‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 191 sur 609 · CHAPITRE IV. — DE DIEU CRÉATEUR DE L'AME ET DU CORPS · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — DE DIEU CRÉATEUR DE L'AME ET DU CORPS

leurs parents , les a mis par ce moyen sous leur puissance, et a voulu qu'ils fussent , et par leur naissance et par leur éducation, le premier bien qui leur appartint. Sur ce fondement, il parait que punir les pères dans leurs enfants, c'est les punir dans leur bien le plus réel; c'est les punir dans une partie d'eux-mêmes, que la nature leur a rendue plus chère que leurs propres membres , et même que leur propre vie : en sorte qu'il n'est pas moins juste de punir un homme dans ses enfants, que de le punir dans ses membres et dans sa personne. Et il faut chercher le fondement de cette justice dans la loi primitive de la nature , qui veut que le fils tienne l'être de son père, et que le père revive dans son fils comme dans un autre luimême.

Les lois civiles ont imité cette loi primordiale ; puisque selon leurs dispositions , celui qui perd la liberté ou le droit de citoyen, ou celui de noblesse , les perd pour toute sa race : tant les hommes ont trouvé juste que ces droits se transmissent avec le sang, et se perdissent de même.

Et cela, qu'est-ce autre chose qu'une suite de la loi naturelle , qui fait regarder les familles comme un même corps dont le père est le chef qui peut être justement puni aussi bien que récompensé dans ses membres?

Bien plus , parce que les hommes , naturellement sociables, composent des corps politiques, qu'on appelle des nations et des royaumes, et se font des chefs et des rois , tous les hommes unis en cette sorte sont un même tout, et Dieu ne juge pas indigne de sa justice , de punir les rois sur leurs peuples, et d'imputer à tout le corps le crime du chef.

Combien plus cette unité se trouvera-t-elle dans les familles, où elle est fondée sur la nature et qui sont le fondement et la source de toute société.

Reconnaissons donc cette justice , qui venge les crimes des pères sur les enfants; et adorons ce Dieu puissant et juste , qui , ayant gravé dans nos cœurs naturellement quelque idée d'une vengeance si terrible, nous en a développé le secret dans son Ecriture.

Que si par la secrète , mais puissante impression de cette justice , un poète tragique introduit Thésée, qui troublé de l'attentat dont il croyait son fils coupable , et ne sentant rien en sa conscience qui méritât que les dieux permissent que sa maison fût déshonorée par une telle infamie , remonte jusqu'à ses ancêtres : « Qui de mes pères, dit-il, " a commis un crime digne de m'atlirer un si » grand opprobre? » nous, qui sommes instruits de la vérité, ne demandons plus, en considérant les malheurs et la honte de notre naissance, qui de nos pères a péché. Mais confessons que Dieu ayant fait naître tous les hommes d'un seul, pour établir la société humaine sur un fondement plus naturel , ce père de tous les hommes , créé aussi heureux que juste, a manqué volontairement à son auteur, qui ensuite a vengé , tant sur lui que sur ses enfants , une rébellion si horrible : afin que le genre humain reconnût ce qu'il doit à Dieu, et ce que méritent ceux qui l'abandonnent.

El ce n'est pas sans raison que Dieu a voulu

imputer aux hommes, non le crime de tous leurs pères, quoiqu'il le pût, mais le crime du seul premier père , qui , contenant en lui-même tout le genre humain , avait reçu la grâce pour tous ses enfants , et devait être puni aussi bien que récompensé en eux tous.

Car s'il eût été fidèle à Dieu, il eût vu sa fidélité honorée dans ses enfants , qui seraient nés aussi saints et aussi heureux que lui.

Mais aussi , dès lors que ce premier homme, aussi indignement que volontairement rebelle , a perdu la grâce de Dieu, il l'a perdue pour lui-même et pour toute sa postérité , c'est-à-dire pour tout le genre humain qui, avec ce premier homme d'où il est sorti , n'est plus que comme un seul homme justement maudit de Dieu, et chargé de toute la haine que mérite le crime de son premier père.

Ainsi, les malheurs qui nous accablent, et tant d'indignes faiblesses que nous ressentons en nousmêmes , ne sont pas de la première institution de notre nature; puisqu'on effet nous voyons dans les livres saints , que Dieu , qui nous avait donné une âme immortelle , lui avait aussi uni un corps immortel , si bien assorti avec elle , qu'elle n'était ni inquiétée par un besoin , ni tourmentée par aucune douleur, ni tyrannisée par aucune passion.

Mais il était juste que l'homme, qui n'avait pas voulu se soumettre à son auteur, ne fût plus maître de soi-même ; et que ses passions révoltées contre sa raison , lui fissent sentir le tort qu'il avait de s'être révolté contre Dieu'.

Ainsi , tout ce qu'il y a en moi-même me sert à connaître Dieu. Ce qui me reste de fort et de réglé , me fait connaître sa sagesse ; ce que j'ai de faible et de déréglé, me fait connaître sa justice. Si mes bras et mes pieds obéissent à mon âme quand elle commande, cela est réglé et me montre que Dieu, auteur d'un si bel ordre, est sage. Si je ne puis pas gouverner, comme je voudrais , mon corps et les désirs qui en suivent les dispositions, c'est en moi un dérèglement qui me montre que Dieu, qui l'a ainsi permis pour me punir, est souverainement juste.

Page 1