‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 196 sur 609 · CHAPITRE V. — DIFFÉRENCE ENTRE L'HOMME ET LA BÊTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — DIFFÉRENCE ENTRE L'HOMME ET LA BÊTE

sant l'habileté que nous avons à faire ces choses ; elle s'est faite dans notre cerveau , et ensuite dans toutes les autres parties, par l'impression profonde de certains objets dont nous avons été souvent frappés ; et tout cela s'arrange eu nous avec une justesse inconcevable, sans que notre raison y ait part.

Nous écrivons sans savoir comment, après avoir une fois appris. La science en est dans les doigts; et les lettres, souvent regardées, ont fait une telle impression sur le cerveau , que la figure en passe sur le papier sans qu'il soit besoin d'y avoir de l'attention.

Les choses prodigieuses que certains hommes font dans le sommeil, montrent ce que peut la disposition du corps, indépendamment de nos réflexions et de nos raisonnements.

Si maintenant nous venons aux sensations que nous trouvons jointes avec les impressions des objets sur notre corps , nous avons vu combien tout cela est convenable. Car il n'y a rien de mieux pensé que d'avoir joint le plaisir aux objets qui sont convenables à notre corps, et la douleur à ceux qui lui sont contraires. Mais ce n'est pas notre raison qui a si bien ajusté ces choses, c'est une raison plus haute et plus profonde.

Cette raison souveraine a proportionné avec les objets des impressions qui se font dans nos corps. Cette même raison a uni nos appétits naturels avec nos besoins ; elle nous a forcés par le plaisir et par la douleur, à désirer la nourriture sans laquelle nos corps périraient; elle a mis, dans les aliments qui nous sont propres , une force pour nous attirer : le bois n'excite pas notre appétit comme le pain; d'autres objets nous causent des aversions souvent invincibles : tout cela se fait en nous par des proportions et disproportions cachées, et notre raison n'a aucune part ni aux dispositions qui sont dans l'objet, ni à celles qui naissent en nous à sa présence.

Supposons donc que la nature veuille faire faire aux animaux des choses utiles pour leur conservation. Avant que d'être forcée à leur donner pour cela du raisonnement, elle a, pour ainsi parler, deux choses à tenter.

L'une, de proportionner les objets avec les organes, et d'ajuster les mouvements qui naissent des uns avec ceux qui doivent suivre naturellement dans les autres. Un concert admirable résultera de cet assemblage , et chaque animal se trouvera attaché à son objet , aussi sûrement que l'aimant l'est à son pôle. Mais alors ce qui semblera finesse et discernement dans les animaux, au fond sera seulement un effet de la sagesse et de l'art profond de celui qui aura construit toute la machine.

Et si l'on veut qu'il y ait quelque sensation jointe à l'impression des objets, il n'y aura qu'à imaginer que la nature aura attaché le plaisir et la douleur aux choses convenables et contraires ; les appétits suivront naturellement : et si les actions y sont attachées, tout se fera convenablement dans les animaux, sans que la nature soit obligée à leur donner pour cela du raisonnement.

Et ces deux moyens , dont nous supposons que la nature se peut servir, ne sont point choses inventées à plaisir ; car nous les trouvons en nous-

mêmes. Nous y trouvons des mouvements ajustés naturellement avec les objets; nous y trouvons des plaisirs et dés douleurs, attachés naturellement aux objets convenables ou contraires. Notre raison n'a pas fait ces proportions , elle les a trouvées faites- par une raison plus haute : et nous ne nous tromperons pas d'attribuer seulement aux animaux , ce que nous trouvons dans cette partie de nous-mêmes qui est animale.

Il n'y a donc rien de meilleur, pour bien juger des animaux , que de s'étudier soi-même auparavant. Car, encore que nous ayons quelque chose au-dessus de l'animal , nous sommes animaux , et nous avons l'expérience, tant de ce que fait en nous l'animal, que de ce qu'y fait le raisonnement et la réflexion. C'est donc en nous étudiant nousmêmes , et en observant ce que nous sentons , que nous devenons juges compétents de ce qui est hors de nous, et dont nous n'avons pas d'expérience. Et quand nous aurons trouvé dans les animaux ce qui est en nous d'animal , ce ne sera pas une conséquence que nous devions leur attribuer ce qu'il y a en nous de supérieur.

Or l'animal , touché de certains objets, fait en nous naturellement et sans réflexion des choses très-convenables. Nous devons donc être convaincus , par notre propre expérience , que ces actions convenables ne sont pas une preuve de raisonnement.

Il faut pourtant lever ici une difficulté , qui vient de ne pas penser à ce que fait en nous la raison.

On dit que cette partie, qui agit en nous sans raisonnement , commence seulement les choses , mais que la raison les achève : par exemple , l'objet présent excite en nous l'appétit , ou de manger, ou de la vengeance ; mais nous n'en venons à l'exécution que par un raisonnement qui nous détermine : ce qui est si véritable, que nous pouvons même résister à nos appétits naturels , et aux dispositions les plus violentes de notre corps et de nos organes. 11 semble donc , dira-t-on , que la raison doit intervenir dans les fonctions animales, sans quoi elles n'auront jamais qu'un commencement imparfait.

Mais cette difficulté s'évanouit en un moment, si on considère ce qui se fait en nous-mêmes , dans les premiers mouvements qui précèdent la réflexion. Nous avons vu comme alors la colère nous fait frapper juste; nous éprouvons tous les jours comme un coup qui vient, nous fait promptement détourner le corps, avant que nous y ayons seulement pensé. Qui de nous peut s'empêcher de fermer les yeux , ou de détourner la tête , quand on feint seulement de nous y vouloir frapper? Alors, si notre raison avait quelque force , elle nous rassurerait contre un ami qui se joue; mais, bon gré, mal gré, il faut fermer l'cêil, il faut détourner la tète; et la seule impression de l'objet opère invinciblement en nous cette action. La même cause, dans les' chutes , fait jeter promptement les mains devant la tête. Plus un excellent joueur de luth laisse agir sa main sans y faire de réflexion , plus il touche juste : et nous voyons tous les jours des expériences, qui doivent nous avoir appris que les actions animales, c'est-à-dire celles qui dépendent des objets, s'achèvent par la seule force de l'ob-

DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MEME

jet, même plus sûrement qu'elles ne feraient si la réflexion s'y venait mêler.

On dira qu'en toutes ces choses il y a un raisonnement caché ; sans doute, c'est le raisonnement ou plutôt l'intelligence de Celui qui a tout fait, et non pas la nôtre.

Et il a été de sa providence, de faire que la nature s'aidât elle-même, sans attendre nos réflexions trop lentes et trop douteuses que le coup aurait prévenues.

Il faut donc penser que les actions qui dépendent des objets et de la disposition des organes, s'achèveraient en nous naturellement comme d'ellesmêmes , s'il n'avait plu à Dieu de nous donner quelque chose de supérieur au corps, et qui devait présider à ses mouvements.

Il a fallu, pour cela, que cette partie raisonnable pût contenir dans certaines bornes les mouvements corporels et aussi les laisser aller quand il faudrait.

C'est ainsi que dans une colère violente , la raison retient le corps tout disposé à frapper par le rapide mouvement des esprits , et prêt à lâcher le coup.

Otez le raisonnement, c'est-à-dire ôtez l'obstacle, l'objet nous entraînera et nous déterminera à frapper.

Il en serait de même de tous les autres mouvements, si la partie raisonnable îie se servait pas du pouvoir qu'elle a d'arrêter le corps.

Ainsi, loin que la raison fasse l'action, il ne faut que la retirer pour faire que l'objet l'emporte , et achève le mouvement.

Je ne nie pas que la raison ne fasse souvent mouvoir le corps plus industrieusement qu'il ne ferait de lui-même; mais il y a aussi des mouvements prompts , qui pour cela n'en sont pas moins justes, et où la réflexion deviendrait embarrassante.

Ce sont de tels mouvements qu'il faut donner aux animaux : et ce qui fait qu'en beaucoup de choses ils agissent plus sûrement, et adressent plus juste que nous, c'est qu'ils ne raisonnent pas ; c'est-à-dire qu'ils n'agissent pas par une raison particulière, tardive et trompeuse, mais par la raison universelle, dont le coup est sûr.

Ainsi, pour montrer qu'ils raisonnent, il ne s'agit pas de prouver qu'ils se meuvent raisonnablement par rapport à certains objets , puisqu'on trouve cette convenance dans les mouvements les plus bruts; il faut prouver qu'ils entendent cette convenance , et qu'ils la choisissent.

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