CHAPITRE III
DE L'UNION DE L'AME ET DU CORPS
aider à discerner les objets. En effet , nous distinguons les choses qui nous touclient ou nous environnent, par les sensations qu'elles nous excitent; et c'est comme une enseigne que la nature nous a donnée pour les connaître.
Mais, avec tout cela, il paraît, par les choses qui ont été dites, qu'en vertu de la sensation précisément prise , nous ne connaissons rien du tout du fond de l'objet; nous ne savons, ni de quelles parties il est composé, ni quel en est l'arrangement, ni pourquoi il est propre à nous renvoyer les rayons, ou à exhaler certaines vapeurs , ou à exciter dans l'air tant de divers mouvements, qui font la diversité des sons, et ainsi du reste. Nous remarquons seulement que nos sensations se terminent à quelque chose hors de nous , dont , pourtant , nous ne savons rien, sinon qu'à sa présence il se fait en nous un certain effet, qui est la sensation.
Il semblerait qu'une perception de cette nature ne serait guère capable de nous instruire. Nous recevons pourtant de grandes instructions par le moyen de nos sens et voici comqient :
X« Proposition. Les sensations servent à l'âme à s'instruire (le ce qu'elle doil ou rechercher ou fuir, pour la conservation du corps qui lui est uni.
L'expérience justifie cet usage des sensations ; et c'est peut-être la première fin que la nature se propose en nous les donnant; mais à cela il faut ajouter quelque chose que nous allons dire.
XI» Proposition. L'instruction que nous recevons par les sensations serait imparfaite, ou plutôt nulle , si nous n'y joignions la raison.
Ces deux propositions seront éclaircies toutes deux ensemble, et il ne faut que s'observer soimême pour les entendre.
La douleur nous fait connaître que tout le corps, ou quelqu'une de ses parties, est mal disposé, afin que l'âme soit sollicitée à fuir ce qui cause le mal, et à y donner remède.
C'est pourquoi il a fallu que la douleur se rapportât, ainsi qu'il a été dit, â la partie offensée, parce que l'âme est instruite, parce moyen, à appliquer le remède où est le mal.
Il en est de même du plaisir; celui que nous avons à manger et à boire nous sollicite à donner \ au corps les aliments nécessaires, el nous fait employer à cet usage les parties où nous ressentons le plaisir du goût.
Car les choses sont tellement disposées, que ce qui est convenable au corps est accompagné de plaisir, comme ce qui lui est nuisible est accompagné de douleur : de sorte que le plaisir et la douleur servent à intéresser l'âme dans ce qui regarde le corps , el l'obligent à chercher les choses qui en font la conservation.
.\insi , quand le corps a besoin de nourriture ou de rafraîchissement , il se fait en l'âme une douleur qu'on appelle faim et soif, et cette douleur nous sollicite à manger et à boire.
Le plaisir s'y mêle aussi, pour nous y engager plus doucement. Car, outre que nous sentons du plaisir à faire cesser la douleur de la faim et de la soif, le manger et le boire nous causent d'euxmêmes un plaisir particulier, qui nous pousse encore davantage à donner au corps les choses dont il a besoin.
C'est en cette sorte que le plaisir et la douleur servent à l'âme d'instruction , pour lui apprendre ce qu'elle doit au corps; et cette instruction est utile, pourvu que la raison y préside. Car le plaisir, de lui-même, est un trompeur; et quand l'âme s'y abandonne sans raison, il ne manque jamais de l'égarer, non-seulement en ce qui la touche, comme quand il lui fait abandonner la vertu, mais encore en ce qui touche le corps, puisque souvent la douceur de goût nous porte â manger et â boire tellement à contre-temps, que l'économie du corps en est troublée.
Il y a aussi des choses qui nous causent beaucoup de douleur, et toutefois qui ne laissent pas d'être dans la suite un grand remède à nos maux.
Enfin, toutes les autres sensations qui se font en nous servent à nous instruire. Car chaque sensation différente présuppose naturellement quelque diversité dans les objets. Ainsi ce que je vois jaune est autre que ce que je vois vert : ce qui est amer au goût est autre que ce qui est doux ; ce que je sens chaud est autre que ce que je sens froid. Et si un objet qui me causait une sensation commence â m'en causer une autre, je connais par là qu'il y est arrivé quelque changement. Si l'eau qui me semble froide commence à me sembler chaude, c'est que depuis elle aura été mise sur le feu. Et cela, c'est discerner les objets, non point en eux-mêmes , mais par les effets qu'ils font sur nos sens, comme par une marque posée au dehors. A cette marque, l'âme distingue les choses qui sont autour d'elle , et juge par quel endroit elles peuvent faire du bien ou du mal au corps.
Mais il faut encore en cela que la raison nous dirige, sans quoi nos sens pourraient nous tromper. Car le même objet, vu à même distance, me paraît grand dès que je l'estime plus éloigné, et me paraît moindre dès que je l'estime plus près; par exemple, la lune me paraît plus grande étant vue à l'horizon, et plus petite quand elle est fort élevée, quoiqu'en l'une et en l'autre position, elle soit vue précisément sous le même angle , c'est-àdire â même distance. Le même bâton, qui me paraît droit dans l'air, me paraît courbe dans l'eau. La même eau, quand elle est tiède, si j'ai la main chaude, me paraît froide; et si je l'ai froide, me paraît chaude. Tout me paraît vert à travers un verre de cette couleiy : et par la même raison, tout me paraît jaune , lorsque la bile , jaune ellemême, s'est répandue sur mes yeux. Quand la même humeur se jette sur la langue , tout me paraît amer. Lorsque les nerfs qui servent â la vue et à l'ouïe sont agités au dedans, il se forme des étincelles , des couleurs, des bruits confus, ou des tintements qui ne sont attachés â aucun objet sensible. Les illusions de cette sorte sont infinies.
L'âme serait donc souvent trompée, si elle se fiait à ses sens sans consulter la raison. Mais elle peut profiter de leur erreur; el toujours, quoi qu'il arrive , lorsque nous avons des sensations nouvelles , nous sommes avertis par là qu'il s'est fait quelque changement, ou dans les objets qui nous paraissent , ou dans le milieu par où nous les apercevons, ou même dans les organes de nos sens. Dans les objets, quand ils sont changés, comme quand de l'eau froide devient chaude , ou
DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MEME
que des feuilles, auparavant vertes, deviennent pâles étant desséchées. Dans le milieu, quand il est tel qu'il empêche ou qu'il rompt l'action de l'objet, comme quand l'eau rompt la ligne du rayon qu'un bâton renvoie à nos yeux. Dans l'organe des sens, quand ils sont notablement altérés par les humeurs qui s'y jettent, ou par d'antres causes semblables.
Au reste , quand quelqu'un de nos sens nous trompe , nous pouvons aisément rectifnu' ce mauvais jugement par le rapport des autres sens, et parla raison. Par exemple, quand un bâton paraît courbé à nos yeux étant dans l'eau , outre que , si on l'en retire , la vue se corrigera elle-même , le toucher que nous sentirons affecté comme il a accoutumé de l'être quand les corps sont droits, et la raison seule qui notis fera voir que l'eau ne peut pas tout d'un coup l'avoir rompu , nous peut redresser. Si tout me paraît amer au goût ou que tout semble jaune à ma vue , la raison me fera connaître que cette uniformité ne peut pas être venue tout à coup aux choses où auparavant j'ai senti tant de dilférence; et ainsi je connaîtrai l'altération de mes organes , que je tâcherai de remettre en leur naturel.
Ainsi nos sensations ne manquent jamais de nous instruire , je dis même quand elles nous trompent, et nos deux propositions demeurent constantes.
XII"' Proposition. Outre le secours que donnent les sens à notre raison pour entendre les besoins du corps, ils l'aident aussi beaucoup à connaître toute la nature.
Car notre âme a en elle-même des principes de vérité éternelle, et un esprit de rapport, c'est-àdire des règles de raisonnement, et un art de tirer des conséquences. Cette âme ainsi formée, et pleine dé ces lumières , se trouve unie à un corps si petit, à la vérité , qu'il est moins que rien à l'égard de cet univers immense , mais qui pourtant a ses rapports avec ce grand tout , dont il est une si petite partie. Et il se trouve composé de sorte qu'on dirait qu'il n'est qu'un tissu de petites fibres infiniment déliées, disposées d'ailleurs avec tant d'art , que des mouvements très-forts ne les blessent pas, et que toutefois les plus délicats ne laissent pas d'y faire leurs impressions ; en sorte qu'il lui en vient de très-remarquables et de la lune et du soleil , et même des sphères les plus hautes , quoique éloignées de nous pSr des espaces incompréhensibles. Or l'union de l'âme et du corps se trouve faite de si bonne main , enfin l'ordre y est si bon , et la correspondance si bien établie , que l'âme, qui doit présider, est avertie par ses sensations de ce qui se passe dans ce corps et aux environs, jusqu'à des distances infinies.
Car comme ces sensations ont leur rapport à certaines dispositions de l'objet, ou du milieu, ou de l'organe , ainsi qu'il a été dit; à chaque sensation l'âme apprend des choses nouvelles, dont quelques-unes regardent la substance du corps qui lui est uni , et la plupart n'y servent de rien. Car que sert, par exemple , au corps humain la vue de ce nombre prodigieux d'étoiles qui se découvrent à nos yeux pendant la nuit? Et même, en considérant ce qui profite au corps , l'âme découvre par occasion une infinité d'autres choses ; en sorte que.
du petit corps oîi elle est enfermée, elle tient à tout, et voit tout l'univers se venir, pour ainsi dire, marquer sur ce corps, comme le cours du soleil se marque sur im cadran. Elle apprend donc, par ce moyen, des particularités considérables, comme le cours du soleil, le flux et reflux de la mer; la naissance, l'accroissement, les propriétés dilférentes des animaux, des plantes, des minéraux ; et autres choses innombrables , les unes plus grandes, les autres plus petites, mais toutes enchaînées entre elles. De ces particularités elle compose l'histoire de la nature, dont les faits sont toutes les choses qui frappent nos sens. Et par son esprit de rapport, elle a bientôt remarqué combien ces faits sont suivis. Ainsi elle rapporte l'une à l'autre : elle compte., elle mesure, elle observe les oppositions et le concours, les effets du mouvement et du repos , l'ordre , les proportions , les correspondances, les causes particulières et universelles , celles qui font aller les parties , et celle qui tient tout en état. Ainsi, joignant ensemble les principes universels qu'elle a dans l'esprit , et les faits particuliers qu'elle apprend par le moyen des sens , elle voit beaucoup dans la nature, et en sait assez pour juger que ce qu'elle n'y voit pas encore est le plus beau : tant il a été utile de faire des nerfs qui puissent être touchés de si loin , et' d'y joindre des sensations par lesquelles l'âme est avertie de si grandes choses.
IX. De l'imagination et des passions , et de quelle sorte il les faut eonsidérer.
Voilà ce que nous avions à considérer sur l'union naturelle des sensations avec le mouvement des nerfs. Il faut maintenant entendre à quels mouvements du corps l'imagination et les passions sont attachées.
Mais il faut premièrement remarquer que les imaginations et les passions s'excitent en nous, ou simplement par les sens , ou parce que la raison et la volonté s'en mêlent.
Car souvent nous nous appliquons expressément à imaginer quelque chose, et souvent aussi il nous arrive d'exciter exprès, et de fortifier quelque passion en nous-mêmes, par exemple, ou l'audace ou la colère, à force de nous représenter, ou nous laisser représenter par les autres , les motifs qui nous les peuvent causer.
Comme nos imaginations et nos passions peuvent être excitées et fortifiées par notre choix, elles peuvent aussi par là être ralenties. Nous pouvons fixer, par une attention volontaire , les pensées confuses de notre imagination dissipée , et arrêter, par vive force de raisonnement et de volonté, le cours emporté de nos passions.
Si nous regardions, cet état mêlé d'imagination , de passion , de raisonnement et de choix , nous confondrions ensemble les opérations sensitives et j
les intellectuelles, et nous n'entendrions jamais \
l'effet parfait des unes et des autres. Faisons-en donc la séparation. El comme, pour mieux entendre ce que feraient par eux-mêmes des chevaux fougueux, il faut les considérer sans bride, et sans conducteur qui les pousse ou qui les retienne ; M considérons l'imagination et les passions pure- V ment abandonnées aux sens ou à elles-mêmes ,