‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 220 sur 609 · HUITIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

HUITIÈME ÉPOQUE

Cyrus, ou les Juifs rétablis.

Sixième âge du monde.

Ce fut donc 218 ans après la fondation de Rome, 336 ans avant Jésus-Christ, après- les soixante-dix ans de la captivité de Babylone', et la même année que Cyrus fonda l'empire des Perses , que ce prince , choisi de Dieu pour être le libérateur de son peuple et le restaurateur de son temple, mit la main à ce grand ouvrage. Incontinent après la publication de son ordonnance , Zorobabel, accompagné de Jésus, fils de Josédec, souverain pontife, ramena les captifs qui rebâtirent l'autel- et posèrent les fondements du second temple. Les Samaritains, jaloux de leur gloire, voulurent prendre part à ce grand ouvrage ; et , sous prétexte qu'ils adoraient le Dieu d'Israël, quoiqu'ils en joignissent le culte à celui de leurs faux dieux, ils prièrent Zorobabel de leur permettre de rebâtir avec lui le temple de Dieu^ Mais les enfants de Juda, qui détestaient leur culte mêlé, rejetèrent leur proposition. Les Samaritains irrités traversèrent leur dessein par toutes sortes d'artifices et de violences. Environ ce temps, Servius Tuliius, après avoir agrandi la ville de Rome , conçut le dessein de la mettre en république*. Il périt au milieu de ces pensées, par les conseils de sa fille et par le commandement de Tarquin le Superbe , son gendre. Ce tyran envahit le royaume oii il exerça durant un long temps toutes sortes de violences^ Cependant l'empire des Perses allait croissant : outre ces provinces immenses de la grande Asie , tout ce vaste continent de l'Asie inférieure leur obéit : les Syriens et les Arabes furent assujettis; l'Egypte, si jalouse de ses lois, reçut les leurs °. La conquête s'en fit par Cambyse , fils de Cyrus. Ce brutal ne survécut guère à Smerdis son frère '^, qu'un songe ambigu lui. fit tuer en secret. Le mage Smerdis régna quelque temps sous le nom de Smerdis, frère de Cambyse : mais sa fourbe fut bientôt découverte. Les sept principaux seigneurs conjurèrent contre lui, et l'un d'eux fut mis sur le trône'. Ce fut Darius fils d'Hyslaspe, qui s'appelait dans ses inscriptions le meilleur et le mieux fait de tous les hommes '. Plusieurs marques le font reconnaître pour l'Assuérus du livre d'Esther, quoiqu'on n'en convienne pas. Au commencement de son règne, le temple fut achevé, après diverses interruptions causées par les Samaritains'. Une haine irréconciliable se mil entre les deux peuples, et il n'y eut rien de plus opposé que Jérusalem et Samarie. C'est du temps de Darius que commence la liberté de Rome et d'Athènes , et la grande gloire de la Grèce. Harmodius ot .4ristogilon , athéniens, délivrent leur pays '" d'Hipparque, fils* de Pisistrate , et sont tués par ses gardes. Hippias, frère d'Hipparque , tâche en vain de se soutenir. Il est chassé" : la tyrannie des Pisistratides est entièrement éteinte. Les

1. An de Rome 218; dev. J.-C. 536. — 2. An de Rome 219; dev J.-C. 535. — 3. I. Esd.. IV, 2 , 3. — 4 . An. de Rome 221 ; dev. J G 533. — 5. An de Rome 22'J ; dev. ,I.-C. 525. - 6. Au de Rome 232- dev J.-C. 522.— -. An de Rome 233; dev. J.-C. 521.— 8. Herod.. lib iv' c. 91. — 9. /. Esdr., v, vi — 10. An de Rome 2il ; dev. J.-C. 513. — 11. An de Rome 24i ; dev. J. -C. 510.

Athéniens affranchis dressent des statues à leurs libérateurs , et rétablissent l'état populaire. Hippias se jette entre les bras de Darius , qu'il trouva déjà disposé à entreprendre la conquête de la Grèce, et n'a plus d'espérance qu'en sa protection.

Dans le temps qu'il fut chassé, Rome se défit aussi de ses tyrans. -Tarquin le Superbe avait rendu par ses violences la royauté odieuse' : l'impudicité de Sexte son fils acheva de la détruire. Lucrèce déshonorée se tua elle-même : son sang et les harangues de Brutus animèrent les Romains. Les rois furent bannis , et l'empire consulaire fut établi suivant les projets de Servius Tuliius; mais il fut bientôt affaibli par la jalousie du peuple. Dès le premier consulat, P. Valérius , consul célèbre par ses victoires , devient suspect à ses citoyens ; et il fallut, pour les contenter, établir la loi qui permit d'appeler au peuple, du sénat et des consuls dans toutes les causes où il s'agissait de châtier un citoyen. Les Tarquins chassés trouvèrent des défenseurs; les rois voisins regardèrent leur bannissement comme une injure faite à tous les rois; et Porsenna, roi des Clusiens, peuple d'Etru-' rie^ prit les armes contre Rome. Réduite à l'extrémité , et presque prise , elle fut sauvée par la valeur d'Horatius Coclès. Les Romains firent des prodiges pour leur liberté : Scévola, jeune citoyen, se brûla la main qui avait manqué Porsenna. Clélie, une jeune fille, étonna ce prince par sa hardiesse. Porsenna laissa Rome en paix, et les Tarquins demeurèrent sans ressource. Hippias , pour qui Darius se déclara% avait de meilleures espérances. Toute la Perse se remfiait en sa faveur, et Athènes était menacée d'une grande guerre. Durant que Darius* en faisait les préparatifs . Rome, qui s'était si bien défendue contre les étrangers, pensa périr par elle-même; la jalousie s'était réveillée entre les patriciens et le peuple; la puissance consulaire, quoique déjà modérée par la loi de P. Valérius, parut encore excessive à ce peuple trop jaloux de sa liberté. Il se relira au mont Aventin : les conseils violents furent inutiles ; le peuple ne put être ramené que par les paisibles remontrances de Ménénius Agrippa ; mais il fallut trouver des tempéraments, et donner au peuple des tribuns pour le défendre contre les consuls. La loi qui établit cette nouvelle magistrature, fut appelée la loi sacrée ; et ce fut là que commencèrent les tribuns du peuple. Darius avait enfin éclaté contre la Grèce. Son gendre Mardonius , après avoir traversé l'Asie, croyait accabler les Grecs par le nombre de ses soldats"; mais Miltiade défit cette armée immense dans la plaine de Marathon, avec dix mille Athéniens. Rome battait tous ses ennemis aux environs, et semblait n'avoir à craindre que d'elle-même. Coriolan , zélé patricien et le plus grand de ses capitaines , chassé malgré ses services , par la faction populaire , médita la ruine de sa patrie*^, mena les Voisques contre elle, la réduisit à l'extrémité' et ne put être apaisé que par sa mère.

La Grèce ne jouit pas longtemps du repos que la bataille de Marathon lui avait donné. Pour ven-

1. An de Rome 2i5 ; dev. J.-C. 509. -- 2. An deRome2i7; dev. J.-C. 507. — 3. An de Rome 254; dev. J.-C. 500. — 4. An de Rome 261 ; dev. J.-C. 493. — 5. An de Rome 264; dev. J.-C. 490. — G. An de Rome 205; dev. J.-C. 489. — 7. An de Rome 266; dev. J.-C. 488.

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE

ger l'affront de la Perse et de Darius *, Xerxès son fils et son successeur et petit-fils de Cyrus par sa mère Atosse , attaqua les Grecs avec onze cent mille combattants (d'autres disent dix-sept cent mille), sans compter son armée navale de douze cents vaisseaux. Léonidas, roi de Sparte, qui n'avait que trois cents hommes, lui en tua vingt mille au passage des Thermopyles , et périt as'ec les siens. Par les conseils de Thémistocle, athénien, l'armée navale de Xerxès est défaite la même année près de Salamine. Ce prince repasse l'Hellespont avec frayeur-; et un an après, son armée de terre, que Mardonius commandait, est taillée en pièces auprès de Platée , par Pausanias , roi de Lacédémone, et par Aristide , athénien , appelé le Juste. La bataille se donna le matin ; et le soir de cette fameuse journée , les Grecs Ioniens , qui avaient secoué le joug des Perses, leur tuèrent trente mille hommes dans la bataille de Mycale, sous la conduite de Léotychides. Ce général , pour encourager ses soldats, leur dit que Mardonius venait d'être défait dans la Grèce. La nouvelle se trouva véritable, ou par un effet prodigieux de la renommée, ou plutôt par une heureuse rencontre; et tous les Grecs de l'Asie Mineure se mirent en liberté. Celte nation remportait partout de grands avantages ; et un peu auparavant les Carthaginois, puissants alors, furent battus dans la Sicile, où ils voulaient étendre leur domination,, à la sollicitation des Perses. Malgré ce mauvais succès , ils ne cessèrent depuis de faire de nouveaux desseins sur une île si commode à leur assurer l'empire de la mer, que leur république affectait. La Grèce le tenait alors; mais elle ne regardait que l'Orient et les Perses.

Pausanias^ venait d'affranchir l'île de Chypre de leur joug, quand il conçut le dessein d'asservir son pays'. Tous ses projets furent vains, quoique Xerxès lui promît tout : le traître fut trahi par celui qu'il aimait le plus , et son infâme amour lui coûta la vie". La même année, Xerxès fut tué par Artaban son capitaine des gardes", soit que ce perfide voulût occuper le trône de son maître, ou qu'il craignît les rigueurs d'un prince dont il n'avait pas exécuté assez promptement les ordres cruels. Arlaxerxe à la Longue-Main , son fils , commença son règne, et reçut peu de temps après une lettre de Thémistocle', qui, proscrit par ses citoyens, lui offrit ses services contre les Grecs. Il sut estimer autant qu'il le devait un capitaine si reno'mmé et lui fit un grand établissement , malgré la jalousie des Satrapes. Ce roi magnanime" protégea le peuple- juif ; et dans sa vingtième année, que ses suites rendent mémorable, il permit à Néhémias de l'établir Jérusalem avec ses murailles'". Ce décret d'Artaxerxe diffère de celui de Cyrus, en ce que celui de Cyrus regardait le temple , et celui-ci est fait pour la ville. A ce décret prévu par Daniel, et marqué dans sa prophétie", les quatre cent quatre-vingt-dix ans de ses semaines commencent.

Cette importante date a de solides fondements.

1. An Je Rome 214; dev. .I.-C. 480. — 2. An de Riime 275; dev. J.-C. 479. — 3. An de Rome 277 ; dev. J.-C. 477. — 4. An de Rome 278 ; dev. J.-C. 47(i. — 5. An de Rome 2S0 ; dev. J.-C. 474. — (1. Arist., Polit., lib. V, c. 10. — 7. An du monde 281 ; dev. J.-C. 473. — 8. An de Rome 287; dev. J.-C. 407. — fl. /. Esdi:, vu. 10. — 10. An de Rome 300; dev. J.-C. 454; l.F.sdr., 1,1; VI, 3; II. EsUr., il, 1,2. — 11. Can., i.\,25.

Le bannissement de Thémistocle est placé, dans la Chronique d'Eusèbe, à la dernière année de la 76° olympiade, qui revient à l'an 280 de Rome. Les autres chronologistes le mettent un peu au-dessous : la différence est petite, et les circonstances du temps assurent la date d'Eusèbe. Elles se tirent de Thucydide , historien très-exact; et ce grave auteur, contemporain presque, aussi bien que citoyen , de Thémistocle , lui fait écrire sa lettre au commencement du règne d'Artaxerxe'. Cornélius Népos, auteur ancien et judicieux autant qu'élégant, ne veut pas qu'on doute de cette date après l'autorité de Thucydide^ : raisonnement d'autant plus solide, qu'un autre auteur plus ancien encore que Thucydide s'accorde avec lui. C'est Charon de Lampsaque cité par Plutarque^; et Plutarque ajoute lui-même que les Annales, c'est-à-dire celles de Perse, sont conformes à ces deux auteurs. Il ne les suit pourtant pas, mais il n'en dit aucune raison; et les historiens qui commencent huit ou neuf ans plus tard le règne d'Artaxerxe , ne sont ni du temps, ni d'une si grande autorité. Il paraît donc indubitable qu'il en faut placer le commencement vers la fin de la To" olympiade, et approchant de l'année 280 de Rome; par où la vingtième année de ce prince doit arriver vers la fin de la 81° olympiade, et environ l'an 300 de Rome. Au reste, ceux qui rejettent plus bas le commencement d'Artaxerxe, pour concilier les auteurs, sont réduits à conjecturer que son père l'avait du moins associé au royaume quand Thémistocle écrivit sa lettre ; et en quelque façon que ce soit, notre date est assurée. Ce fondement étant posé, le reste du compte est aisé à faire, et la suite le rendra sensible. i Après le décret d'Artaxerxe, les Juifs travaillèrent à rétablir leur ville et ses murailles , comme Daniel l'avait prédit*. Néhémias conduisit l'ouvrage avec beaucoup de prudence et de fermeté , au milieu de la résistance des Samaritains , des Arabes et des Ammonites. Le peuple fil un effort, et Eliasib, souverain pontife, l'anima par son exemple. Cependant les nouveaux magistrats qu'on avait donnés au peuple romain, augmentaient les divisions de la ville ; et Rome , formée sous des rois , manquait des lois nécessaires à la bonne constitution d'une république. La réputation de la Grèce, plus célèbre encore par son gouvernement que par ses victoires , excita les Romains à se régler sur son exemple. Ainsi ils envoyèrent des députés'" pour rechercher les lois des villes de Grèce, et surtout celles d'Athènes, plus conformes à l'état de leur république. Sur ce modèle, dix magistrats absolus, qu'on créa l'année d'après'^, sous le nom de décemvirs, rédigèrent les lois des Douze Tables, qui sont le fondement du droit romain. Le peuple', ravi de l'équité avec laquelle ils les composèrent, leur laissa empiéter le pouvoir suprême, dont ils usèrent tyranniquement; Il se fil alors de grands mouvements' par l'intempérance d'Appius Claudius , un des décemvirs , et par le meurtre de Virginie, que son père aima mieux tuer de sa propre main que de la laisser abandonnée à la passion d'yVppius. Le sang de cette seconde Lucrèce

1. Thucyd., lil). I. — 2 Corn. Nepos. in Themisl.,z. 9. - 3. Plutarq. in Themist. — 4. Dan., ix, 25. — 5. An de Rome 302; dev. J.-C. 152. — (i. An de Rome 303; dev. J.-O. 451. — 7. An de Rome 304; dev. J.-C. 450. — 8. An de Roinc 305 ; dev. J.-C. 449.

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