DE DIEU CREATEUR DE L'AME ET DU COUPS
rendre la défense plus vigoureuse , ou la fuite plus légère ; c'est l'effet d'une sagesse infinie.
Et cette augmentation de forces , proportionnée à nos besoins , nous fait voir que les passions , dans leur fond et dans la première institution de • la nature , étaient faites pour nous aider ; et que si maintenant elles nous nuisent aussi souvent qu'elles font , il faut qu'il soit arrivé depuis quelque désordre.
En effet , l'opération des passions dans le corps des animaux , loin de les embarrasseï, les aide à ce que leur état demande (j'excepte certains cas qui ont des causes particulières) ; et le contraire n'arriverait pas à l'homme , s'il n'avait mérité , par quelque faute , qu'il se fît en lui quelque espèce de renversement.
Que si , avec tant de moyens que Dieu nous a préparés pour la conservation de notre corps, il faut que chaque homme meure , l'univers n'y perd rien : puisque, dans les mêmes principes qui conservent l'homme durant tant d'années, il se trouve encore de quoi en produire d'autres jusqu'à l'infini. Ce qui le nourrit, le rend fécond, et rend l'espèce immortelle. Un seul homme, un seul animal , une seule plante , suffit pour peupler toute la terre : et le dessein de Dieu est si suivi , qu'une infinité de générations ne sont que l'etTet d'un seul mouvement continué sur les mêmes règles , et en conformité du premier branle que la nature a reçu au commencement.
Quel architecte est celui qui , faisant un bâtiment caduc, y met un principe pour se relever dans ses ruines ! Et qui sait immortaliser, par tels moyens , son ouvrage en général , ne pourra-t-il pas immortaliser quelque ouvrage qu'il lui plaira en particulier '?
Si nous considérons une plante qui porte en
elle-même la graine d'ofi il se forme une autre
plante , nous serons forcés d'avouer, qu'il y a
dans cette graine un principe secret d'ordre et,
d'arrangement , puisqu'on voit les branches , les
t feuilles , les fleurs et les fruits s'expliquer et se
K développer de là avec une telle régularité ; et nous
K' verrons en même temps, qu'il n'y a qu'une pro-
^ fonde sagesse qui ait pu renfermer toute une
grande plante dans une si petite graine , et l'en
faire sortir par des mouvements si réglés.
Mais la formation do nos corps est beaucoup plus admirable , puisqu'il y a sans comparaison plus de justesse, plus de variété et plus de rapports entre toutes leurs parties.
Il n'y a rien certainement de plus merveilleux, que de considérer tout un grand ouvrage dans ses premiers principes , oii il est comme ramassé , et où. il se trouve tout entier en petit.
On admire avec raison la beauté et l'artifice d'un moule , où la matière étant jetée , il s'en forme un visage fait au naturel , ou quelque autre figiH-e régulière. Mais tout cela est grossier à comparaison des principes d'où viennent nos corps, par lesquels une si belle structure se forme de si petits commencements, se conserve d'une manière si aisée et si admirable, se répare dans sa chute, et se perpétue par un ordre si immuable.
Les plantes et les animaux, en se perpétuant sans dessein les uns les autres avec une exacte
B. — T. VIII
ressemblance , font voir qu'ils ont été une fois formés avec dessein sur un modèle immuable, sur une idée éterfielle.
Ainsi nos corps , dans leur formation et "dans leur conservation , portent la marque d'une invention , d'un dessein , d'une industrie inexplicable. Tout y a sa raison , tout y a sa fin , tout y a sa proportion et sa mesure, et par conséquent tout est fait par art.
in. Dessein merveilleux dans les sensations et dans les choses qui en dépendent.
Mais que servirait à l'âme d'avoir un corps si sagement construit, si elle, qui le doit conduire, n'était avertie de ses besoins? Aussi l'est-elle admirablement par les sensations , qui lui servent à discerner les objets qui peuvent détruire ou entretenir en bon état le corps qui lui est uni.
Bien plus, il a fallu qu'elle fût obligée à en prendre soin par quelque chose de fort ; c'est ce que font le plaisir et la douleur, qui , lui venant à l'occasion des besoins du corps, ou de ses bonnes dispositions , l'engagent à pourvoir à ce qui le touche.
Au reste, nous avons assez observé la juste proportion qui se trouve entre l'ébranlement passager des nerfs , et les sensations ; entre les impressions permanentes du cerveau, et les imaginations qui devaient durer et se renouveler de temps en temps; enfin, entre ces secrètes dispositions du corps, qui l'ébranlent pour s'approcher ou s'éloigner de certains objets, et les désirs ou les aversions , par lesquelles l'àme s'y unit et s'en éloigne par la pensée.
Par là s'entend admirablement bien l'ordre que tiennent la sensation , l'imagination et la passion , tant entre elles qu'à l'égard des mouvements corporels d'où elles dépendent. Et ce qui achève de faire voir la beauté d'une proportion si juste , est que la même suite qui se trouve entre trois dispositions du corps , se trouve aussi entre trois dispositions de l'àme. Je veux dire, que comme la disposition qu'a le corps, 3ans les passions, à s'avancer ou se reculer, dépend des impressions du cerveau , et les impressions du cerveau de l'ébranlement des nerfs; ainsi le désir et les aversions dépendent naturellement des imaginations, comme celles-ci dépendent des sensations.
IV. La raison nécessaire pour juger des sensations et régler les mouvements extérieurs devait nous être donnée , et ne l'a pas été sans un grand dessein.
Mais quoique l'àme soit avertie des besoins du corps et de la diversité des objets, par les sensations et les passions , elle ne profiterait pas de ces avertissements sans ce principe secret de raisonnement, par lequel elle comprend les rapports des choses, et juge de ce qu'elles lui font expérimenter.
Ce même principe de raisonnement la fait sortir de son corps, pour étendre ses regards sur le reste de la nature, et comprendre l'enchaînement des parties qui composent un si grand tout.
A ces connaissances devait être jointe une volonté maîtresse d'elle-même, et capable d'user, selon la raison , des organes , des sentiments , et des connaissances même.
DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MÊME
El c'était de cette volonté qu'il fallait faire dépendre les membres du corps, afm que la partie principale eût l'empire qui lui convenait sur la moindre.
Aussi voyons-nous qu'il en est ainsi. Nos muscles agissent , nos membres remuent , et notre corps est transporté à l'instant que nous le voulons. Cet empire est une image du pouvoir absolu de Dieu, qui remue tout l'univers par sa volonté, et y fait tout ce qu'il lui plaît.
Et il a tellement voulu que tous ces mouvements de notre corps servissent à la volonté , que même les involontaires , par où se fait la distribution des esprits et des aliments, tendent naturellement à rendre le corps plus obéissant; puisque jamais il n'obéit mieux que lorsqu'il est sain, c'està-dire , quand ses mouvements naturels et intérieurs vont selon leur règle.
Ainsi, les mouvements intérieurs qui sont naturels et nécessaires , servent à faciliter les mouvements extérieurs qui sont volontaires.
Mais en même temps que Dieu a soumis à la volonté les mouvements extérieurs, il nous a laissé deux marques sensibles que cet empire dépendait d'une autre puissance. La première est , que le pouvoir de la volonté a des bornes , et que l'effet en est empêché par la mauvaise disposition des membres, qui devraient être soumis. La seconde, que nous remuons notre corps sans savoir comment , sans connaître aucun des ressorts qui servent à le remuer, et souvent même sans discerner les mouvements que nous faisons, comme il se voit principalement dans la parole.
Il paraît donc que ce corps est un instrument fabriqué, et soumis à notre volonté, par une puissance qui est hors de nous; et toutes les fois que nous nous en servons , soit pour parler, ou pour respirer, ou pour nous mouvoir en quelque façon que ce soit, nous devrions toujours sentir Dieu présent.
V. L'intelligence a pour objet des vérités éternelles, qui ne sont autre chose que Dieu même, où elles sont toujours subsistantes et toujours parfaitement entendues.
Mais rien ne sert ttint à l'âme pour s'élever à son Auteur, que la connaissance qu'elle a d'ellemême, et de ces sublimes opérations que nous avons appelées intellectuelles.
Nous avons déjà remarqué que l'entendement a pour objet des vérités éternelles.
Les règles des proportions , par lesquelles nous mesurons toutes choses , sont éternelles et invariables.
Nous connaissons clairement que tout se fait dans l'univers par la proportion du plus grand au plus petit, et du plus fort au plus faible; et nous en savons assez pour connaître que ces proportions se rapportent à des principes d'éternelle vérité.
Tout ce qui se démontre en mathématique , et en quelque autre science que ce soit, est éternel et immuable; puisque l'effet de la démonstration est de faire voir que la chose ne peut pas être autrement qu'elle est démontrée.
Aussi , pour entendre la nature et les propriétés
des choses que je connais , par exemple , ou d'un triangle, ou d'un carré, ou d'un cercle, ou les proportions de ces figures et de toutes autres figures entre elles , je n'ai pas besoin de savoir qu'il y en ait de telles dans la nature ; et je puis m'assurer de n'en avoir jamais ni tracé ni vu de parfaites. Je n'ai pas besoin non plus de songer qu'il y ait quelque mouvement dans le monde, pour entendre la nature du mouvement même, ou celles des lignes que chaque mouvement décrit , et les proportions cachées avec lesquelles il se développe. Dès que l'idée de ces choses s'est une fois réveillée dans mon esprit, je connais que, soit qu'elles soient ou qu'elles ne soient pas actuellement, c'est ainsi qu'elles doivent être , et qu'il est impossible qu'elles soient d'une autre nature , ou se fassent d'une autre façon.
Et pour venir à quelque chose qui nous touche de plus près, j'entends, par ces principes de vérité éternelle , que , quand aucun homme et moi-même ne serions pas, le devoir essentiel de l'homme, dèslà qu'il est capable de raisonner, est de vivre selon la raison , et de chercher son Auteur, de peur de lui manquer de reconnaissance, si, faute de le chercher, il l'ignorait.
Toutes ces vérités, et toutes celles que j'en déduis par un raisonnement certain, subsistent indépendamment de tous les temps : en quelque temps que je mette un entendement humain, il les connaîtra; mais en les connaissant, il les trouvera vérités, il ne les fera pas telles ; car ce ne sont pas nos connaissances qui font leurs objets, elles les supposent. Ainsi , ces vérités subsistent devant tous les siècles , et devant qu'il y ait eu un entendement humain : et quand tout ce qui se fait par
: les règles des proportions , c'est-à-dire tout ce que je vois dans la nature serait détruit, excepté moi, ces règles se conserveraient dans ma pensée; et je verrais clairement qu'elles seraient toujours bon-
î nés, et toujours véritables, quand moi-même je serais détruit avec le reste.
Si je cherche maintenant, oii, et en quel sujet
■ elles subsistent éternelles et immuables comme
■ elles sont, je suis obligé d'avouer un Etre où la vérité est éternellement subsistante , et où elle est toujours entendue ; et cet Etre doit être la Vérité même, et doit être toute vérité , et c'est de lui que la vérité dérive dans tout ce qui est et ce qui en-» tend hors de lui.
C'est donc en lui d'une certaine manière qui m'est incompréhensible , c'est en lui, dis-je, que je vois ces vérités éternelles ; et les voir, c'est me tourner à Celui qui est immuablement toute vérité, et recevoir ses lumières.
Cet objet éternel, c'est Dieu éternellement subsistant , éternellement véritable , éternellement la , vérité même.
Et en effet, parmi ces vérités éternelles que je connais , une des plus certaines est celle-ci : qu'il y a quelque chose au monde qui existe d'ellemême ; par conséquent qui est éternelle et immuable.
Qu'il y ait un seul moment où rien ne soit, éternellement rien ne sera. Ainsi, le néant sera à jamais toute vérité, et rien ne sera vrai que le néant : chose absurde et contradictoire.