CHAPITRE V. — DIFFERENCE ENTRE L'HOMME ET LA BÊTE
que l'oreille frappée porte au cerveau un coup plus ferme.
Si , pendant que nous dormons , celte partie du cerveau, où résident ces impressions, vient à être fortement frappée par quelque épaisse vapeur, ou par le cours des esprits , il nous arrivera souvent de réciter ces vers dont nous nous serons entêtés. Puisque les animaux ont un cerveau comme nous , un sang comme le notre fécond en esprits , et des muscles de même nature , il faut bien qu'ils soient capables de ce côté-là des mêmes impressions.
Celles qu'ils apportent en naissant se pourront fortifier par l'usage , et il en pourra naître d'au- • très par le moyen des nouveaux objets.
De cette sorte , oh verra en eux une espèce de mémoire , qui ne sera autre chose qu'une impression durable des objets, et une disposition dans le cerveau, qui le rendra capable d'être réveillé à la présence des choses dont il a accoutumé d'être frappé.
Ainsi la curée donnée aux chiens fortifiera naturellement la disposition qu'ils ont à la chasse ; et , par la même raison , les coups qu'on leur donnera à propos , à force de les retenir , les rendront immobiles à certains objets, qui naturellement les auraient émus.
Car nous avons vu, par l'anatomie, que les coups vont au cerveau, quelque part qu'ils donnent ; et quand on frappe les animaux en certains temps , et à la présence de certains objets , on unit dans le cerveau l'impression qu'y fait le coup avec celle qu'y fait l'objet, et par là on en change la disposition.
Par exemple , si on bat un chien à la présence d'une perdrix qu'il allait manger, il se fait dans le cerveau une autre impi'ession que celle que la perdrix y avait faite naturellement. Car le cerveau est formé de sorte que des corps qui agissent sur lui en concours , comme la perdrix et le bâton , il ne s'en fait qu'un seul objet total, qui a son caractère particulier, par conséquent son impression propre, d'où suivent des actions convenables.
C'est ainsi que les coups retiennent et poussent les animaux , sans qu'il soit besoin qu'ils raisonnent; et par la même raison ils s'accoutument à certaines voix et à certains sons. Car la voix a sa manière de frapper ; le coup donne à l'oreille et le contre-coup au cerveau.
Il n'y a personne qui puisse penser que cette manière d'apprendre , ou d'être touché du langage, demande de l'entendement : et on ne voit rien, dans les animaux , qui oblige à y reconnaître quelque chose de plus excellent.
V. Suite, où on montre encore.plus en particulier ce que c'est que dresser les animaux , et que leur parler.
Bien plus , si nous venons à considérer ce que c'est qu'apprendre , nous découvrirons bientôt que les animaux en sont incapables.
Apprendre, suppose qu'on puisse savoir; et savoir, suppose qu'on puisse avoir des idées universelles, et des principes universels, qui, une fois pénétrés , nous fassent toujours tirer de semblables conséquences.
J'ai en mon esprit l'idée d'une horloge , ou de
! quelque autre machine. Pour la faire, je ne me propose aucune matière déterminée; je la ferai également do bois ou d'ivoire, de cuivre ou d'argent. Voilà ce qui s'appelle une idée universelle , qui n'est astreinte à aucune matière particulière.
J'ai mes règles pour faire mon horloge. Je la ferai également bien sur quelque matière que ce soit. Aujourd'hui, demain, dans dix ans, je la ferai toujours de même. C'est là avoir un principe universel, que je puis également appliquer à tous les faits particuliers, parce que je sais tirer de ce principe des conséquences toujours uniformes.
Loin d'avoir besoin , pour mes desseins , d'une matière particulière et déterminée, j'imagine souvent une machine que je ne puis exécuter, faute d'avoir une matière assez propre ; et je vais tàtant toute la nature , et remuant toutes les inventions de l'art, pour voir si je trouverai la matière que je cherche.
Voyons si les animaux ont quelque chose de semblable , et si la conformité qui se trouve dans leurs actions, leur vient de regarder intérieurement un seul et même modèle.
Le contraire paraît manifestement. Car faire la même chose , parce qu'on reçoit toujours et à chaque fois la même impression, ce n'est pas ce 'que nous cherchons.
Je regarde cent fois le même objet, et toujours il fait dans ma vue un effet semblable. Cette perpétuelle uniformité ne vient nullement d'une idée intérieure à laquelle je m'étudie de me conformer; c'est que je suis toujours frappé du même objet matériel ; c'est que mon.organe est toujours également ému , et que la nature a uni la même sensation à cette émotion , sans que je puisse en empêcher l'effet.
H en est de même des choses convenables ou contraires à la vie ; elles ont toutes leur caractère particulier, qui fait son impression sur mon corps : à cela sont attachés naturellement la volupté et la douleur , l'appétit et la répugnance.
Or , il me semble que tout le mieux qu'on puisse faire pour les animaux , c'est de leur accorder des sensations : du moins est-il assuré qu'on ne leur met rien dans la tête, que par des impressions palpables. Un homme peut être touché des idées immatérielles , de celle de la vérité , de celles de la vertu, de celles de l'ordre et des proportions, et des règles immuables qui les entretiennent; choses manifestement incorporelles. Au contraire, qui dresse un chien , lui présente du pain à manger , prend un bâton à la main , lui enfonce, pour ainsi parler, les objets matériels sur tous ses organes, et le dresse à coups de bâton, comme on forge le fer à coups de marteau.
Qui veut entendre ce que c'est véritablement qu'apprendre, et la différence qu'il y a entre enseigner un homme, et dresser un animal, n'a qu'à regarder de quel instrument on se sert pour l'un et pour l'autre.
Pour l'homme, on emploie la parole, dont la force ne dépend point de l'impression corporelle. Car ce n'est point par cette impression qu'un homme en entend un autre. S'il n'est averti , s'il n'est convenu, en un mot, s'il n'entend la langue, la parole ne lui fait rien; et au contraire, s'il en-
DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MÊME
tend dix langues, dix sortes d'impressions sur les oreilles et sur son cerveau n'exciteront en lui que la même idée ; et ce qu'on lui explique par tant de langues , on le peut encore expliquer en autant de sortes d'écritures. Et on peut substituer à la parole et à l'écriture mille autres sortes de signes ; car quelle chose , dans la nature , ne peut pas servir de signal? En un mot, tout est bon pour avertir l'homme , pourvu qu'on s'entende avec lui. Mais à l'animal, avec qui on ne s'entend pas, rien ne sert que les impressions réelles et corporelles; il faut les coups et le bâton. Et si on emploie la parole, c'est toujours la même qu'on inculque aux oreilles de l'animal, comme son, et non comme signe , car on ne veut pas s'entendre avec lui , mais le faire venir à son point.
Avec un homme à qui nous parlons, ou que nous avons à instruire , nous ne cessons pas jusques à ce que nous sentions qu'il entre dans notre pensée. 11 n'en est pas ainsi des animaux, à proprement parler, nous nous en servons comme d'instruments; des chiens, conîme d'instruments à chasser ; des chevaux, comme d'instruments à nous porter, à nous servir à la guerre , et ainsi du reste. Comme en accordant un instrument, nous tâtons la corde à diverses fois, jusqu'à ce que nous l'ayons mise à notre point, ainsi nous tâtons un chien que nous dressons à la chassse, jusqu'à ce qu'il fasse ee que nous voulons, sans songer à Je faire entrer dans notre pensée , non plus que la corde ; car nous ne lui sentons point de pensée ni de réflexion qui réponde aux nôtres.
Que si les animaux sont incapables de rien apprendre des hommes qui s'appliquent expressément à les dresser, à plus forte raison ne faut-il pas croire qu'ils apprennent les uns des autres.
Il est vrai qu'ils reçoivent les uns des autres de nouvelles impressions et dispositions; mais si cela était apprendre, toute la nature apprendrait; et rien ne serait plus docile que la cire, qui retient si bien tous les traits du cachet qu'on appuie sur elle.
C'est ainsi qu'un oiseau reçoit dans le cerveau une impression du vol de sa mère ; et cette impression se trouvant semblable à celle qui est dans la mère, elle fait nécessairement la même chose.
Les hommes appellent cela apprendre, parce que, lorsqu'ils apprennent, il se fait quelque chose de pareil en eux. Car ils ont un cerveau de même nature que celui des animaux ; et ils font plus facilement les mouvements qui se font souvent en leur présence, sans doute parce que leur cerveau, imprimé du caractère de ce mouvement , est disposé par là à en produire un semblable. Mais cela n'est pas apprendre; c'est recevoir une impression, dont on ne sait ni les raisons , ni les causes , ni les convenances.
C'est ce qui paraît clairement dans le chant, et même dans la parole. Laissons-nous aller à nousmêmes , nous parlerons du même ton qu'on nous parle. Un écho en fait bien autant. Qu'on mette deux cordes de luth à l'unisson , l'une sonne quand on touche l'autre. Il se fait quelque chose de semblable en nous , quand nous chantons sur le même ton dont on commence. Un maître de musique nous le fait faire; mais ce n'est pas lui qui nous l'apprend : la nature nous l'a appris avant lui , quand elle a mis une si grande correspondance entre l'o-
reille qui reçoit les sons , et la trachée-artère qui les forme. Ceux qui savent l'anatomie connaissent les nerfs et les muscles qui font cette correspondance, et elle ne dépend point du raisonnement.
C'est ce qui fait que les rossignols se répondent les uns aux autres , que les sansonnets et les perroquets répètent les paroles dont ils sont frappés. Ce sont comme des échos, ou plutôt ce sont de ces cordes montées sur le même ton, qui se répondent nécessairement l'une à l'autre.
Nous ne sommes pas seulement disposés à chanter sur le même ton que nous écoutons, mais encore tout notre corps s'ébranle en cadence , pour peu que nous ayons l'oreille juste; et cela dépend si peu de notre choix , qu'il faudrait nous forcer pour faire autrement : tant il y a de proportion entre les mouvements de l'oreille et ceux des autres parties.
Il est maintenant aisé de connaître la différence qu'il y a entre imiter naturellement, et apprendre par art. Quand nous chantons simplement après un autre, nous l'imitons naturellement : mais nous apprenons à chanter; quand nous nous rendons attentifs aux règles de l'art, aux mesures, au temps, ' aux différences des tons, à leurs accords, et aux autres choses semblables.
Et pour recueillir en deux mots tout ce qui vient d'être dit, il y a, dans l'instruction, quelque chose qui ne dépend que de la conformation des organes, et de cela les animaux en sont capables comme nous ; et il y a ce qui dépend de la réflexion et de l'art, dont nous ne voyons en eux aucune marque.
Par là demeure expliqué tout ce qui se dit de leur langage. C'est autre chose d'être frappé du son ou de la parole, en tant qu'elle agite l'air, et ensuite les oreilles et le cerveau; autre chose de la regarder comme un signe dont les hommes sont convenus, et rappeler en son esprit les choses qu'elle signifie. Ce dernier, c'est ce qui s'appelle entendre le langage; et il n'y en a dans les animaux aucun vestige.
C'est aussi une fausse imagination qui nous persuade qu'ils nous font des signes. C'est autre chose de faire un signe pour se faire entendre ; autre chose d'être mû de telle manière, qu'un autre puisse entendre nos dispositions.
La fumée nous est un signe de feu , et nous fait prévenir les embrasements. Les mouvements d'une aiguille nous marquent les heures, et règlent notre journée. Le rouge au visage et le feu aux yeux, sont un signe de la colère , comme l'éclair nous avertit d'éviter ce foudre. Les cris d'un enfant nous sont un signe qu'il souffre; et par là il nous invite, sans y penser, à le soulager. Mais de dire que pour cela , ou le feu , ou une montre , ou un enfant , et même un homme en colère , nous fassent signe de quelque chose , c'est abuser trop visiblement.