‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 219 sur 609 · PREMIÈRE PARTIE. — SEPTIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — SEPTIÈME ÉPOQUE

plus vraisemblable en elle-même , a encore cet avantage, qu'elle est plus conforme à l'Ecriture, qui, par son antiquité et par le rapport des affaires du peuple juif avec celles de l'Orient, mériterait d'être préférée à toutes les histoires grecques , quand d'ailleurs on ne saurait pas qu'elle a été dictée par le Saint-Esprit.

Quant aux trois premières monarchies, ce qu'en ont écrit la plupart des Grecs a paru douteux aux plus sages de la Grèce. Platon fait voir en général , sous le nom des prêtres d'Egypte , que les Grecs ignoraient profondément les antiquités'; et Aristote a rangé parmi les conteurs de fables^, ceux qui ont écrit les Assyriaques.

C'est que les Grecs ont écrit tard; et que voulant divertir par les histoires anciennes la Grèce toujours curieuse, ils les ont composées sur des mémoires confus , qu'ils se sont contentés de mettre dans un ordre agréable, sans se trop soucier de la vérité.

Et certainement la manière dont on arrange ordinairement les trois premières monarchies est visiblement fabuleuse. Car, après qu'on a fait périr sous Sardanapale l'empire des Assyriens, on fait paraître sur le théâtre les Mèdes , et puis les Perses; comme si les Mèdes avaient succédé à toute la puissance des Assyriens , et que les Perses se fussent établis en ruinant les Mèdes.

Mais au contraire, il parait certain que lorsqu'Arbace révolta les Mèdes contre Sardanapale , il ne fit que les affranchir, sans leur soumettre l'empire d'Assyrie. Hérodote distingue le temps de leur affrauchissement d'avec celui de leur premier roi Déjocès^; et, selon la supputation des plus habiles chronologistes , l'intervalle entre ces deux temps doit avoir été environ de quarante ans. Il est d'ailleurs constant par le témoignage uniforme de ce grand historien et de Xénophon', pour ne point ici parler des autres, que durant les temps qu'on attribue à l'empire des Mèdes, il y avait en Assyrie des rois très-puissants que tout l'Orient redoutait , et dont Cyrus abattit l'empire par la prisé de Babylone.

Si donc la plupart des Grecs , et les Latins qui les ont suivis, ne parlent point de ces rois babyloniens , s'ils ne donnent aucun rang à ce grand royaume parmi les premières monarchies dont ils racontent la suite ; enfin si nous ne voyons presque rien , dans leurs ouvrages , de ces fameux rois téglathphalasar, Salmanasar, Sennachérib , Nabuchodonosor, et de tant d'autres si renommés dans l'Ecriture et dans les histoires orientales; il le faut attribuer, ou à l'ignorance des Grecs plus éloquents dans leurs narrations que curieux dans leurs recherches, ou à la perte que nous avons faite de ce qu'il y avait de plus recherché et de plus exact dans leurs histoires.

En effet, Hérodote avait promis une histoire particulière des Assyriens % que nous n'avons pas, soit qu'elle ait été perdue , ou qu'il n'ait pas eu le temps de la faire; et on peut croire, d'un historien si judicieux , qu'il n'y aurait pas oublié les rois du second empire des Assyriens , puisque même Sen-

1. Plat., in Tim. — 2. Aristot.. PohI., lib. V, cap. 10.— 3. Heroi. l. I, c. %. — 4. Herod., lib. I; Xenovhon. Cyrop., lib. V, VI elc — 5. Idem, lib. I, c. 100. . . ^<..

H. — T. vm.

nachérib, qui en était l'un, se trouve encore nommé dans les livres que nous avons de ce grand auteur', comme roi des Assyriens et des Arabes.

Strabon, qui vivait du temps d'Auguste, rapporte- ce que Mégasthène , auteur ancien et voisin des temps d'Alexandre, avait laissé par écrit sur les fameuses conquêtes de Nabuchodonosor, roi des Chaldéens , à qui il fait traverser l'Europe , pénétrer l'Espagne , et porter ses armes jusqu'aux Colonnes d'Hercule. Elien nomme Tilgamus, roi d'Assyrie\ c'est-à-dire sans difficulté, le Tilgath ou le Téglath de l'Histoire sainte; et nous avons dans Ptolomée un dénombrement des princes qui ont tenu les grands empires , parmi lesquels se voit une longue suite de rois d'Assyrie inconnus aux Grecs , et qu'il est aisé d'accorder avec l'Histoire sacrée.

Si je voulais rapporter ce que nous racontent les annales des Syriens, un Bérose, un Abydénus, un Nicolas de Damas , je ferais un trop long discours, Josèphe et Eusèbe de Césarée nous ont conservé les précieux fragments de tous ces auteurs', et d'une infinité d'autres qu'on avait entiers de leurs temps , dont le témoignage confirme ce que nous dit l'Ecriture sainte touchant les antiquités orientales , et en particulier touchant les histoires assyriennes.

Pour ce qui est de la monarchie des Mèdes, que la plupart des historiens profanes mettent la seconde dans le dénombrement des grands empires, comme séparée de celles des Perses, il est certain que l'Ecriture les unit toujours ensemble; et vous voyez , Monseigneur, qu'outre l'autorité des Livres saints, le seul ordre des faits montre que c'est à cela qu'il s'en faut tenir.

Les Mèdes avant Cyrus, quoique puissants et considérables, étaient effacés par la grandeur des rois de Babylone. Mais Cyrus ayant conquis leur royaume par les forces réunies des Mèdes et des Perses, dont il est ensuite devenu le maître par une succession légitime , comme nous l'avons remarqué après Xénophon , il paraît que le grand empire dont il a été le fondateur a dû prendre son nom des deux nations ; de sorte que celui des Mèdes et celui des Perses ne sont pas la même chose, quoique la gloire de Cyrus y ait fait prévaloir le nom des Perses.

On peut encore penser qu'avant la guerre de Babylone , les rois des Mèdes ayant étendu leurs conquêtes du côté des colonies grecques de l'Asie Mineure , ont été par ce moyen célèbres parmi les Grecs, qui leur ont attribué l'empire de la grande Asie , parce qu'ils ne connaissaient qu'eux de tous les rois d'Orient. Cependant les rois de Ninive et de Babylone , plus puissants , mais plus inconnus à la Grèce , ont été presque oubliés dans ce qui nous reste d'histoires grecques; et tout le temps qui s'est écoulé depuis Sardanapale jusqu'à Cyrus a été donné aux Mèdes seuls.

Ainsi il ne faut plus tant se donner de peine à concilier en ce point l'histoire profane avec l'Histoire sacrée. Car quant à ce qui regarde le premier royaume des Assyriens, l'Ecriture n'en dit

t. Herod., lib. 1 ; .\enophon. Cyrop., lib. Il, c. lil. — 2. Slrab., lib. XV, init. — 3. .-Elian., Hist. .4nim., lib. XII. c. 21. — -1. .Joseph., .•!«(., lib. L\, cuil. et lib. X, c. M; lib. I, Cont. Avion; Euseb.,Pr(cp. Emug,, lib- IX.

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE

qu'un mol en passant, et ne nomme ni Ninus fondateur de cet empire, ni , à la réserve de Phui , aucun de ses successeurs , parce que leur histoire n'a rien de commun avec celle du peuple de Dieu. Pour les seconds Assyriens , la plupart des Grecs ou les ont entièrement ignorés, ou, pour ne les avoir pas assez connus, ils les ont confondus avec les premiers.

Quand donc on objectera ceux des auteurs grecs qui arrangent à leur fantaisie les trois premières monarchies, et qui l'ont succéder les Mèdes à l'ancien empire d'Assyrie, sans parler du nouveau, ■ que l'Ecriture fait voir si puissant , il n'y a qu'à répondre qu'ils n'ont point connu cette partie d'histoire, et qu'ils ne sont pas moins contraires aux plus curieux et aux mieux instruits des auteurs de leur nation qu'à l'Ecriture.

Et ce qui tranche en un mot toute la difficulté , les auteurs sacrés , plus voisins , par les temps et par les lieux, des royaumes d'Orient , écrivant d'ailleurs l'histoire d'un peuple dont les alTaires sont si mêlées avec celles de ces grands empires , quand ils n'auraient que cet avantage, pourraient faire taire les Grecs, et les Latins qui les ont suivis.

Si toutefois on s'obstine à soutenir cet ordre célèbre des trois premières monarchies , et que pour garder aux Médes seuls le second rang qui leur est donné, on veuille leur assujettir les rois de Babylone, en avouant toutefois qu'après environ cent ans de sujétion, ceux-ci se sont affranchis par une révolte; on sauve en quelque façon la suite de l'Histoire sainte, mais on ne s'accorde guère avec les meilleurs historiens profanes , auxquels l'Histoire sainte est plus favorable en ce qu'elle unit toujours l'empire des JMèdes à celui des Perses. ■

Il reste encore à vous découvrir une des causes de l'obscurité de ces anciennes histoires. C'est que comme les rois d'Orient prenaient plusieurs noms, ou si vous voulez plusieurs titres, qui ensuite leur tenaient lieu de nom propre, et que les peuples les traduisaient ou les prononçaient différemment, '' selon les divers idiomes de chaque langue; des histoires si anciennes, dont il reste si peu de bons mémoii'es, ont dû être par là fort obscurcies. La confusion des noms en aura sans doute beaucoup mis dans les choses mêmes, et dans les personnes; , et de là vient la peine qu'on a de situer dans l'histoire grecque les rois qui ont eu le nom d'Assué- ' rus, autant inconnu aux Grecs que connu aux Orientaux.

Qui croirait en effet que Cyaxare fût le même nom qu'Assuérus, composé du mot Ky , c'est-àdire Seigneur, et du mol Axare , qui revient ma- : nifestementà Axuérus, ou Assuérus? Trois ou quatre princes ont porté ce nom , quoiqu'ils en i eussent encore d'autres. Ainsi il n'y jt nul doute que Darius le Mède ne puisse avoir été un Assuérus ou Cyaxare; et tout cadre à lui donner un de ces deux noms. Si on était averti que Nabuchodonosor, Nabucodrosor, et Nabocolassar, ne sont que le même nom, ou que le nom du même homme, on aurait peine à le croire ; et cependant la chose est certaine. C'est un nom tiré de Nabo, un des ; dieux que Babylone adorait , et qu'on insérait * dans les noms des rois en différentes manières.

Sargon est Sennachérib ; Ozias est Azarias ; Sédéeias est Mathanias ; Joachas s'appelait aussi Sellum : on croit que Soiis ou Sua est le même que Sabacon, roi d'Ethiopie; Asaraddon qu'on prononce indilféremment Esar-Haddon, ou Asorhaddan, est nommé Asénaphar par les Cuthéens ' ; on croit que Sardanapale est le même que quelques historiens ont nommé Sarac : et par une bizarrerie dont on ne sait point l'origine, ce même roi se trouve nommé par les Grecs Tonos-Concoléros. Nous avons déjà remarqué que Sardanapale était vraisemblablement Sardan, fils de Phul ou Pul. Mais qui sait si ce Pul ou Phul dont il est parlé dans l'Histoire sainte^, t'est pas le même que Phalasar? Car une des manières de varier ces noms était de les abréger , de les allonger , de les terminer en diverses inflexions, selon le génie des langues. Ainsi Téglathphalasar, c'est-à-dire Tégath, fils de Phalasar, pourrait être un des fils de Phul, qui, plus vigoureux que son frère Sardanapale , aurait conservé une partie de l'empire qu'on aurait ôté à sa maison. On pourrait faire une longue liste des Orientaux , dont chacun a eu , dans les histoires , plusieurs noms différents ; mais il suffit d'être instruit en général de celte coutume. Elle n'est pas inconnue aux Latins , parmi lesquels les titres et les adoptions ont multiplié les noms en tant de sortes. Ainsi le titre d'Auguste et celui d'Africain sont devenus les noms propres de César Octavien et des Scipions ; ainsi les Nérons ont été Césars. La chose n'est pas douteuse , et une plus longue discussion d'un fait si constant est inutile.

Pour ceux qui s'étonneront de ce nombre infini d'années que les Egyptiens se donnent eux-mêmes, je les renvoie à Hérodote , qui nous assure précisément, comme on vient de voir, que leur histoire n'a de certitude que depuis le temps de Psammitique ' ; c'est-à-dire six à sept cents ans avant Jésus-Christ. Que si l'on se trouve embarrassé de la durée que le commun donne au premier empire des Assyriens , il n'y a qu'à se souvenir qu'Hérodote l'a réduite à cent vingt ans*, et qu'il est suivi parDenys d'Halicarnasse, le plus docte des historiens, et par Appin. Et ceux qui après tout cela se trouvent trop resserrés dans la supputation ordinaire des années , pour y ranger à leur gré tous les événements et toutes les dates qu'ils croiront certaines , peuvent se mettre au large tant qu'il leur plaira dans la supputation des Septante, que l'Eglise leur laisse libre, pour y placer à leur aise tous les rois qu'on veut donnera Ninive, avec toutes les années qu'on attribue à leur règne ; toutes les dynasties des Egyptiens , en quelque sorte qu'ils les veulent arranger; et encore dans l'histoire de la Chine, sans même attendre, s'ils veulent, qu'elle soit plus éclaircie.

Je ne prétends plus , Monseigneur, vous embarrasser, dans la suite, des difficultés de chronologie, qui vous sont très-peu nécessaires. Celle-ci était trop importante pour ne la pas éclaircir en cet endroit; et après vous en avoir dit ce qui suffit à notre dessein , je reprends la suite de nos époques.

1. /. Esdi:,iv,i, 10. —2. IV. Reg.. xv. 19; /. ramlip.,v. M. — 3. Ikrod.. lib. U, c. 154. — 4. Idem, lib. I, c. 95.

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