PItil., 11. 2. —2. Epi:., IV
un des exercices de la charité, de réduire les vrais chrétiens à la même foi , en rendant obéissance à la même l'iglisc, et par là étoulVer les dissensions , les inimitiés, les aigreurs et les autres maux de cette nature, jiarmi lesquels saint Paul a compté les hérésies et les secles', comme une source immortelle des divisions (juc l'Esprit de Jésus-Christ devait éteindre? C'est de cela néanmoins que nos parfaits chrétiens font peu d'état; et ils ne parlent que de bien vivre , comme si bien croire n'en était pas le fondement. Mais pour nous restreindre simplement à ce qu'ils appellent les mœurs, où ils semblent vouloir renfermer toute la religion, les sociniens et les autres qui les vantent tant n'ont-ils pas été les premiers à censurer les commencements de la Réforme , où l'on avait refroidi la pratique des bonnes couvres , en enseignant clairement qu'elles n'étaient pas nécessaires à la justilication ni au salut, non pas même l'amour de Dieu ; mais la seule foi des promesses, ainsi que nous l'avons souvent démontré? Les mômes sociniens ne prouvaient-ils pas invinciblement, aussi bien que les catholiques, qu'il n'y a rien de plus pernicieux aux bonnes mœurs, que l'inamissibilité de la justice, la certitude du salut, et enfin l'imputation de la justice de Jésus-Christ de la manière dont on l'enseignait dans la Réforme? C'en est assez pour les convaincre, qu'il peut se trouver dans l'Ecriture, sur les mœurs comme sur les dogmes, de ces généralités où se cachent tant d'opinions et tant d'erreurs difrenles. Que si l'on se met à raisonner (et on ne le fait que trop), sur la doctrine des mœurs, sur les inimitiés, sur les usures, sur la mortification, sur le mensonge, sur la chasteté, sur les mariages, avec ce principe qu'iV faut réduire l'Ecriture sainte à la droite raison , où n'ira-t-on pas? N'a-t-on pas vu la polygamie enseignée par les protestants, et en spéculation et en pratique? Et ne sera-t-il pas aussi facile de persuader aux hommes, que Dieu n'a pas voulu porter leurs obligations au delà des règles du bon sens , que de leur persuader qu'il n'a pas voulu porter leur croyance au delà du bon raisonnement? Mais quand on en sera là, que sera-ce que ce bon sens dans les mœurs, sinon ce qu'a déjà été ce bon raisonnement dans la croyance, c'est-à-dire ce qu'il plaira à un chacun? Ainsi nous perdrons tout l'avantage des décisions de Jésus-Christ : l'autorité de sa parole, sujette à des interprétations arbitraires, ne fixera non plus nos agitations , qui ferait la liberté naturelle de notre raisonnement; et nous nous reverrons replongés dans les disputes interminables, qui ont fait tourner la tète aux philosophes. De cette sorte, il faudra tolérer ceux qui erreront dans les mœurs comme ceux qui erreront sur les mystères, et réduire le christianisme, comme font plusieurs, à la généralité de l'amour de Dieu et du prochain, en linéique sorte qu'on l'applique et qu'on le tourne après cela. Combien ont dogmatisé les anabaptistes et les autres enthousiastes ou prétendus inspirés, sur les serments, sur les châtiments, sur la manière de prier; sur les mariages, sur la magistrature et surtout le gouvernement ecclésiastique et séculier : choses si essentielles à la vie chrétienne? Les sociniens, qui ne vantent
l.Gal., V. 20.
ÉTAT PRÉSENT DES CONTROVERSES ET DE LA RELIGION PROTESTANTE
avec les indifTérents que la bonne vie et la voie étroite dans les mœurs , combien se mettent-ils au large lorsqu'ils ne soumettent aux peines de la damnation et à la privation de la vie éternelle que les habitudes vicieuses? Jusque-là Socin lui-même n'a pas craint de dire, « que le meurtrier, ou l'ho- » micide qui est jugé digne de mort, et qui ne » put avoir de part à la vie éternelle, n'est pas celui » qui a tué un homme ou qui a commis un acte » d'homicide , mais celui qui a contracté quelque » habitude d'un si grand crime'. » Il n'y a rien de plus inculqué dans ses ouvrages que cette doctrine. C'est aussi le sentiment de la plupart de ses disciples, et entre autres de Crellius un des plus célèbres, et qui est estimé parmi eux, un des plus réguliers sur la doctrine des mœurs : et néanmoins il fait consister dmis l'habitude la nature du péché qui exclut de la vie éternelle- : et encore plus expressément il distingue deux sortes de péchés , « dont les premiers, dit-il , sont très-griefs et très- 0 énormes de leur nature ou en approchent beau- » coup , dans lesquels celui qui espère la vie )' éternelle et qui a la crainte de Dieu, ou ne tombe » que lorsqu'il est fort pressé par les désirs de la » chair, ou faute d'y penser et par quelque sorte 1) d'imprudence. » On voit d'abord que ces péchés, quelque énormes qu'il les représente, ne lui paraissent incompatibles ni avec la crainte de Dieu, ni avec l'espérance du salut, que lorsqu'on y tombe souvent, et avec une malice déterminée. « Et pour » les autres péchés, continue-t-il , qui ne sont pas » si énormes et oii l'on tombe plus facilement , )> comme la colère, le désir des voluptés illicites » qui ne va point jusqu'à l'acte, et l'ambition dé- ») sordonnée ; si on ne les combat pas dans leur » naissance et qu'on leur lâche la bride, je ne crois » pas qu'on puisse espérer le salut. Mais si l'on >> combat avec sa passion et qu'on s'occupe à la ré- » primer, en sorte qu'on gagne deux choses sur » soi-même , l'une souvent de l'éteindre et la bannir » de son esprit, l'autre de l'affaiblir et d'en empè- )> cher en quelque sorte l'effet : je n'ôte pas à un » tel homme l'espérance du salut. »
On voit par là de quelle indulgence il use envers les péchés. Car pour ce qui regarde les plus énormes, lors même qu'on les commet en effet, il ne veut pas qu'ils excluent la crainte de Dieu ni l'espérance du salut, si l'on y tombe rarement, et que ce soit par emportement et par quelque sorte d'inconsidéralion : car il ne veut même pas que l'inconsidération soit pleine et entière; et pour les péchés de pensée, de consentement ou de volonté, tel qu'est par exemple le désir d'un plaisir illicite, encore que Jésus-Christ ait égalé ce désir à un adultère^: selon ce nouveau docteur, pour ne pas être damné par un tel crime, il sufTit de ne pas làcher tout à fait la bride à sa convoitise, et d'en empêcher, comme il le dit, non pas entièrement, mais en quelque sorte l'effet; qui est un des plus grands affaiblissements qu'on pût inventer de la doctrine de l'Evangile. Mais de peur encore d'en dire trop , ou de rendre trop difïïcile le chemin du ciel, il excuse ces sortes de pécheurs, lorsqu'ils sont en-
1. Soc. in Cad. 3, i. Ep. Jo., il. 6. T. i. Bib. Frat., p. 194. Idem, ad v. 14, p. 202. Ibid., quod regni Pol.. etc. i. p. 194, elc. —2. Elh. Christ., lib. ii . c. 5, t. iv , p. 2S7 ; Resp. ad 3. Sio. in quœst. — 3. Matth., t. 28.
traînés au péché par de violentes tentations venues ou du naturel ou de l'habitude. Il est vrai qu'il y ajoute deux conditions : l'une de n'avoir pas eu en soi-même plusieurs de ces dispositions criminelles; l'autre , d'en récompenser le péché par d'excellentes vertus, comme font la charité et l'aumône. Mais cela lui parait encore trop dur : « et quand, dit-il, » on aurait plusieurs de ces mauvaises dispositions, » et qu'on n'aurait point de ces excellentes vertus, » je n'oserais ni accorder ni refuser le salut à des » hommes qui seraient en cet état. »
Il n'est pas ici question de les sauver de la damnation par une sincère et véritable pénitence de leurs fautes, car c'est de quoi on ne parle pas dans tous ces discours; et on sait que tous les péchés, même les plus énormes comme les plus délibérés et les plus fréquents, sont pardonnables en cette sorte ; il s'agit de trouver dans le péché des excuses au péché même; et voilà ce qu'en ont pensé ceux de tous les protestants qui se piquent le plus de conserver entière la règle des mceurs. On voit en cet endroit combien ils sont relâchés; ailleurs ils sont rigoureux jusqu'à l'excès, puisqu'ils s'accordent avec les anabaptistes à condamner parmi les chrétiens les serments, la magistrature, la peine de mort et la guerre, quoique entreprise par autorité publique, quelque juste qu'elle paraisse d'ailleurs'.
Ceux de qui nous venons de voir d'un côté les relâchements, et de l'autre les rigueurs excessives, sont constamment ceux des protestants qui ont le plus secoué le joug de l'autorité : ce sont aussi visiblement ceux qui se sont le plus égarés , non-seulement dans les mystères delà religion, mais encore dans la doctrine des mceurs qu'ils se vantent de mieux observer que tous les autres. Socin, Wolzogue, et les autres , disent que l'usure n'est pas un péché selon les lois chrétiennes^ : en quoi il faut avouer qu'ils ne dégénèrent pas de la doctrine commune des protestants. Sans parler des autres erreurs des sociniens dans la matière des mœurs , on sait la liberté qu'ils se donnent tous les jours sur la dissimulation et sur le mensonge; et cela dans la matière la plus sérieuse qu'on puisse traiter parmi les hommes, qui est celle de la religion. Pour peu que les princes grondent, ils se cachent sous tel manteau que vous voulez , et ne s'embarrassent point de l'hypocrisie. On voit donc plus clair que le jour, que pour soutenir les mœurs, comme pour soutenir la foi , il y faut ce ferme fondement d'une autorité infaillible, qui empêche l'esprit de s'égarer dans les interprétations qu'une vaine subtilité pourra donner à l'Ecriture sur cette matière comme sur toutes les autres; et vanter les mœurs sans cela, c'est, sous prétexte de les établir, les détruire et en laisser la règle à l'abandon.
C'est aussi pour obvier à tous ces maux qu'on nous avait donné dans le Symbole l'article de l'Eglise catholique , où nous trouvons tout ce que saint Paul nous avait montré par ces paroles ; Un seul corps et un seul esprit, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême^. Mais la Réforme a mis les
1. Soc, Tract, de Magist. cent. Pal., T. u, p 5; Wotzog. inslr. ad util. lect. jV. T. c. 4, 2. T. 1 , p. 251, 290; Annot. ad quœst, de Magist. idem, 65 et seq. — 2. Soc. ad Christoph.; .Morst. Ep. 4, T. i. p. 455; Wolzog., comm. in Luc., c. 6, v, 35, T. I, p. 592. — 3. Eph., iv. 4, 5.
SIXIÈME ET DERNIER AVERTISSEMENT
mains sur celle uiiilé qui devait être inviolable : elle a iraiisfornié l'Eglise universelle en un amas de sociétés cuncmics , qui ne laissent pas , dit M. Jurieu, « d'être unies au corps de l'Eglise chré- » tienne, fussent-elles en scliisiiic les unes contre u les autres jusques aux épées tirées'. » C'est ainsi qu'il nous a formé le royaume de Jésus-Christ sur le modèle de celui de Satan. Les autres ont poussé ;"i I)out le princijie que ce ministre avait posé : il ne trouve ce seul corps ni ce seul esprit de saint Paul , ([u'en s'accordant à compter pour rien par rapport au salut éternel toutes les divisions sur les mystères : ni l'unité' de la foi, qu'en la faisant consister dans les plus vagues généralités, et en s'élevant au-dessiis de toutes les décisions et interprétations de l'Eglise : ni enfin celle du baptême, qu'en sauvant généralement toutes les sectes où on le reçoit, sans remonter à la source d'où est dérivée cette eau salutaire , et d'où tous les hérétiques l'ont emportée.
CXV. A quelle condition nos docteurs indifférents s'offrent à tolérer VEijlise romaine : confiance et fermeté de cette Eglise. — Que si maintenant on veut savoir comment nos indill'érents sont disposés envers l'Eglise romaine, qui seule se tient à la tige de son unité primitive, il ne faut qu'entendre Strimésius que nous avons tant cité , ou plutôt Jean Bergius un de ses auteurs, qui parle ainsi : « Si » les papistes ne voulaient point nous obliger à » leurs propres et particulières explications , et » qu'ils cessassent de nous juger sur cela, mais » qu'ils nous laissassent jouir des paroles et des » explications de Jésus-Christ, tout irait bien^ : » c'est-à-dire, qu'it les faudrait recemir du, moins à titre d'infirmes^, comiTiQ on fait les sociniens (car c'est de quoi il s'agissait) , et les mettre par conséquent au rang des vrais chrétiens, qui pourraient se sauver dans leur religion. Ainsi l'Eglise romaine pourrait avoir part à cette commune confédération des chrétiens que l'on propose aujourd'hui sous le nom de tolérance, si, sans obliger personne aux interprétations qu'elle a reçues de tout temps , elle voulait se contenter d'une souscription générale aux termes de l'Ecriture , qu'elle pourrait faire avec aussi peu de peine que les autres religions. Car encore qu'elle reconnaisse des traditions non écrites, tout le monde lui rend ce témoignage, qu'elle fait profession de ne rien admettre qui soit contraire à l'Ecriture : son fondement étant celuici , qu'il y a une parfaite uniformité dans tout ce qu'ont dit les a]iôlres, soit de vive voix, soit par écril. Elle souscrit donc sans difficulté avec tout le reste des chrétiens à l'Ecriture sainte, comme à un livre insjnré de Dieu et immédiatement dicté par le Saint-Esprit; et elle ne se trouve exclue de cette prélenilue société, qu'à cause qu'elle est et sera toujours par sa propre constitution opposée à l'indill'èrence des religions, et en un mot, comme parle M. Jurieu, la plus intolérante de toutes les sectes chrétiennes^.
De cette sorte on voit clairement que ce qui rend cette Eglise si odieuse aux protestants, c'est principalement et plus que tous les autres dogmes, sa
I. Préjug.,p. 5; Viii-., liv. xv, n. 51 et suiv. — 2. Sti'im., ihid.. § 5, p. 38. — 3. Idem, p. 37. — 4. Jur., Lett. pastor. aux lid. de Paru, etc.
sainte et inllexible incompatibilité, si on peut parler de cette sorte; c'est qu'elle veut être seule, parce qu'elle se croit l'épouse : titre qui ne soutire point de partage; c'est qu'elle ne peut souffrir qu'on révoque en doute aucun de ses dogmes, parce qu'elle croit aux promesses et à l'assistance perpétuelle du Saint-Esprit. Car c'est en elTel ce qui la rend si sévère, si insociable, et ensuite si odieuse à toutes les sectes séparées qui , la plupart au commencement ne demandaient autre chose , sinon qu'elle voulût bien les tolérer, ou du moins ne les pas frapper de ses anathèmes. Mais sa sainte sévérité et la sainte délicatesse de ses sentiments ne lui permettaient pas cette indulgence, ou plutôt cette mollesse; et son inflexibilité, qui la l'ait haïr par les sectes schisinatiques , la rend chère et vénérable aux enfants de Dieu ; puisque c'est par là qu'elle les aiïermit dans une foi qui ne change pas, et qu'elle leur donne l'assurance de dire en tout temps comme en tout lieu : Je crois l'Eglise catholique : parole qui ne veut pas dire seulement : Je crois qu'il y a une Eglise catholique et une société où tous les enfants de Dieu sont recueillis ; mais encore et expressément : Je crois qu'il y a une Eglise catholique et une société unique, universelle, indivisible, où la vérité de Jésus-Christ, qui est la vie et la nourriture des chrétiens, est toujours immuablement enseignée; ce qui emporte non-seulement, je crois qu'elle est, mais encore, je crois sa doctrine, sans laquelle elle ne serait pas, et perdrait le nom d'Eglise catholique. Et de même que Jésus- Christ disait hautement et sans craindre d'être repris ; Qui de nous me convaincra de péché'? ce qui était un des caractères de sa divinité; ainsi l'Eglise catholique, sa vraie et unique épouse, appuyée sur sa protection et sur sa promesse, dit hardiment à toutes les sectes qui ont rompu avec elle : Oui de vous me convaincra d'avoir innové? Et c'est là ce qui rend sensible que Dieu est en elle. Car comme ce qui vérilie cette parole du Sauveur : Qui de vous me convaincra de péché? c'est qu'encore qu'on ait pu dire en général : Cet homme est un séducteur, et autres choses semblables; dans le fait particulier on n'a jamais pu ni le convaincre d'aucune erreur dans sa doctrine, ni marquer avec tant soit peu de vraisemblance aucune irrégularité dans sa vie. De môme, si on ose en quelque façon lui comparer son Eglise, soutenue de son secours et éclairée de son esprit , on a bien pu en général lui reprocher des innovations; mais on n'a jamais pu ni on ne pourra jamais lui démontrer, par aucun fait posiiif, ni qu'elle ait changé aucun de ses dogmes, ni qu'elle se soit jamais séparée du tronc où elle avait été insérée, ou de la pierre sur laquelle elle avait été bâtie. Au lieu donc qu'elle n'a jamais vu naître de secte, à qui elle n'ait pu dire aussitôt, hardiment et sans qu'on put le nier : Voilà votre auteur, voilà votre date, et vous n'étiez pas hier; en sorte qu'elle leur montre à toutes sur le front le caractère inelVarai)le de leur nouveauté ; personne n'a jamais pu et par conséquent ne pourra jamais lui montrer la même chose par aucun fait positif. Car elle a fait en tout temps et fait encore une si haute profession de ne jamais rien changer dans sa doctrine, que pour peu qu'elle y eut changé, ou