‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 187 sur 609 · CHAPITRE IV. - DE DIEU CRÉATEUR DE L'AME ET DU CORPS · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. - DE DIEU CRÉATEUR DE L'AME ET DU CORPS

Il y a donc nécessairement quelque chose qui est avant tous les* temps , et de toute éternité ; et c'est dans cet Eternel , que ces vérités éternelles subsistent.

C'est là aussi que je les vois. Tous les autres hommes les voient comme moi , ces vérités éternelles ; et tous , nous les voyons toujours les mêmes; et nous les voyons être devant nous, car nous avons commencé, et nous le savons ; et nous savons que ces vérités ont toujours été.

Ainsi , nous les voyons dans une lumière supérieure à nous-mêmes ; et c'est dans cette lumière supérieure que nous voyons aussi si nous faisons bien ou mal, c'est-à-dire, si nous agissons ou non selon ces principes constitutifs de notre être.

Là donc nous voyons , avec toutes les autres vérités, les règles invariables de nos mœurs; et nous voyons qu'il y a des choses d'un devoir indispensable, et que, dans celles qui sont naturellement indiflérentes, le vrai devoir est de s'accommoder au plus grand bien de la société humaine.

Ainsi, un homme de bien laisse régler l'ordre des successions et de la police aux lois civiles, comme il laisse régler le langage et la forme des habits à la coutume; mais il écoute en lui-même une loi inviolable qui lui dit , qu'il ne faut faire tort à personne, et qu'il vaut mieux qu'on nous en fasse que d'en faire à qui que ce soit.

En ces règles invariables, un sujet, qui se sent partie d'un Etat, voit qu'il doit l'obéissance au prince qui est chargé de la conduite du tout; autrement la paix du monde serait renversée : et un prince y voit aussi qu'il gouverne mal, s'il regarde ses plaisirs et ses passions , plutôt que la raison , et le bien des peuples qui lui sont commis.

L'homme qui voit ces vérités , par ces vérités se juge lui-même, et se condamne quand il s'en écarte. Ou plutôt ce sont ces vérités qui le jugent puisque ce ne sont pas elles qui s'accommodent aux jugements humains, mais les jugements humains qui s'accommodent à elles.

Et l'homme juge droitement, lorsque sentant ses jugements variables de leur nature, il leur donne pour règle ces vérités éternelles.

Ces vérités éternelles, que tout entendement aperçoit toujours les mêmes , par lesquelles tout entendement est réglé , sont quelque chose de Dieu , ou plutôt sont Dieu même.

Car toutes ces vérités éternelles ne sont au fond qu'une seule vérité. En effet, je m'aperçois, en raisonnant, que ces vérités sont suivies. La même vérité qui me fait voir que les mouvements ont certaines règles , me fait voir que les actions de ma volonté doivent aussi avoir les leurs. Et je vois ces deux vérités dans cette vérité commune, qui me dit que tout a sa loi, que tout a son ordre : ainsi la vérité est une de soi. Qui la connaît en partie , en voit plusieurs : qui les verrait parfaitement, n'en verrait qu'une.

El il faut nécessairement que la vérité soit quelque part très-parfaitement entendue , et l'homme en est à lui-même une preuve indubitable.

Car soit qu'il la considère lui-même, ou qu'il étende sa vue sur tous les êtres qui l'environnent, il voit tout soumis à des lois certaines, et aux règles

immuables de la vérité. Il voit qu'il entend ces lois, du moins en partie , lui qui n'a fait ni lui-même , ni aucune autre partie de l'univers pour petite qu'elle soit; et il voit bien que rien n'aurait été fait , si ces lois n'étaient ailleurs parfaitement entendues , et il voit qu'il faut reconnaître une Sagesse éternelle : où toute loi , tout ordre , toute proportion ait sa raison primitive.

Car il est absurde qu'il y ait tant de suite dans les vérités, tant de proportion dans les choses, tant d'économie dans leur assemblage, c'est-à-dire dans le monde; et que cette suite, cette proportion , cette économie ne soit nulle part bien entendue : et l'homme qui n'a rien fait, la connaissant véritablement, quoique non pas pleinement, doit juger qu'il y a quelqu'un qui la connaît dans sa perfection , et que ce sera Celui-là même qui aura tout fait.

\l. L'âme commit, par l'imperfection de son intelligence, qu'il y a ailleurs une Intelligence parfaite.

Nous n'avons donc qu'à réfléchir sur nos propres opérations, pour entendre que nous venons d'un plus haut principe.

Car dès-là que notre âme se sent capable d'entendre , d'^firmer et de nier, et que d'ailleurs elle sent qu'elle ignore beaucoup de choses, qu'elle se trompe souvent, et que souvent aussi, pour s'empêcher d'être trompée, elle est forcée "3e suspendre son jugement et à se tenir dans le doute; elle voit à la vérité , qu'elle a en elle un bon principe , mais elle voit aussi qu'il est imparfait , et qu'il y a une Sagesse plus haute à qui elle doit son être.

En effet, le parfait est plutôt que l'imparfait, et l'imparfait le suppose, comme le moins suppose le plus dont il est la diminution , et comme le mal suppose le bien dont il est la privation. Ainsi , il est naturel que l'imparfait suppose le parfait, dont il est pour ainsi dire déchu : et si une sagesse imparfaite telle que la nôtre , qui peut douter , ignorer, se tromper, ne laisse pas d'être ; à plus forte raison devons-nous croire que la Sagesse parfaite est et subsiste, et que la nôtre n'en est qu'une étincelle.

Car si nous étions tous seuls intelligents dans le monde, nous seuls nous vaudrions mieux, avec notre intelligence imparfaite , que tout le reste qui serait tout à fait brute et stupide ; et on ne pourrail comprendre d'où viendrait, dans ce tout qui n'entend pas , cette partie qui entend , l'intelligence ne pouvant pas naître d'une chose brute et insensée. 11 faudrait donc que notre âme , avec son intelligence imparfaite , ne laissât pas d'être par elle-même , par conséquent d'être éternelle et indépendante de toute autre chose : ce que nul homme, quelque fou qu'il soit, n'osant penser de soi-même, il reste qu'il connaisse au-dessus de lui une Intelligence parfaite , dont tout autre reçoive la faculté et la mesure d'entendre.

Nous connaissons donc par nous-mêmes et par notre propre imperfection , qu'il y a une Sagesse inlinie qui ne se trompe jamais, qui ne doute de rien , qui n'ignore rien . parce qu'elle a une pleine compréhension de la vérité , ou plutôt qu'elle est la vérité même.

Cette Sagesse est elle-même sa règle; de sorte

DE LA COiNNAISSANGE DE DIEU ET DE SOI-MÊME.

qu'elle ne peut jamais faillir, et c'est à elle à régler toutes choses.

Par la même raison , nous connaissons qu'il y a une souveraine Bonté qui ne peut jamais faire aucun mal ; au lieu que notre volonté imparfaite , si elle peut faire le bien , peut aussi s'en détourner.

De là nous devons conclure que la perfection de Dieu est infinie, œir il a tout en lui-même; sa puissance l'est aussi , de sorte qu'il n'a qu'à vouloir pour faire tout ce qu'il lui plaît.

C'est pourquoi il n'a eu besoin d'aucune matière précédente pour créer le monde. Comme il en trouve le plan et le dessein dans sa sagesse et la' source dans sa bonté, il ne lui faut aussi pour l'exécution que sa seule volonté toute-puisssante.

Mais, quoiqu'il fasse de si grandes choses, il n'en a aucun besoin , et il est heureux en se pos- -sédant lui-même.

L'idée même du bonheur nous mène à Dieu ; car si nous avons l'idée du bonheur, puisque d'ailleurs nous n'en pouvons voir la vérité en nousmêmes, il faut qu'elle nous vienne d'ailleurs; il faut, dis-je, qu'il y ait ailleurs une nature vraiment bienheureuse , que si elle est bienheureuse , elle n'a rien à désirer, elle est parfaite, et celte nature bienheureuse , parfaite, pleine de tout bien, qu'est-ce autre chose que Dieu.

Il n'y a rien de plus existant ni de plus vivant que lui , parce qu'il est et qu'il vit éternellement. Il ne peut pas qu'il ne soit, lui qui possède la plénitude de l'être, ou plutôt qui est l'Etre même, selon ce qu'il dit, parlant à Moïse' : Je suis celui QUI SUIS : Celui qui est m'envoie à vous.

VII. L'dme qui connait Dieu, et se sent capable de t'aimer, sent dés-là qu'elle est faite pour lui, et qu'elle tient tout de lui.

En la présence d'un Etre si grand et si parfait, l'àme se trouve elle-même un pur néant, et ne voit rien en elle qui mérite d'être estimé , si ce n'est qu'elle est capable de connaître et d'aimer Dieu.

Elle sent par là qu'elle est née pour lui. Car si l'intelligence est pour le vrai , et que l'amour soit pour le bien , le premier vrai a droit d'occuper toute notre intelligence, et le souverain bien a droit de posséder tout notre amour.

Mais nul ne connaît Dieu, que celui que Dieu éclaire; et nul n'aime Dieu que celui à qui il inspire son amour. Car c'est à lui de donner à sa créature tout le bien qu'elle possède, et par ccfnséquent le plus excellent de tous les biens, qui est de le connaître et de l'aimer.

Ainsi , le même qui a donné l'être à la créature raisonnalde , lui a donné le bien-être. Il lui donne la vie, il lui donne la bonne vie ; il lui donne d'être juste, il lui donne d'être sainte, il lui donne enfin d'être bienheureuse.

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