‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 177 sur 609 · CHAPITRE III. — DE L'UNION DE L'AME ET DU CORPS · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. — DE L'UNION DE L'AME ET DU CORPS

autant qu'elle peut , et ne fait plus que tourner vers la vérité un simple regard , en quoi consiste l'acte d'entendre.

Et plus cet acte est démêlé de toute image sensible, plus il est tranquille; ce qui montre que l'acte d'entendre, de lui-même, no fait point de peine.

Il en fait pourtant par accident, parce que, pour y demeurer, il faut arrêter l'imagination , et par conséquent , tenir en bride le cerveau contre le cours des esprits.

Ainsi la contemplation, quelque douce qu'elle soit par elle-même, ne peut pas durer bien longtemps, par le défaut du corps continuellement agité.

Et les seuls besoins du corps , qui sont si fréquents et si grands, font diverses impressions, et rappellent diverses pensées auxquelles il est nécessaire de prêter l'oreille ; de sorte que l'âme est forcée de quitter la contemplation de la vérité.

Par les choses qui ont été dites, on entend le premier effet de l'attention sur le corps. Il regarde le cerveau , qui , au lieu d'une agitation universelle , est fixé à un certain point au commandement de l'âme quand elle veut être attentive, et au reste , demeure en état d'être excité subsidiairement où elle veut.

Il y a un second effet de l'attention, qui s'étend sur les passions : nous allons le considérer. Mais , avant que de passer outre , il ne faut pas oublier une chose considérable, qui regarde l'attention prise en elle-même. C'est qu'un objet qui a commencé de nous occuper, par une attention volontaire, nous tient dans la suite longtemps attachés, môme malgré nous , parce que les esprits , qui ont pris un certain cours , ne peuvent pas aisément être détournés.

Ainsi notre attention est mêlée de volontaire et d'involontaire. Un objet qui nous a occupés par force , nous flatte souvent , de sorte que la volonté s'y donne; de même qu'un objet choisi par une forte application nous devient une (Jccupation inévitable.

Et comme l'agitation naturelle de notre cerveau rappelle beaucoup de pensées qui nous viennent malgré nous, l'attention volontaire de notre âme fait de son côté de grands effets sur le cerveau même; les traces que les objets y avaient laissées en deviennent plus profondes , et le cerveau est disposé à s'émouvoir plus aisément dans ces endroits-là.

El par l'accord établi entre l'âme et le corps , il se fait naturellement une telle liaison entre les impressions du cerveau et les pensées de l'âme, que l'un ne manque jamais de ramener l'autre. Et ainsi, quand une forte imagination a causé, par l'attention que l'âme y apporte , un grand mouvement dans le cerveau, en quelque sorte que ce mouvement soit renouvelé, il fait revivre, et souvent dans toute leur force , les pensées qui l'avaient causé la première fois.

C'est pourquoi il faut beaucoup prendre garde de quelles imaginations on se remplit volontairement , et se souvenir que dans la suite elles reviendront souvent malgré nous , par l'agitation naturelle du cerveau et des esprits.

Mais il faut aussi conclure qu'en prenant les

choses de loin, et ménageant bien notre attention, dont nous- sommes maîtres , nous pouvons gagner beaucoup sur les impressions de notre cerveau , et le plier à l'obéissance.

XIX. L'effet de l'attention sur les passions , et comment l'Ame les peut tenir en sujétion dans leur principe; où il est parlé de l'extravagance , de la folie , et des songes.

Par cet empire sur notre cerveau, nous pouvons aussi tenir en bride les passions qui en dépendent toutes; et c'est le plus bel effet de l'attention.

Pour l'entendre , il faut observer quelle sorte d'empire nous pouvons avoir sur nos passions.

1° Il est certain que nous ne leur commandons pas directement, comme à nos bras et à nos mains : nous ne pouvons pas élever ou apaiser notre colère , comme nous pouvons ou remuer le bras ou le tenir sans action.

2° Il n'est pas moins clair, et nous l'avons déjà dit, que .par le pouvoir que nous avons sur les membres extérieurs , nous en avons aussi un trèsgrand sur les passions; mais indirectement, puisque nous pouvons par là, et nous éloigner des objets qui les font naître, ou en empêcher l'effet. Ainsi, je puis m'éloigner d'un objet odieux qui m'irrite ; et lorsque ma colère est excitée , je lui puis refuser mon bras dont elle a besoin pouf se satisfaire.

Mais pour cela, il le faut vouloir, et le vouloir fortement. Et la grande difficulté est de vouloir autre chose que ce que la passion nous inspire; parce que , dans les passions , l'âme se trouve tellement portée à s'unir aux dispositions du corps, qu'elle ne peut presque se résoudre à s'y opposer.

Il faut donc chercher un moyen de calmer, ou de modérer, ou même de prévenir les passions dans leur principe ; et ce moyen est l'attention bien gouvernée.

Car le principe de la passion, c'est l'impression puissante d'un objet dans le cerveau; et l'effet de cette impression ne peut être mieux empêché, qu'en se rendant attentif à d'autres objets.

En effet, nous avons vu que l'âme attentive fixe le cerveau en un certain endroit, vers lequel elle détermine le cours des esprits; et parla elle rompt le cours de la passion , qui, les portant à un autre endroit, causait de mauvais effets dans tout le corps.

C'est pourquoi on dit , et il est vrai , que le remède le plus naturel des passions , c'est de détourner l'esprit autant qu'on peut des objets qu'elles lui présentent : et il n'y a rien pour cela de plus efficace, que de s'attacher â d'autres objets.

Et il- faut ici observer qu'il en est des esprits émus et poussés d'un certain côté , à peu près comme d'une rivière, qu'on peut plus aisément détourner que l'arrêter de droit fil : ce qui fait qu'on réussit mieux dans la passion en pensant à d'autres choses , qu'eu s'opposaiit directement à sou cours.

Et de là vient qu'une passion violente a souvent servi de frein ou de remède aux autres ; par exemple, l'ambition ou la passion de la guerre, à l'amour.

DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MEME

Et il est quelquefois utile de s'abandonner à des passions innocentes, pour détourner ou pour empêcher des passions criminelles.

Il sert aussi beaucoup de faire un grand choix des personnes avec qui on converse. Ce qui est en mouvement répand aisément son agitation autour de soi; et rien n'émeut plus les passionnés.

Au contraire, une âme tranquille nous tire en quelque façon hors de l'agitation , et semble nous communiquer son repos , pourvu toutefois que cette tranquillité ne soit pas insensible et fade. 11 faut q\ielque chose de vif, qui s'accorde un peu avec notre mouvement, mais où, dans le fond, il se trouve de la consistance.

Enfin , dans les passions , il faut calmer les esprits par une espèce de diversion, et se jeter, pour ainsi dire, à côté, plutôt que de combattre de front : c'est-à-dire qu'il n'est plus temps d'opposer des raisons à une passion , déjà émue , car en raisonnant sur sa passion , même pour l'attaquer, on en rappelle l'objet, on en renforce les traces, et on irrite plutôt les esprits qu'on ne les calme. Où les sages raisonnements sont de grand effet, c'est à prévenir les passions. 11 faut donc nourrir son esprit de considérations sensées , et lui donner de bonne heure des attachements honnêtes , afin que les objets des passions trouvent la place déjà prise, les*esprits déterminés à un certain cours, et le cerveau affermi.

Car la nature ayant formé cette partie capable d'être occupée par les objets et aussi d'obéir à la volonté, il est clair que qui prévient doit l'emporter.

Si donc l'âme s'accoutume de bonne heure à être maîtresse de, son attention, et qu'elle l'attache à de bons objets , elle sera par ce moyen maîtresse premièrement du cerveau, par là du cours des esprits , et par là enfin des émotions que les passions excitent.

Mais il faut se souvenir que l'attention véritable est celle qui considère l'objet tout entier. Ce n'est être qu'à demi-attentif à un objet , comme serait une femme tendrement aimée , que de n'y considérer que le plaisir dont on est flatté en l'aimant, sans songer aux suites honteuses d'un semblable engagement.

11 est donc nécessaire d'y bien penser, et d'y penser de bonne heure : parce que si on laisse le temps à la passion de faire toute son impression dans le cerveau, l'attention viendra trop tard.

Car, en considérant le pouvoir de l'âme sur le corps , il faut observer soigneusement que ses forces sont bornées et restreintes ; de sorte qu'elle ne peut pas faire tout ce qu'elle veut des bras ou des mains, et encore moins du cerveau. C'est pourquoi nous venons de voir qu'elle le perdrait en le poussant trop, et qu'elle est obligée de le ménager.

Par la même raison , il s'y fait souvent des agitations si violentes, que l'âme n'en est plus maîtresse non plus qu'un cocher de chevaux fougueux qui ont pris le frein aux dents.

Quand cette disposition est fixe et perpétuelle , c'est ce qui s'appelle folie; et quand elle a une cause qui finit avec le temps, comme un mouvement de fièvre, cela s'appelle dcliir et rêverie.

Dans la folie et dans le délire, il arrive de deux

choses l'une : ou le cerveau est agité tout entier avec un égal dérèglement ; alors il se fait une parfaite extravagance, et il ne paraît aucune suite dans les pensées ni dans les paroles : ou le cerveau n'est blessé que dans un certain endroit; alors la folie ne s'attache aussi qu'à un objet déterminé : tels sont ceux qui s'imaginent être toujours à la comédie et à la chasse ; et tant d'autres, frappés d'un certain objet, parlent raisonnablement de tous les autres, et assez conséquemment de celui-là même qui fait leur erreur.

La raison est que n'y ayant qu'un seul endroit du cerveau marqué d'une impression invincible à l'âme, elle demeure maîtresse de tout le reste, et peut exercer ses fonctions sur tout autre objet.

Et l'agitation du cerveau, dans la folie, est si violente , qu'elle paraît même au dehors par le trouble qui paraît dans tout le visage, et principalement par l'égarement des yeux.

De là s'ensuit que toutes les passions violentes sont une espèce de folie, parce qu'elles causent des agitations dans le cerveau , dont l'âme n'est pas maîtresse. Aussi n'y a-t-il point de cause plus ordinaire de la folie, que les passions portées à certains excès.

Par là aussi s'expliquent les songes, qui sont une espèce d'extravagance.

Dans le sommeil , le cerveau est abandonné à lui-même, et il n'y a point d'attention ; car la veille consiste précisément dans l'attention de l'esprit, qui se rend maître de ses pensées.

Nous avons vu que l'attention cause le plus grand travail du cerveau , et que c'est principalement ce travail que le sommeil vient relâcher.

De là il doit arriver deux choses : l'une , que l'imagination doit dominer dans les songes , et qu'il se doit présenter à nous une grande variété d'objets , souvent même avec quelque suite, pour les raisons qui ont été dites en parlant de l'imagination'; l'autre, que ce qui se passe dans notre imagination nous paraît réel et véritable , parce qu'alors il n'y a point d'attention, par conséquent point de discernement.

De tout cela il résulte que la vraie assiette de l'àme est lorsqu'elle est maîtresse des mouvements du cerveau; et que, comme c'est par l'attention qu'elle le contient, c'est aussi de son attention qu'elle se doit principalement rendre la maîtresse : mais qu'il s'y faut prendre de bonne heure, et ne pas laisser occuper le cerveau à des impressions trop fortes , que le temps rendrait invincibles.

Et nous avons vu en général , que l'âme , en se servant bien de sa volonté , et de ce qui est soumis naturellement à la volonté, peut régler et discipliner tout le reste.

Enfin, des méditations sérieuses, des conversations honnêtes , une nourriture modérée , un sage ménagement de ses forces, rendent l'homme maître de lui-même, autant que cet état de mortalité le peut souffrir.

XX. L'homme, qui a médité la doctrine- précédente , se connaît lui-même.

Après les réflexions que nous avons faites sur

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