‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 190 sur 609 · X. L'image de Dieu s'achève en l'âme par une · texte numérisé non relu

X. L'image de Dieu s'achève en l'âme par une

volonté droite.

Nous avons vu que l'âme qui cherche et qui trouve en Dieu la vérité , se tourne vers lui pour la concevoir. Qu'est-ce donc que se tourner vers Dieu? Est-ce que l'âme se remue comme un corps et quitte une place pour en prendre une autre? Mais certes un mouvement n'a rien de commun avec entendre. Ce n'est pas être transporté d'un lieu à un autre , que de commencer à entendre ce qu'on n'entendait pas. On ne s'approche pas , comme on fait d'un corps, de Dieu qui est toujours et partout invisiblement présent. L'âme l'a toujours en elle-même; car c'est par lui qu'elle subsiste. Mais pour voir, ce n'est pas assez d'à-

DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MÊME

voir la lumière présente , il faut se tourner vers elle, il lui faut ouvrir les yeux : l'âme a aussi sa manière de se tourner vers Dieu, qui est sa lumià-e , parce qu'il est la vérité ; et se tourner à cette lumière, c'est-à-dire à la vérité, c'est, en un mol, vouloir l'entendre.

L'âme est droite par cette volonté , parce qu'elle s'attache à la règle de toutes ses pensées, qui n'est autre que la vérité.

Là s'achève aussi la conformité de l'âme avec Dieu. Car l'àme, qui veut entendre la vérité, aime dès-là celte vérité que Dieu aime éternellement, et l'efîet de cet amour de la vérité est de nous la faire chercher avec une ardeur infatigable, de nous y attacher immuablement quand elle nous est connue, et de la faire régner sur tous nos désirs.

Mais l'amour de la vérité en suppose quelque connaissance. Dieu donc, qui nous a faits à son image , c'est-à-dire qui nous a faits pour entendre et pour aimer la vérité à son exemple , commence d'abord à nous en donner l'idée générale , par laquelle il nous sollicite à en rechercher la pleine possession, où nous avançons à mesure que l'amour de la vérité s'épure et s'enflamme eu nous.

Au reste, la vérité et le bien ne sont que la même chose. Car le souverain bien est la vérité entendue et aimée parfaitement. Dieu donc , toujours entendu et toujours aimé de lui-même , est sans doute le souverain bien ; dès-là il est parfait , et, se possédant lui-même, il est heureux.

Il est donc heureux et parfait , parce qu'il entend et aime sans fin le plus digne de tous les objets, c'est-à-dire lui-même 1

Il n'appartient qu'à Celui qui seul est de soi, d'être lui-même sa félicité. L'homme, qui n'est rien de soi , n'a rien de soi ; son bonheur et sa perfection est de s'attacher à connaître et à aimer son Auteur.

Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne point à aimer, et se trahit elle-même !

C'est donc là mon exercice , c'est là ma vie, c'est là ma perfection , et tout ensemble ma béatitude , de connaître et d'aimer celui qui m'a fait.

Par là je reconnais que tout néant que je suis de moi-même devant Dieu , je suis fait toutefois à son image, puisque je trouve ma perfection et mon bonheur dans le même objet que lui , c'est-àdire dans lui-même et dans de semblables opérations , c'est-à-dire en connaissant et en aimant.

XL L'âme attentive à Dieu se connaît supérieure au corps, et apprend que c'est par punition qu'elle en est devenue captive.

C'est donc en vain que je tâche quelquefois de m'imaginer comment est faite mon âme , et de me la représenter sous quelque figure corporelle. Ce n'est point au corps qu'elle ressemble , puisqu'elle peut connaître et aimer Dieu , qui est un esprit si pur; et c'est à Dieu même qu'elle est semblable.

Quand je cherche en moi-même ce que je connais de Dieu , ma raison me répond que c'est une pure intelligence , qui n'est ni étendue par les lieux, ni renfermée dans les temps. Alors, s'il se présente à mon esprit quelque idée ou quelque image de corps, je la rejette et je m'élève au-dessus. Par

où je vois de combien la meilleure partie de moimême , qui est faite pour connaître Dieu , est élevée par sa nature au-dessus du corps.

C'est aussi par là que j'entends qu'étant unie à un corps , elle devait avoir le commandement, que Dieu eu effet lui a donné; et j'ai remarqué en moir même une force supérieure au corps , par laquelle je puis l'exposer à sa ruine certaine, malgré la douleur et la violence que je souffre en l'y exposant.

Que si ce corps pèse si fort à mon esprit; si ses biens m'embarrassent et me gênent ; si les plaisirs et les douleurs, qui me viennent de son côté, me captivent et m'accablent; si les sens, qui dépendent tout à fait des organes corporels , prennent le dessus sur la raison même avec tant de facilité ; enfin si je suis captif de ce corps que je devais gouverner, ma religion m'apprend , et ma raison me confirme , que cet état malheureux ne peut être qu'une peine envoyée à l'homme , pour la punition de quelque péché et de quelque désobéissance.

Mais je nais dans ce malheur; c'est au moment de ma naissance , et dans tout le cours de mon enfance ignorante , que les sens prennent cet empire , que la raison , qui vient et trop tardive et trop faible, trouve établi. Tous les hommes naissent comme moi dans cette servitude ; et ce nous est à tous un sujet de croire, ce que d'ailleurs la foi nous a enseigné, qu'il y a quelque chose de dépravé dans la source commune de notre naissance.

La nature même commence en nous ce sentiment. Je ne sais quoi est imprimé dans le cœur de l'homme, pour lui faire reconnaître une justice qui punit les pères criminels sur leur être. --

De là ces discours des poètes , qui , regardant Rome désolée par tant de guerres civiles , ont dit qu'elle payait bien les parjures de Laomédon et des Troyens, dont les Romains étaient descendus, et le parricide commis par Romulus , leur auteur, en la personne de son frère'.

Les poètes , imitateurs de la nature , et dont le propre est de rechercher dans le fond du cœur humain les sentiments qu'elle y imprime , ont aperçu que les hommes recherchent naturellement les causes de leurs désastres dans les crimes de leurs ancêtres^; et par là ils ont ressenti quelque chose de cette vengeance qui poursuit le crime du premier homme sur ses descendants.

Nous voyons même des historiens païens-', qui, considérant la mort d'Alexandre au milieu de ses victoires , et dans ses plus belles années , et ce qui est bien plus étrange, les sanglantes divisions des Macédoniens, dont la fureur fit périr, par des morts tragiques , son frère , ses sœurs et ses enfants, attribuent tous ces malheurs à la vengeance divine, qui punissait les impiétés et les parjures de Philippe sur sa famille.

Ainsi, nous portons au fond du cœur une impression de cette justice qui punit les pères dans les enfants. En eftet. Dieu, auteur de l'être, ayant voulu le donner aux enfants dépendamment de

1. Vir. Georo., 1. I, v. 501, 502. Hor. Carm-, lil). HI , od. m et iv ;

Epod. vir 2. Eurip. dans ie Thésée; Eschyle, Prom. — 3. Pausa-

nias, Descr. Grœc, lib. VUl, cap vu.

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