‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 199 sur 609 · CHAPITRE V. — DIFFÉRENCE ENTRE L'HOMME ET LA BÊTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — DIFFÉRENCE ENTRE L'HOMME ET LA BÊTE

ils oublient leurs dignités, et contents de ce qu'ils ont de commun avec les bêtes, ils mènent aussi une vie toute bestiale.

C'est une chose étrange qu'ils aient besoin d'être réveillés sur cela. L'homme , animal superbe , qui veut s'attribuer à lui-même tout ce qu'il connaît d'excellent , et qui ne veut rien céder à son semblable, fait des efforts pour trouver que les bêtes le valent bien , ou qu'il y a peu de différence entre lui et elles.

L'ne si étrange dépravation , qui nous fait voir d'un côté combien notre orgueil nous enfle , et de l'autre combien notre sensualité nous ravilit , ne peut être corrigée que par une sérieuse considération des avantages de notre nature. Voici donc ce qu'elle a de grand , et dont nous ne voyons dans les animaux aucune apparence.

La nature humaine connaît Dieu; et voilà déjà , par ce seul mot, les animaux au-dessous d'elle jusqu'à l'infini. Car qui serait assez insensé pour dire qu'ils aient seulement le moindre soupçon de cette excellente nature qui a fait toutes les autres , ou que cette connaissance ne fasse pas la plus grande de toutes les différences?

La nature humaine, en connaissant Dieu, a l'idée du bien et du vrai, d'une sagesse infinie, d'une puissance absolue, d'une droiture infaillible, en un mot de la perfection.

La nature humaine connaît l'immutabilité et l'éternité, et sait que ce qui est toujours, et ce qui est toujours de même , doit précéder tout ce qui change ; et qu'en comparaison de ce qui est toujours, ce qui change ne mérite pas qu'on le compte parmi les êtres.

La nature humaine connaît des vérités éternelles; et elle ne cesse de les chercher au milieu de tout ce qui change , puisque son génie est de rappeler tous les changements à des règles immuables.

Car elle sait que tous les changements qui se voient dans l'univers se font avec mesure, et par des proportions cachées , en sorte qu'à prendre l'ouvrage dans son tout, on n'y peut rien trouver d'irrégulier.

C'est là qu'elle aperçoit l'ordre du monde , la beauté incomparable des astres, la régularité de leurs mouvements, les grands effets du cours du soleil , qui ramène les saisons , et donne à la terre tant de différentes parures. Notre raison se promène par tous les ouvrages de Dieu, où voyant , et dans le détail et dans le tout , une sagesse d'un côté si éclatante, et de l'autre si profonde et si cachée , elle est ravie et se perd dans cette contemplation.

Alors apparaît à elle la belle et véritable idée d'une vie hors de cette vie, d'une vie qui se passe dans toute la contemplation de la vérité; et elle voit que la vérité , éternelle par elle-même , doit mesurer une telle vie par l'éternité qui lui est propre.

La nature humaine connaît que le hasard n'est qu'un nom inventé par l'ignorance, et qu'il n'y en a point dans le monde. Car elle sait que la raison s'abandonne au hasard le moins qu'elle peut, et que , plus il y a de raison dans une entreprise ou dans un ouvrage , moins il y a de hasard : de sorte

qu'où préside une Raison infinie, le hasard n'y peut avoir de lieu.

La nature Humaine connaît que ce Dieu qui préside à tous les corps, et qui les meut à sa volonté, ne peut pas être un corps : autrement il serait changeant , mobile , altérable , et ne serait point la raison éternelle et immuable par qui tout est fait.

La nature humaine connaît la force de la raison , et comment une chose doit suivre d'une autre; elle aperçoit en elle-même cette force invincible de la raison ; elle connaît les règles certaines par lesquelles il faut qu'elle arrange toutes ses pensées; elle voit dans tout bon raisonnement une lumière éternelle de vérité, et voit, dans la suite enchaînée des vérités, que dans le fond il n'y en a qu'une seule , où toutes les autres sont comprises.

Elle voit que la vérité, qui est une, ne demande naturellement qu'une seule pensée pour la bien entendre ; et dans la multiplicité des pensées qu'elle sent naître en elle-même , elle sent aussi qu'elle n'est qu'un léger écoulement de Celui qui , comprenant toute vérité dans une seule pensée, pense aussi éternellement la même chose.

Ainsi elle connaît qu'elle est une image et une étincelle de cette raison première; qu'elle doit s'y conformer, et vivre pour elle.

Pour imiter la simplicité de Celui qui pense toujours la même chose , elle voit qu'elle doit réduire ' toutes ses pensées à une seule , qui est celle de servir fidèlement ce Dieu dont elle est l'image.

Mais en même temps elle voit qu'elle doit aimer, pour l'amour de lui , tout ce qu'elle trouve honoré de cette divine ressemblance, c'est-à-dire tous les hommes.

Là elle découvre les règles de la justice , de la bienséance , de la société , ou, pour mieux parler, de la fraternité humaine; et sait que si, dans tout le monde , parce qu'il est fait par raison , rien ne se fait que de convenable, elle, qui entend la raison , doit bien plus se gouverner par les lois de la convenance.

Elle sait que qui s'éloigne volontairement de ces lois, est digne d'être réprimé et châtié par leur autorité toute-puissante, et que qui fait du mal en doit souffrir.

Elle sait que le châtiment répare l'ordre du monde blessé par l'injustice, et qu'une action injuste , qui n'est point réparée par l'amendement , ne le peut être que par le supplice.

Elle voit donc que tout est juste dans le monde, et par conséquent que tout y est beau, parce qu'il n'y a rien de plus beau que la justice.

Par ces règles elle connaît que l'état de cette vie , où il y a tant de maux et tant de désordres , doit être un état pénal, auquel doit succéder un autre état, où la vertu soit toujours avec le bonheur, et où le vice soit toujours avec la souffrance.

Elle connaît donc, par des principes certains, ce que c'est que châtiment et récompense ; et voit comment elle doit s'en servir pour les autres, et en profiter pour elle-même.

C'est sur cela qu'elle fonde les sociétés et les républiques, et qu'elle réprime l'inhumanité et la barbarie.

DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MÊME

Dirp que les animaux aient le moindre soupçon de toutes ces choses , c'est s'aveugler volontairement et renoncer au bon sens. •

Après cela, concluons que l'homme qui se compare aux animaux, ou les animaux à lui, s'est tout à fait oublié , et ne peut tomber dans cette erreur que par' le peu de soin qu'il prend de cultiver en lui-même ce qui raisonne et qui entend.

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