‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 163 sur 609 · CHAPITRE II. — DU CORPS HUMAIN · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. — DU CORPS HUMAIN

que ce sang étant conduit dans le cœur de ce petit animal qui commence d'être , s'y récliaufîe et s'y dilate par la chaleur naturelle à cette partie ; que de là passent au cerveau ces vapeurs subtiles , qui achèvent de s'y former en esprits , à la manière qui a été dite; que ces esprits, revenus au cœur par les nerfs , causent son premier battement, qui se continue ensuite à peu près comme celui d'une pendule après une première vibration.

On peut penser aussi , et peut-être plus vraisemblablement , que l'animal étant tiré de semences pleines d'esprits , le cerveau , par sa première conformation , en peut avoir ce qui lui en faut pour exciter dans le cœur cette première pulsation, d'où suivent toutes les autres.

Quoi qu'il en soit, l'animal qui se forme venant d'un animal déjà formé, on peut aisément comprendre que le mouvement se continue de l'un à l'autre; et que le premier ressort, dont Dieu a voulu que tout dépendît , étant une fois ébranlé , ce même mouvement s'entretient toujours.

Au reste, outre les parties que nous venons de considérer dans le corps, il y en a beaucoup d'autres connues et inconnues à l'esprit humain. Mais ceci suffit pour entendre l'admirable économie de ce corps, si sagement et si délicatement organisé, et les principaux ressorts par lesquels s'en exercent les opérations.

XII. la santé, la maladie, la mort; et à propos des maladies, les passioyis en tant qu'elles regardent le corps.

Quand le corps est en bon état, et dans sa disposition naturelle , c'est ce qui s'appelle santé. La maladie, au contraire, est la mauvaise disposition du tout, ou de ses parties. Que si l'économie du corps est tellement troublée, que les fonctions naturelles cessent tout à fait, la mort de l'animal s'ensuit.

Cela doit arriver précisément quand les deux maîtresses pièces , c'est-à-dire le cerveau et le cœur sont hors d'état d'agir; c'est-à-dire quand le cœur cesse de battre , et que le cerveau ne peut plus exercer cette action quelle qu'elle soit, qui envoie les esprits au cœur.

Car encore que le concours des autres parties soit nécessaire pour nous faire vivre , la cessation de leur action nous fait languir, mais ne nous tue pas tout à coup : au lieu que quand l'action du cerveau ou du cœur cesse tout à fait, on meurt à l'instant.

Or, on peut en général concevoir trois choses capables de causer dans ces deux parties cette cessation funeste ; la première, si elles sont ou altérées dans leur substance, ou dérangées dans leur composition; la seconde, si les esprits, qui sont, pour ainsi dire, l'âme du ressort, viennent à manquer ; la troisième , si ne manquant pas , et se trouvant préparés , ils sont empêchés par quelque autre cause de couler, ou du cerveau dans le cœur, ou du cœur dans le cerveau.

Et il semble que toute machine doive cesser par une de ces causes. Car, ou le ressort se rompt, comme les tuyaux dans un orgue , et les roues ou les meules dans un moulin : ou le moteur cesse; comme si la rivière , qui fait aller ces roues , est détournée, ou que le soufflet, qui pousse l'air

dans l'orgue , soit brisé : ou le moteur et le mobile étant en état, l'action de l'un sur l'autre est empêchée par quelque autre corps; comme si quelque cho^e au dedans de l'orgue empêche le vent d'y entrer, ou que l'eau et toutes les roues étant comme il faut, quelque corps interposé en un endroit princip'al empêche le jeu.

Appliquant ceci à l'homme , machine sans comparaison plus ingénieuse et plus délicate, mais, en ce qu'il a de corporel, pure machine, on peut concevoir qu'il meurt, si les ressorts principaux se corrompent , si les esprits qui sont le moteur s'éteignent , ou si , les ressorts étant en étal et les esprits prêts, le jeu en est empêché par quelque autre cause.

S'il arrive , par quelque coup , que le cerveau ou le cœur soient entamés et que la continuité des filets soit interrompue; et sans entamer la substance , si le cerveau ou se ramollit ou se dessèche excessivement, ou que, par un accident semblable , les fibres du cœur se raidissent ou se relâchent tout à fait, alors ces deux ressorts, d'où dépend tout le mouvement, ne subsistent plus, et toute la machine est arrêtée.

Mais quand le cerveau et le cœur demeureraient en leur entier, dès-là que les esprits manquent, les ressorts cessent, faute de moteur : et quand il se formerait des esprits conditionnés comme il faut, si les tuyaux par où ils doivent passer, ou resserrés, ou remplis de quelque autre chose, leur ferment l'entrée ,' c'est de même que s'ils n'étaient plus. Ainsi le cerveau et le cœur dont l'action et la communication nous font vivre , restent sans force, le mouvement cesse dans son principe, toute la machine demeure et ne peut se rétablir.

Voilà ce qu'on appelle mort; et les dispositions à cet état s'appellent maladies.

Ainsi toute altération dans le sang, qui l'empêche de fournir pour les esprits une matière louable, rend le corps malade; et si la chaleur naturelle , ou étouffée par la trop grande épaisseur du sang , ou dissipée par son excessive subtilité ,

faut mourir : tellement .'extinction de la chaleur

n'envoie plus d'esprits , il qu'on peut définir la mort, naturelle dans le sang et dans le cœur.

Outre les altérations qui arrivent dans le corps par les maladies , il y en a qui sont causées par les passions, qui , à vrai dire, sont une espèce de maladie. Il serait trop long d'expliquer ici toutes ces altérations; et il suffit d'observer, en général, qu'il n'y a point de passion qui ne fasse quelque changement dans les esprits, et par les esprits dans le cœur et dans le sang. Et c'est une suite nécessaire de l'impression violente que certains objets font dans le cerveau.

De là il arrive nécessairement que quelques-unes des passions les y excitent et les y agitent avec violence , et que les autres les y ralentissent. Les unes par conséquent les font couler plus abondamment dans le cœur et les autres moins. Celles qui les font abonder, comme la colère et l'audace , les répandent avec profusion , et les poussent de tous côtés au dedans et au dehors : celles qui en excitent moins, telles que sont la tristesse et le désespoir, les retiennent serrés au dedans , comme pour les ménager.

DE LA CONNAISSANCE DE DIEU'ET DE SOI-MÊME

De là naissent daus le cœur et dans le pouls des battements, 1ns uns plus lents, les autres plus vites ; les uns incertains et inégaux , et les autres plus mesurés; d'où il arrive dans le sang divers changements , et de là conséquemment de nouvelles altérations dans les esprits. Les membres extérieurs reçoivent aussi de différentes dispositions. Quand on est attaqué, le cerveau envoie plus d'esprits aux bras et aux mains , et c'est ce qui fait qu'on - est plus fort dans la colère. Dans cette passion , les muscles s'affermissent , les nerfs se bandent , les poings se ferment , tout se tourne à l'ennemi pour l'écraser, et le corps est disposé à se ruer sur lui de tout son poids. Quand il s'agit de poursuivre un bien,' ou de fuir un mal pressant, les esprits accourent avec abo'ndance aux cuisses et aux jambes pour hâter la course ; tout le corps soutenu par leur extrême vivacité devient plus léger : ce qui a fait dire au poète , parlant d'Apollon et de Daphné : Hic spe celer, illa timoré. Si un bruit un peu extraordinaire menace de quelque coup, on s'éloigne naturellement de l'endroit d'où vient le bruit en y jetant l'œil, afin d'esquiver plus facilement; et quand le coup est reçu, la main se porte aussitôt aux parties blessées, pour ôter, s'il se peut, la cause du mal : tant les esprits sont disposés , dans les passions , à seconder promptement les membres qui ont besoin de se mouvoir.

Par l'agitation du dedans , la disposition du dehors est toute changée. Selon que le sang accourt au visage ou s'en retire , il y paraît ou inflammation-ou pâleur. Ainsi on voit dans la colère les yeux allumés; on y voit rougir le visage, qui , au contraire, pâlit dans la crainte. La joie et l'espérance en adoucissent les traits, ce qui répand sur le front une image de sérénité. La colère et la tristesse , au contraire , les rendent plus rudes , et leur donnent un air ou plus farouche ou plus sombre. La voix change aussi en diverses sortes; car selon que le sang ou les esprits coulent plus ou moins dans le poumon , dans les muscles qui l'agitent, et dans la trachée-artère par où il respire l'air, ces parties, ou dilatées ou pressées diversement, poussent tantôt des sons éclatants, tantôt des cris aigus , tantôt des voix confuses , tantôt de longs gémissements , tantôt des soupirs entrecoupés. Les larmes accompagnent de tels états, lorsque les tuyaux qui en sont la source sont dilatés ou pressés à une certaine mesure. Si le sang refroidi, et par là épaissi, envoie peu de vapeurs au cerveau, et lui fournit moins de matière d'esprits qu'il ne faut, ou si, au contraire, étant ému et échauffé plus qu'à l'ordinaire, il en fournit trop, il arrivera tantôt des tremblements et des convulsions, tantôt des langueurs et des défaillances. Les muscles se relâcheront, et on se sentira prêt à tomber : ou bien en se resserrant excessivement, ils rétréciront la peau, et feront dresser les cheveux dont elle renferme la racine, et causeront ce mouvement qu'on appelle horreur. Les physiciens expliquent en particulier toutes ces altérations; mais c'est assez pour notre dessein d'en avoir remarqué en général la nature, les causes, les effets et les signes.

Les passions, à les regarder seulement dans le corps, sembh^nl n'être autre chose qu'une agitation

extraordinaire des esprits ou du sang, à l'occasion de certains objets qu'il faut fuir ou poursuivre.

Ainsi la cause des passions doit être l'impression et le mouvement qu'un objet de grande force fait dans le cerveau.

De là suit l'agitation et des esprits et du sang, dont l'effet naturel doit être de disposer le corps de la manière qu'il faut pour fuir l'objet ou le suivre; mais cet effet est souvent empêché par accident.

Les signes des passions , qui en sont aussi des effets, mais moins principaux, c'est ce qui en paraît au dehors ; tels sont les larmes , les cris et les autres changements , tant de la voix que des yeux et du visage.

Car comme il est de l'institution de la nature , que les passions des uns lassent impression sur les autres ; par exemple , que la tristesse de l'un excite la pitié de l'autre; que lorsque l'un est disposé à faire du mal par la colère , l'autre soit disposé, en même temps , ou à la défense ou la retraite, et ainsi du reste ; il a fallu que les passions n'eussent pas seulement de certains effets au dedans , mais qu'elles eussent encore au dehors chacune son propre caractère , dont les autres hommes pussent être frappés.

Et cela paraît tellement du dessein de la nature, qu'on trouve sur le visage une infinité de nerfs et de muscles, dont on ne reconnaît point d'autre usage, que d'en tirer en divers sens toutes les parties , et d'y peindre les passions , par la secrète correspondance de leurs mouvements avec les mouvements intérieurs.

Page 1