saiis les interprétations de l'Eglise. — Sans encore sortir de l'Angleterre , la secte des indépendants est venue manifestement de la même source; et Jean Hornebeck , un des plus célèbres docteurs de l'académie d'Ulrechl, en est un bon témoin, lorsqu'il écrit, dans le livre où il fait le recueil des sectes' : « Qu'ils rejettent toutes les formules, tous les ca- » téchismes , tous les symboles , même celui des » apôtres. Ils croient, dit-il, qu'il faut éloigner )> toutes ces choses comme apocryphes, pour ne n s'en tenir qu'à la seule et unique parole de Dieu. » Un autre, que le même auteur met au rang des enthousiastes ou prétendus inspirés, qui n'était point ignorant principalement en hébreu, ni de mauvaise vie, disait « qu'il n'y avait plus d'Eglise » depuis les apôtres, parce qu'il n'y avait plus d'in- » faillibilité sur la terre, et que les docteurs qui » n'en avaient point ne s'en vantaient pas moins de » parler au nom de Dieu. » Un autre concluait de là, « que jusqu'à ce qu'on fût convenu quelle doc- » trine on aurait à suivre , il fallait établir des » assemblées où l'on ne lût que le simple texte de » l'Ecriture sans glose ni expositions ; qu'on ne pro- » noncerail autre chose dans les chaires, et que » tous les livres de religion, excepté l'Ecriture » seule , seraient portés au magistrat-. » Sur ce fondement il faisait le plan d'une Eglise non partiale : il avait même composé un livre sous ce titre, et un autre qu'il intitulait, la Diminution des sectes. C'était visiblement le même dessein où sont entrés les docteurs qu'on vient de produire. Il n'y avait, pour unir les sectes, que de permettre de croire, de dire et d'écrire tout ce qu'on voudrait. C'est sauver tous les hérétiques sans les convertir, sans les ramener à la tige d'où toutes les sectes sont sorties, sans y songer seulement : et au contraire, en laissant oublier aux chrétiens, s'il se pouvait, ce principe d'unité sur lequel le Fils de Dieu a fondé son Eglise, pour substituer à sa place le caractère de division, qui est dans le royaume de Satan le principe de sa désolation inévitable, conformément à celte parole : Tout royaume divisé en lui-même sera désolé, et les maisons en tomberont les unes sur les autres^. On voit par là quels prodiges l'ennemi du genre humain voulait introduire sous prétexte de piété ; c'est le vrai mystère d'iniquité'', c'est-à-dire, la plus dangereuse hypocrisie sous couleur de rendre respect à la parole de Dieu, et par là rindiiférence des religions , afin de préparer la voie à la grande apostasie qui doit arriver, et à la révélation de l'Antéchrist^ : et tout cela fondé sur cette maxime, que les interprétations de l'Eglise ne pouvant être plus infaillibles qu'elle-même, il demeura libre aux chrétiens de rejeter les plus authentiques, et de ne se réserver que le simple texte , à condition de le tourmenter et le tordre à sa fantaisie, jusqu'à ce qu'enlin on l'ait forcé à ne plus violenter le sens humain : qui est le but où se termine le socianianisme, et comme on a vu, le

1. Summa Controv.. lib. 10; De Bronvislri., p. 636. — 2. Summa Controv., etc., p. 436, 437 — 3. Lue., \i. 17. — 4. //. T/iess., II. 7. — 5. Idem.

SIXIEME ET UEUXIEH AVERTISSEMENT

|i;ii-r;iil accoraplisscnienl Je la Ucrornie dus (iroteslanls.

C'est par là aussi ((u'il s'élève de Unis colès au milieu d'eux tant de sectes de fanatiques ; iiarco ([ue d'un cùté étant constant que l'Eci'iture, dont on abuse en tant de manières, a besoin d'interprétation; et de l'autre, celles de l'Eglise paraissant douteuses ou suspectes aux protestants par les principes de la secte; on est contraint, pour avoir un interprète infaillible, de s'attribuer une inspiration, un instinct venu du Saint-Esprit : d'où l'on est mené pas à pas au mépris du texte sacré , comme l'expérience le fait voir; tous ces inspirés prétendant enlin être alfranchis de la lettre, comme d'une sujétion contraire à la liberté des enfants de Dieu ; et ainsi, par la plus grossière de toutes les illusions , une révérence mal entendue de l'Ecriture conduit enfin les esprits à la mépriser.

Pour éviter ces extrémités si visiblement pernicieuses, l'Eglise catholique, toujours assurée de l'esprit qui l'anime et la dirige , n'a aussi jamais hésité à donner dès les premiers temps comme authentiques ses interprétations unanimes : en quoi, loin de croire qu'elle eût dérogé à l'autorité des livres saints, elle a au contraire toujours regardé ses explications comme étant le pur esprit de l'Ecriture, et ses traditions constantes et universelles comme faisant avec l'Ecriture un seul et même corps de révélation.

GXIV. Illusion de ceux qui faisant peu d'estime des dogmes , ne vantent que les bonnes mœurs. — C'est le seul moyen laissé aux fidèles , dans une doctrine aussi haute que celle du christianisme, et dans une aussi grande profondeur que celle de l'Ecriture, d'entretenir parmi eux l'unité que leur ordonne saint Paul , en leur disant : Soyez d'un même cœur et d'une même âme , ayant tous les mêmes sentiments'. Go qui devait commencer par la foi; puisque le même saint Paul a dit encore : Un seul corps et un seul esprit : un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême^. Pour trouver cette unité de la foi dans une si elfroyable multiplicité do sentiments et de sectes, on voit à quoi il faut réduire la foi chrétienne, et dans quelle gcnéralité il faut prendre l'Ecriture. Nos indilïérents , qui en ont honte, et des divisions où l'on tombe par la méthode qu'ils proposent pour entendre ce divin livre , croient y trouver un remède en faisant peu de cas des dogmes spéculatifs et abstraits, comme ils les appellent, et ne vantant que la doctrine des mœurs. C'est la maxime de ces lalitudinaristes dont nous venons de parler, qui disent que c'est dans les mœurs qu'il faut rétrécir la voie du ciel en la dilatant pour les dogmes. Tout consiste à bien vivre, disent nos indilférents; et l'Ecriture n'a làdessus aucune obscurité, ni le christianisme aucun partage. Mais c'est encore, sous le prétexte de la piété, la [ilus fine et la plus dangereuse hypocrisie. Car d'abord , pounjuoi ne vouloir pas que captiver son intelligence, sous des mystères impénétrables à res[)rit humain, soit une chose qui appartienne à la doctrine des mœurs, et une partie principale du culte de Dieu , puisque c'est un des sacrillces qui coûtent le plus à la nature, et qui est en soi des jilus parfaits? Et pourquoi ne sera-ce pas encore

Page 1