CHAPITRE III. — DE L'UNION DE L'AME ET DU CORPS
lonté , que la nutrition ; et cependant elle se réduit à l'empire de la volonté, en tant que l'âme, maîtresse des membres extérieurs , donne à l'estomac ce qu'elle veut, quand elle veut, et dans la mesure que la raison prescrit, en sorte que la nutrition est rangée sous cette règle.
Et l'estomac même en reçoit la loi , la nature l'ayant fait propre à se laisser plier par l'accoutumance.
Par ces mêmes moyens, l'âme règle aussi le sommeil , et le fait servir à la raison.
En commandant aux membres des exercices pénibles, elle les fortifie, elle les durcit aux travaux et se fait un plaisir de les assujettir à ses lois.
Ainsi elle se fait un corps plus souple , et plus propre aux opérations intellectuelles. La vie des saints religieux en est une preuve.
Elle étend aussi son empire sur l'imagination et les passions , c'est-à-dire sur ce qu'elle a de plus indocile.
L'imagination et les passions naissent des objets; et par le pouvoir que nous avons sur les mouvements extérieurs , nous pouvons ou nous approcher ou nous éloigner des objets.
Les passions, dans l'exécution, dépendent des mouvements extérieurs : il faut frapper pour achever ce qu'a commencé la colère , il faut fuir pour achever ce qu'a commencé la crainte ; mais la volonté peut empêcher la main de frapper, et les pieds de fuir.
Nous avons vu dans la colère, tout le corps tendu à frapper, comme un arc à tirer son coup. L'objet a fait son impression; les esprits coulent, le cœur bat plus violemment qu'à l'ordinaire , le sang coule comme un torrent , et envoie des esprits et plus abondants et plus vifs; les nerfs et les muscles en sont remplis , ils sont tendus ; les poings sont fermés, et le bras affermi est prêt à frapper : mais il faut encore lâcher la corde , il faut que la volonté laisse aller le corps ; autrement le mouvement ne s'achève pas.
Ce qui se dit de la colère, se dit de la crainte et des autres passions , qui disposent tellement le corps aux mouvements qui leur conviennent, que nous ne les retenons que par vive force de raison et de volonté.
On peut dire que ces derniers mouvements, auxquels le corps est si disposé , par exemple celui de frapper, s'achèveraient tout à fait par la force de celte disposition, s'il n'était réservé à l'àme de lâcher ce dernier coup.
Et il en arriverait à peu près de même que dans la respiration, que nous pouvons suspendre par la volonté quand nous veillons , mais qui s'achève , pour ainsi dire toute seule par la simple disposition du corps , quand l'âme le laisse agir naturellement, par exemple, dans le sommeil.
En effet, il arrive quelque chose de semblable dans les premiers mouvements des passions ; et les esprits et le sang s'émeuvent quelquefois si vite dans la colère , que le bras se trouve lâché avant qu'on ait eu le loisir d'y faire réflexion. Alors la disposition du corps a prévalu , et il ne reste plus à la volonté , trop promptemcnt prévenue, qu'à regretter le mal qui s'est fait sans elle.
Mais ces mouvements sont rares, et ils n'arri-
vent guère à ceux qui s'accoutument de bonne heure à se maîtriser eux-mêmes.
XVn. La natilre de l'attention, et ses effets immédiats sur le cerveau, par où parait l'empire de la volonté.
Outre la force donnée à la volonté pour empêcher le dernier effet des passions, elle peut encore, en prenant la chose de plus haut, les arrêter et les modérer dans leur principe; et cela par le moyen de l'attention qu'elle fera volontairement à certains objets , ou dans le temps des passions pour les calmer, ou devant les passions pour les prévenir.
Cette force de l'attention , et l'effet qu'elle a sur le cerveau , par le cerveau sur tout le corps , et même sur la partie Imaginative de l'âme, et par là sur les passions et sur les appétits, est digne d'une grande considération.
Nous avons déjà observé que la contention de la tête se ressent fort grande dans l'attention; et par là il est sensible qu'elle a un grand effet dans le cerveau.
On éprouve d'ailleurs que cette action dépend de la volonté ; en sorte que le cerveau doit être sous son empire, et tant qu'il sert à l'attention.
Pour entendre tout ceci , il faut remarquer que les pensées naissent dans notre âme quelquefois à l'agitation naturelle du cerveau, et quelquefois par une attention volontaire.
Pour ce qui est de l'agitation du cerveau , nous avons observé qu'elle passe quelquefois d'une partie à une autre; alors nos pensées sont vagues comme le cours des esprits : mais quelquefois aussi elle se fait en un seul endroit ; et alors nos pensées sont fixes, et l'âme est plus attachée, comme le cerveau est aussi plus fortement et plus uniformément tendu.
Par là nous observons en nous-mêmes une attention forcée ; ce n'est pas là toutefois ce que nous appelons attention : nous donnons ce nom seulement à l'attention où nous choisissons notre objet, pour y penser volontairement.
Que si nous n'étions capables d'une telle attention, nous ne serions jamais maîtres de nos considérations et de nos pensées qui ne seraient qu'une suite de l'agitation nécessaire du cerveau ; nous serions sans liberté, et l'esprit serait en tout asservi au corps : toutes choses contraires à la raison et même à l'expérience.
Par ces choses on peut comprendre la nature de l'attention , et que c'est une application volontaire de notre esprit sur un objet.
Mais 11 faut encore ajouter, que nous voulions considérer cet objet par l'entendement , c'est-àdire , raisonner dessus , ou enfin y contempler la vérité. Car, s'abandonner volontairement à quelque imagination qui nous plaise , sans vouloir nous en détourner, ce n'est pas attention; il faut vouloir entendre et raisonner.
C'est donc proprement par l'attention que commencent le raisonnement et les réflexions ; et l'attention commence elle-même par la volonté de considérer et d'entendre.
Et il paraît clairement que, pour se rendre attentif, la première chose qu'il faut faire, c'est d'ôter l'empêchement naturel de l'attention, c'està-dire , la dissipation et ces pensées vagues qui
DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MÊME
s'élèvent dans notre esprit; car il ne peut être tout ensemble dissipé et attentif.
Pour faire taire ces pensées qui nous dissipent, il faut que l'agitation naturelle du cerveau soit en quelque sorte calmée : car, tant qu'elle durera, nous ne serons jamais assez maîtres de nos pensées , pour avoir de l'attention.
Ainsi, le premier effet du commandement de l'âme est que , voulant être attentive , elle apaise l'agitation naturelle du cerveau.
Et nous avons déjà vu que, pour cela, il n'est pas besoin qu'elle connaisse le cerveau ou qu'elle ait intention d'agir sur lui : il suffit qu'elle veuille faire ce qui dépend d'elle immédiatement, c'està-dire , être attentive. L'e cerveau, s'il n'est prévenu par quelque agitation trop violente, obéit naturellement et se calme par la seule subordination du corps à l'âme.
Mais comme les esprits qui tournoient dans le cerveau, tendent toujours à l'agiter à leur ordinaire, son mouvement ne peut être arrêté sans quelque effort. C'est ce qui fait que l'attention a quelque chose de pénible, et veut être relâchée de temps en temps.
Aussi le cerveau , abandonné aux esprits et aux vapeurs qui le poussent sans cesse , souffrirait un mouvement trop irrégulier; les pensées seraient trop dissipées ; et cette dissipation , outre qu'elle tournerait à une espèce d'extravagance, d'ellemême est fatigante. C'est pourquoi il faut nécessairement, même pour son propre repos, brider ces mouvements irréguliers du cerveau.
Voilà donc l'empêchement levé, c'est-à-dire la dissipation ôtée. L'âme se trouve tranquille, et les imaginations confuses sont disposées â tourner en raisonnement et en considération.
XVIII. L'ûmc attentive à raisonner se sert du cerveau , par le besoin qu'elle a des images setisibles.
11 ne faut pourtant pas penser qu'elle doive rejeter alors toute imagination et toute image sensible, puisque nous avons reconnu qu'elle s'en aide pour raisonner.
Ainsi , loin de rejeter toutes sortes d'images sensibles , elle songe seulement à rappeler celles qui sont convenables à son sujet , et qui peuvent aider son raisonnement.
Mais d'autant que ces images sensibles sont attachées aux impressions ou aux marques qui demeurent dans le cerveau, et qu'ainsi elles ne peuvent revenir, sans que le cerveau soit ému, dans les endroits où sont les marques , comme il a déjà été remarqué , il faut conclure que l'âme peut , quand elle veut, non-seulement calmer le cerveau, mais encore l'exciter en tel endroit qu'il lui plaît, pour rappeler les objets selon ses besoins. L'expérience nous fait voir aussi que nous sommes maîtres de rappeler, comme nous voulons , les choses confiées à notre mémoire. Et encore que ce pouvoir ait ses bornes, et qu'il soit plus grand dans les uns que dans les autres , il n'y aurait aucun raisonnement, si nous ne pouvions l'exercer jusqu'à un certain point. Et c'est une nouvelle raison de l'immobilité de l'âme, pour montrer combien le cerveau doit être on repos quand il s'agit de raisonner. Car agité, et déjà ému , il serait peu en
état d'obéir à l'âme, et de faire, à point nommé , les mouvements nécessaires pour lui présenter les images sensibles dont elle a besoin.
C'est ici que le cerveau peine en tous ceux qui n'ont pas acquis cette heureuse immobilité. Car, au lieu que son naturel est d'avoir un mouvement libre et incertain comme le cours des esprits, il est réduit premièrement à un repos violent, et puis à des mouvements suivis et réguliers , qui le travaillent beaucoup.
Car lorsqu'il est détendu et abandonné au cours naturel des esprits, le mouvement en peu de tegips erre en plus départies, mais il est aussi moins rapide et moins violent : au lieu qu'on a besoin , en raisonnant, de se représenter fort vivement les objets; ce qui ne se peut, sans que le cerveau soit fortement remué.
Et il faut, pour faire un raisonnement, tant rappeler d'images sensibles, par conséquent remuer le cerveau fortement en tant d'endroits qu'il n'y aura rien à la longue de plus fatigant. D'autant plus qu'en rappelant ces objets divers qui servent au raisonnement , l'esprit demeure toujours attaché à l'objet qui en fait le sujet principal : de sorte que le cerveau est en même temps calmé à l'égard de son agitation universelle , tendu et dressé à un point fixe par la considération de l'objet principal , et remué fortement , en divers endroits , pour rappeler les objets seconds et subsidiaires.
11 faut, pour des mouvements si réguliers et si forts, beaucoup d'esprits; et la tête aussi en reçoit tant dans ces opérations, quand elles sont longues, qu'elle en épuise le reste du corps.
De là suit une lassitude universelle, et une nécessité indispensable de relâcher son attention.
Mais la nature y a pourvu , en nous donnant le sommeil, surtout de la nuit , où les nerfs sont détendus , où les sensations sont éteintes , où le cerveau et tout le corps se repose. Comme donc c'est là le vrai temps du relâchement, le jour doit être donné â l'attention, qui peut être plus ou moins forte, et par là, tantôt tendre le cerveau, et tantôt le soulager.
Voilà ce qui doit se faire dans le cerveau durant le raisonnement, c'est-â-dire durant la recherche de la vérité, recherche que nous avons dite devoir être laborieuse; et on aperçoit maintenant que ce travail ne vient pas précisément de l'acte d'entendre, mais des imaginations qui doivent aller en concours, et qui présupposent dans le cerveau un grand mouvement.
Au reste , quand la vérité est trouvée , tout le travail cesse; et l'âme, toujours délectée de ce beau spectacle, voudrait n'en être jamais arrachée, parce que la vérité ne cause par elle-même aucune altération.
Et lorsqu'elle demeure clairement connue, l'imagination agit peu ou point du tout : de là vient qu'on ne ressent que peu ou point de travail.
Car, dans la recherche de la vérité où nous procédons par comparaisons, par oppositions, par proportions , par autres choses semblables pour lesquelles il faut appeler beaucoup d'images sensibles, l'imagination agit beaucoup. Mais quand la chose est trouvée, l'âme fait taire l'imagination