‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 197 sur 609 · IV. Si les animaux apprennent · texte numérisé non relu

IV. Si les animaux apprennent

Et comment, dira quelqu'un, le peut-on nier? Ne voyons-nous pas tous les jours qu'on leur fait entendre raison? Ils sont capables comme nous de discipline : on les châtie, on les récompense; ils s'en souviennent, et on les mène par là comme les hommes. Témoin les chiens qu'on corrige en, les battant, et dont on anime le courage pour la chasse d'un animal, en leur donnant leur curée.

On ajoute qu'ils se font des signes les uns aux autres, qu'ils en reçoivent de nous, qu'ils entendent notre langage, et nous font entendre le leur. Témoin les cris qu'on fait aux chevaux et aux chiens pour les animer, les paroles qu'on leur dit , et les noms qu'on leur donne , auxquels ils répondent à

leur manière, aussi promptement que les hommes.

Pour entendre le fond de ces choses , et n'être point trompé par lès apparences , il faut aller à des distinctions qui, quoique claires et intelligibles, ne sont pas ordinairement considérées.

.Par exemple, pour ce qui regarde l'instruction et la discipline qu'on attribue aux animaux , c'est autre chose d'apprendre, autre chose d'être plié et forcé à certains effets contre ses premières dispositions.

L'estomac, qui sans doute ne raisonne pas quand il digère les viandes, s'accoutume à la fin à celles qui auparavant lui répugnaient, et les digère comme les autres. Tous les ressorts s'ajustent d'euxmêmes, et facilitent leur jeu par leur exercice; au lieu qu'ils semblent s'engourdir et devenir paresseux, quand on cesse de s'en servir. L'eau se facilite son passage ; et à force de couler, elle ajuste elle-même son lit à la manière la plus convenable à sa nature.

Le bois se plie peu à peu , et semble s'accoutumer à la situation qu'on lui veut donner. Le fer même s'adoucit dans le feu et sous le marteau , et corrige son aigreur naturelle. En général , tous les corps sont capables de recevoir certaines impressions contraires à celles que la nature leur avait données.

Il est donc aisé d'entendre que le cerveau, dont la nature a été si bien mêlée de mollesse et do consistance , est capable de se plier en une infinité de façons nouvelles ; d'où , par la correspondance qu'il a avec les nerfs et les muscles , il arrivera aussi mille sortes de différents mouvements.

Toutes les autres parties se forment de la même sorte à certaines choses, et acquièrent la facilité d'exercer les mouvements qu'elles exercent souvent.

' Et comme tous les objets font une grande impression sur le cerveau , il est aisé de comprendre qu'en changeant les objets aux animaux, on changera naturellement les impressions de leur cerveau , et qu'à force de leur présenter les mêmes objets , on en rendra les impressions et plus fortes et plus durables.

Le cours des esprits suivra , pour les causes que nous avons vues en leur lieu : et par la même raison que l'eau facilite son cours en coulant , les esprits se feront aussi à eux-mêmes des ouvertures plus commodes; en sorte que ce qui était auparavant difficile, devient aisé dans la suite.

Nous ne devons avoir aucune peine d'entendre ceci dans les animaux , puisque naus l'éprouvons en nous-mêmes.

C'est ainsi que se forment les habitudes ; et la raison a si peu de part dans leur exercice , qu'on distingue agir par raison , d'avec agir par habitude.

C'est ainsi que la main se rompt à écrire, ou à jouer d'un instrument ; c'est-à-dire qu'elle corrige une raideur qui tenait les doigts comme engourdis.

Nous n'avions pas naturellement cette souplesse. Nous n'avions pas natuf'ellement dans notre cerveau les vers que nous récitons sans y penser. Nous les y mettons peu à peu , à force de les répéter, et nous sentons que, pour faire cette impression, il sert beaucoup de parler haut, parce

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