II. Le corps humain est l'ouvrage d'un dessein profond
Nous venons de voir que notre corps devait être composé de beaucoup d'organes capables de recevoir les impressions des objets , et d'exercer des mouvements proportionnés à ces impressions.
Ce dessein est parfaitement exécuté; tout est ménagé, dans le corps humain, avec un artifice merveilleux. Le corps reçoit de tous côtés les impressions des objets, sans être blessé : on lui a donné des organes pour éviter ce qui l'offense ou le détruit : et les corps environnants , qui font sur lui ce mauvais effet, font encore celui de lui causer de l'éloignement. La délicatesse des parties, quoiqu'elle aille à une finesse inconcevable, s'ac-
corde avec la force et avec la solidité. Le jeu des ressorts n'est pas moins aisé que ferme ; à peine sentons-nous battre notre cœur, nous qui sentons les moindres mouvements du dehors, si peu qu'ils viennent à nous; les artères vont, le sang circule, les esprits coulent, toutes les parties s'incorporent leur nourriture sans troubler notre sommeil , sans distraire nos pensées, sans exciter tant soit peu notre sentiment : tant Dieu a mis de règle et de proportion , de délicatesse et de douceur, dans de si grands mouvements.
Ainsi nous pouvons dire avec assurance, que de toutes les proportions qui se trouvent dans les corps, celles du corps organique sont les plus parfaites et les plus palpables.
Tant de parties si bien arrangées , et si propres aux usages pour lesquels elles sont faites ; la disposition des valvules ; le battement du cceur et des artères ; la délicatesse des parties du cerveau , et la variété de ses mouvements, d'oîi dépendent tous les autres ; la distribution du sang et des esprits ; les effets différents de la respiration, qui ont un si grand usage dans le corps : tout cela est d'une économie, et, s'il est permis d'user de ce mot, d'une mécanique si admirable, qu'on ne la peut voir sans ravissement , ni assez admirer la sagesse qui en a établi les règles.
Il n'y a genre de machine qu'on ne trouve dans le corps humain. Pour sucer quelque liqueur, les lèvres servent de tuyau , et la langue sert de piston. Au poumon est attachée l'âpre-artère, comme une espèce de flûte douce d'une fabrique particulière , qui, s'ouvrant plus ou moins, modifie l'air et diversifie les tons. La langue est un archet, qui, battant sur les dents et sur le palais, en tire des sons exquis. L'œil a ses humeurs et son cristallin, où les réfractions se ménagent avec plus d'art que dans les verres les mieux taillés : il a aussi sa prunelle, qui s'allonge et se resserre pour rapprocher les objets comme les lunettes de longue vue. L'oreille a son tambour, où une peau aussi délicate que bien tendue , résonne au mouvement d'un petit marteau que le moindre bruit agite; elle a, dans un os fort dur, des cavités pratiquées pour faire retentir la voix, de la même sorte qu'elle retentit parmi les rochers et dans les échos. Les vaisseaux ont leurs soupapes ou valvules tournées en tous sens; les os et les muscles ont leurs poulies et leurs leviers : les proportions qui font et les équilibres , et la multiplication des forces mouvantes, y sont observées dans une justesse où rien ne manque. Toutes les machines sont simples, le jeu en est aisé, et la structure, si délicate, que toute autre machine est grossière à comparaison.
A rechercher de près les parties , on y voit de toutes sortes de tissus; rien n'est mieux filé, rien n'est mieux passé , rien n'est serré plus exactement.
Nul ciseau, nul tour, nul pinceau ne peut approcher de la tendresse avec laquelle la nature tourne et arrondit ses sujets.
Tout ce que peut faire la séparation et le mélange des liqueurs, leur précipitation , leur digestion, leur fermentation , et le reste, est pratiqué si habilement dans le corps humain , qu'auprès de
DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MEME
ces opérations , la chimie la plus fine n'est qu'une ignorance.
On voit à quel dessein chaque chose a été faite; pourquoi le cœur, pourquoi le cerveau, pourquoi les esprits, pourquoi la bile, pourquoi le sang, pourquoi les autres humeurs. Qui voudra dire que le sang n'est pas fait pour nourrir l'animal ; que l'estomac, et les eaux qu'il jette par ses glandes, ne sont pas faites pour préparer par la digestion la formation du sang; que les artères et les veines ne sont pas faites de la manière qu'il faut pour le contenir, pour le porter partout, pour le faire circuler continuellement; que le cœur n'est pas fait pour donner le branle à cette circulation : qui voudra dire que la langue et les lèvres, avec leur prodigieuse mobilité, ne sont pas faites pour former la voix en mille sortes d'articulations; ou que la bouche n'a pas été mise à la place la plus convenable, pour transmettre la nourriture à l'estomac; que les dents n'y sont pas placées pour rompre cette nourriture, et la rendre capable d'entrer; que les eaux qui coulent dessus ne sont pas propres à la ramollir, et ne viennent pas pour cela à point nommé ; ou que ce n'est pas pour ménager les organes et la place , que la bouche est pratiquée de manière que tout y sert également à la nourriture et à la parole : qui voudra dire ces choses , fera mieux de dire encore qu'un bâtiment n'est pas fait pour loger; et que ses appartements , ou engagés, ou dégagés , ne sont pas construits pour la commodité de la vie, ou par faciliter les ministères nécessaires ; en un mot , il sera un insensé qui ne mérite pas qu'on lui parle.
Si ce n'est peut-être qu'il faille dire que le corps humain n'a point d'architecte, parce qu'on n'en voit pas l'architecte avec les yeux; et qu'il ne suffit pas de trouver tant de raison et tant de dessein dans sa disposition, pour entendre qu'il n'est pas fait sans raison et sans dessein.
Plusieurs choses font remarquer combien est grand et profond l'artifice dont il est construit.
Les savants et les ignorants , s'ils ne sont tout à fait stupidcs , sont également saisis d'admiration en le voyant. Tout homme qui le considère par lui-même , trouve faible tout ce qu'il en a ouï dire ; et un seul regard lui en dit plus que tous les discours et tous les livres.
Depuis tant de temps qu'on regarde et qu'on étudie curieusement le corps humain , quoiqu'on sente que tout y a sa raison, on n'a pu encore parvenir à en pénétrer le fond. Plus on considère, plus on trouve de choses nouvelles, plus belles que les premières qu'on avait tant admirées : et quoiqu'on trouve très-grand ce qu'on a déjà découvert, on voit que ce n'est rien, à comparaison de ce qui reste à chercher.
Par exemple , qu'on voie les muscles si forts et si tendres , si unis pour agir en concours , si dégagés pour ne se point mutuellement embarrasser; avec des filets si artistement tissus et si bien tors, comme il faut pour faire leur jeu; au reste, si bien soutenus , si proprement placés , si bien insérés où il faut; assurément on est ravi, et on ne peut quitter un si beau spectacle; et mal gré qu'on en ait, un si grand art parle de son artisan. Et cependant tout cela est mort, faute de voir par où
les esprits s'insinuent, comment ils tirent, comment ils relâchent, comment le cerveau les forme, el comment il les envoie avec leur adresse fixe : toutes choses qu'on voit bien qui sont, mais dont le secret principe et le maniement n'est pas connu.
Et parmi tant de spéculations faites par une curieuse anatomie , s'il est arrivé quelquefois à ceux qui s'y sont occupés, de désirer que pour plus de commodité les choses fussent autrement qu'ils ne les voyaient, ils ont trouvé qu'ils ne faisaient un si vain désir, que faute d'avoir tout vu; et personne n'a encore trouvé qu'un seul os dût être figuré autrement qu'il n'est , ni être articulé autre part, ni être emboîté plus commodément, ni être percé en d'autres endroits, ni donner aux muscles dont il est l'appui une place plus propre à s'y enclaver, ni enfin qu'il y eût aucune partie , dans tput le corps, à qui on pût seulement désirer ou une autre température ou une autre place.
Il ne reste donc à désirer, dans une si belle machine , sinon qu'elle aille toujours, sans être jamais troublée et sans finir. Mais qui l'a bien entendue, en voit assez pour juger que son auteur ne pouvait pas manquer de moyens pour la réparer toujours, et enfin la rendre immortelle : et que, maître de lui donner l'immortalité, il a voulu que nous connussions qu'il la peut donner par grâce, l'ôter par châtiment, et la rendre par récompense. La religion , qui vient là-dessus , nous apprend qu'en effet c'est ainsi qu'il en a usé , et nous apprend , tout ensemble, à le louer et à le craindre.
Et attendant l'immortalité qu'il nous promet , jouissons du beau spectacle des principes qui nous conservent si longtemps; et connaissons que tant de parties, où nous ne voyons qu'une impétuosité aveugle, ne pourraient pas concourir à cette fin, si elles n'étaient, tout ensemble, et dirigées et formées par une cause intelligente.
Le secours mutuel que se prêtent ces parties les unes aux autres; quand la main, par exemple, se présente pour sauver la tête , qu'un côté sert de contre-poids à l'autre que sa pente et sa pesanteur entraîne , et que le corps se situe naturellement de la manière la plus propre à se soutenir ; ces actions, et les autres de celte sorte qui sont si propres et si convenables à la conservation du corps , dès-là qu'elles se font sans que notre raison y ait part, nous montrent qu'elles sont conduites, et les parties disposées par une raison supérieure.
La même chose paraît par cette augmentation de forces qui nous arrive dans les grandes passions. Nous avons vu ce que font et la colère et la crainte; comme elles nous changent; comme l'une nous encourage et nous arme, et comme l'autre fait de notre corps , pour ainsi parler, un instrument propre à fuir. C'est sans doute un grand secret de la nature, c'est-à-dire de Dieu, d'avoir premièrement proportionné les forces du corps à ses besoins ordmaires : mais d'avoir trouvé le moyen de doubler les forces dans les besoins extraordinairement pressants, et de disposer, tellement le cerveau, le cœur et le sang, que les esprits , d'où dépend toute l'action du corps, devinssent dans les grands périls plus abondants ou plus vifs ; et en même temps fussent portés , sans que nous le sussions, aux parties où ils peuvent