‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 149 sur 609 · CHAPITRE PREMIER. — DE L'AME HUMAINE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — DE L'AME HUMAINE

Dom de mécanique ait une plus noble signification, lorsqu'il exprime ce bel art qui apprend l'usage des ressorts et la construction des machines. Mais les métiers servîtes usent seulement des machines, sans en connaître la force et la construction.

Les arts règlent les métiers. L'architecture commande aux maçons, aux menuisiers et aux autres. L'art de manier les chevaux dirige ceux qui font les mors, les fers, les brides, et les autres choses semblables.

Les arts libéraux et mécaniques sont distingués, en ce que les premiers travaillent de l'esprit plutôt que de la main; et les autres, dont le succès dépend de la routine et de l'usage plutôt que de la science , travaillent plus de la main que de l'esprit.

La peinture, qui travaille de la main plus que les autres arts libéraux, s'est acquis rang parmi eux, à cause que le dessin, qui est l'âme de la peinture , est un des plus excellents ouvrages de l'esprit; et que d'ailleurs le peintre, qui imite tout, doit savoir de tout. J'en dis autant de la sculpture, qui a sur la peinture l'avantage du relief, comme la peinture a sur elle celui des couleurs.

Les sciences et les arts font voir combien l'homme est ingénieux et inventif. En pénétrant par les sciences les œuvres de Dieu, et en les ornant par les arts, il se montre vraiment fait à son image, et capable d'entrer, quoique faiblement, dans ses desseins.

Il n'y a donc rien que l'homme doive plus cultiver que son entendement, qui le rend semblable à son Auteur. Il le cultive en le remplissant de bonnes maximes, de jugements droits et de connaissances utiles.

XVI. Ce que c'est que bien juger : quels en sont les moyens, et quels les empêchements.

La vraie perfection de l'entendement est de bien juger.

Juger, c'est prononcer au dedans de soi sur le vrai et sur le faux ; et bien juger, c'est y prononcer avec raison et connaissance.

C'est une partie de bien juger que de douter quand il faut. Celui qui juge certain ce qui est certain , et douteux ce qui est douteux , est un bon juge.

Par le boa jugement , on se peut exempter de toute erreur. Car on évite l'erreur, non-seulement en embrassant la vérité , quand elle est claire , mais encore en se retenant quand elle ne l'est pas.

Ainsi la vraie règle de bien juger, est de ne juger que quand on voit clair : et le moyen de le faire, est de juger après une grande considération.

Considérer une chose , c'est arrêter son esprit à la regarder en elle-même, en peser toutes les raisons , toutes les difficultés et tous les inconvénients.

C'est ce qui s'appelle attention. C'est elle qui rend les hommes graves, sérieux, prudents, capables des grandes affaires et des hautes spéculations.

Etre attentif à un objet, c'est l'envisager de tous côtés ; et celui qui ne le regarde que du côté qui le flatte, quelque long que soit le temps qu'il emploie à le considérer, n'est pas vraiment attentif.

C'est autre chose d'être attaché à un objet, autre chose d'y être attentif. Y être attaché, c'est vouloir, à quelc^ue prix que ce soit, lui donner ses pensées et ses désirs; ce qui fait qu'on ne le regarde que du côté agréable : mais y être attentif, c'est vouloir le considérer pour en bien juger, et pour cela connaître le pour et le contre.

Il y a une sorte d'attention après que la vérité est connue ; et c'est plutôt une attention d'amour et de complaisance, que d'examen et de recherche.

La cause de mal juger est l'inconsidération, qu'on appelle autrement précipitation.

Précipiter son jugement, c'est croire ou juger avant que d'avoir connu.

Cela nous arrive , ou par orgueil , ou par impatience, ou par prévention, qu'on appelle autrement préoccupation.

Par orgueil, parce que l'orgueil nous fait présumer que nous connaissons aisément les choses les plus difficiles, et presque sans examen. Ainsi nous jugeons trop vite , et nous nous attachons à notre sens, sans vouloir jamais revenir, de peur d'être forcés à reconnaître que nous nous sommes trompés.

Par impatience , lorsqu'élant las de considérer, nous jugeons avant que d'avoir tout vu.

Par prévention , en deux manières : ou par le dehors, ou par le dedans.

Par le dehors , quand nous croyons trop facilement sur le rapport d'autrui , sans songer qu'il peut nous tromper, ou être trompé lui-même.

Par le dedans , quand nous nous trouvons portés, sans raison, à croire une chose plutôt qu'une autre.

Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses, parce'qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet.

C'est la faute oîi nos passions nous font tomber. Nous sommes portés à croire ce que nous désirons et ce que nous espérons , soit qu'il soit vrai , soit qu'il ne le soit pas.

Quand nous craignons quelque chose , souvent , nous ne voulons pas croire qu'elle nous arrive ; et souvent aussi , par faiblesse , nous croyons trop facilement qu'elle arrivera.

Celui qui est en colère en croit toujours les causes justes, sans même vouloir les examiner; et par là il est hors d'état de porter un jugement droit.

Celte séduction des passions s'étend bien loin dans la vie , tant à cause que les objets qui se présentent sans cesse nous en causent toujours quelques-unes , qu'à cause que notre humeur même nous attache naturellement à de certaines passions particulières , que nous trouverions partout dans notre conduite , si nous savions nous observer.

Et comme nous voulons toujours plier la raison à nos désirs , nous appellerons raison ce qui est conforme à notre humeur naturelle , c'est-à-dire à une passion secrète qui se fait d'autant moins sentir, qu'elle fait comme le fonds de notre nature.

C'est pour cela que nous avons dit que le plus grand mal des passions, c'est qu'elles nous empêchent de bien raisonner, et par conséquent de bien juger, parce que le bon jugement est l'effet du bon raisonnement.

DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MÊME

Nous voyons aussi clairement, par les choses qui ont été dites, que la paresse qui craint la peine de considérer, est le plus grand obstacle à bien juger.

Ce défaut se rapporte à l'impatience. Car la paresse toujours impatiente quand il faut penser tant soit peu , fait qu'on aime mieux croire que d'examiner, parce que le premier est bientôt fait, et que le second demande une recherche plus longue et plus pénible.

Les conseils semblent toujours trop longs au paresseux ; c'est pourquoi il abandonne tout et s'accoutume à croire quelqu'un qui le mène comme un enfant et comme un aveugle , pour ne pas dire comme une bête.

Par toutes les causes que nous avons dites, notre esprit est tellement séduit , qu'il croit savoir ce qu'il ne sait pas , et bien juger des choses dans lesquelles il se trompe. Non qu'il ne distingue très-bien entre savoir et ignorer ou se tromper ; car il sait que l'un n'est pas l'autre, et au contraire qu'il n'y a rien de plus opposé ; mais c'est que , faute de considérer, il veut croire qu'il sait ce qu'il ne sait pas.

Et notre ignorant va si loin , que Souvent même nous ignorons nos propres dispositions. Un homme ne veut point croire qu'il soit orgueilleux, ni lâche , ni paresseux , ni emporté : il veut croire qu'il a raison ; et quoique sa conscience lui reproche souvent ses fautes , il aime mieux étourdir luimême le sentiment qu'il en a, que d'avoir le chagrin de les connaître.

Le vice qui nous empêche de connaître nos défauts, s'appelle amour-propre; et c'est celui qui donne tant de crédit aux flatteurs.

On ne peut surmonter» tant de difficultés qui nous empêchent de bien juger, c'est-à-dire de reconnaître la vérité, que par un amour extrême qu'on aura pour elle , et un grand désir de l'entendre.

De tout cela il paraît que mal juger vient trèssouvent d'un vice de volonté.

L'entendement de soi, est fait pour entendre; et toutes les fois qu'il entend, il juge bien. Car, s'il juge mal, il n'a pas assez entendu; et n'entendre pas assez , c'est-à-dire n'entendre pas tout dans une matière dont il faut juger, à vrai dire, c'est né rien entendre, parce que le jugement se fait sur le tout.

Ainsi tout ce qu'on entend est vrai. Quand on se trompe , c'est qu'on n'entend pas ; et le faux , qui n'est rien de soi , n'est ni entendu ni intelligible.

Le vrai, c'est ce qui est. Le faux , c'est ce qui n'est pas.

On peut bien ne pas entendre ce qui est; mais jamais on ne peut entendre ce qui n'est pas.

On croit quelquefois l'entendre , et c'est ce qui fait l'erreur; mais, en effet, on ne l'entend pas, puisqu'il n'est pas.

Et ce qui fait qu'on croit entendre ce que l'on n'entend pas , c'est que par les raisons , ou plutôt par les faiblesses que nous avons dites, on ne veut pas considérer. On veut juger cependant , et on juge précipitamment, et enfin on veut croire qu'on a entendu, et on s'impose à soi-même.

Nul homme ne veut se tromper; et nul homme aussi ne se tromperait, s'il ne voulait des choses qui font qu'il se trompe, parce qifil en veut qui l'empêchent de considérer et de chercher la vérité sérieusement.

De cette sorte, celui qui se trompe, premièrement, n'entend pas son objet, et, secondement, ne s'entend pas lui-même ; parce qu'il'ne veut considérer ni son objet, ni lui-même, ni sa précipitation , ni l'orgueil, ni l'impatience, ni la paresse, ni les passions et les préventions qui la causent.

Et il demeure pour certain que l'entendement purgé de ces vices, et vraiment attentif à son objet, ne se trompera jamais; parce qu'alors ou il verra clair, et ce qu'il verra sera certain ; ou il ne verra pas clair, et il tiendra pour certain qu'il doit douter, jusqu'à ce que la lumière paraisse.

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