‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 222 sur 609 · PREMIÈRE PARTIE. — HUITIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — HUITIÈME ÉPOQUE

alliés , lui donna une puissance absolue. Dans cette fameuse bataille, pendant qu'il rompait les Athéniens, il eut la joie de voir Alexandre, à l'âge de dix-hiiil ans, enfoncer les troupes thébaines de la discipline d'Epaminondas , et entre autres la troupe sacrée, qu'on appelait des amis, qui se croyait invincible. Ainsi maître de la Grèce , et soutenu par un fils d'une si grande espérance , il conçut de plus hauts desseins , et ne médita rien moips que la ruine des Perses contre lesquels il fut déclaré capitaine général'. Mais leur perte était réservée à Alexandre-. Au milieu des solennités d'un nouveau mariage , Philippe fut assassiné par Pausanias , jeune homme de bonne maison , à qui il n'avait pas rendu justice. L'eunuque Bagoas tua, dans la même année, Arsès, roi de Perse , et fit régner à sa place Darius , fils d'Arsame , surnommé Codomanus. Il mérite, par-sa valeur, qu'on se range à l'opinion , d'ailleurs la plus vraisemblable, qui le fait sortir de la famille royale. Ainsi deux rois courageux commencèrent ensemble leur règne, Darius, fils d'Arsame, et Alexandre, fils' de Philippe. Ils se regardaient d'un œil jaloux, et semblaient nés pour se disputer l'empire du monde. Mais Alexandre voulut s'affermir avant que d'entreprendre son rival. Il vengea la mort de son père ; il dompta les peuples rebelles qui méprisaient sa jeunesse; il battit les Grecs qui tentèrent vainement de secouer le joug, et ruina Thèbes^, où il n'épargna que la maison et les descendants de Pindare, dont la Grèce admirait les odes. Puissant et victorieux', il marche après tant d'exploits à la tète des Grecs, contre Darius', qu'il défait en trois batailles rangées^, entre triomphant dans Babylone et dans Suse , détruit Persépolis', ancien siège des rois de Perse, pousse ses conquêtes jusqu'aux Indes*, et vient mourir" à Babylone, âgé de trente-trois ans.

De son temps Manassès'", frère de Jaddus , souverain pontife , excita des brouilleries parmi les Juifs. 11 avait épousé la fille de Sanaballat, samaritain , que Darius avait fait satrape de ce pays. Plutôt que de répudier cette étrangère, à quoi le conseil de Jérusalem et son frère Jaddus voulaient "l'obliger, il embrassa le schisme des Samaritains. Plusieurs Juifs , pour éviter de pareilles censures, se joignirent à lui. Dès lors il résolut de bâtir un temple près de Samarie sur la montagne de Garizim , que les Samaritains croyaient bénite , et de s'en faire le pontife. Son beau-père, très-accrédité auprès de Darius l'assura de la protection de ce prince, et les suites lui furent encore plus favorables". Alexandre s'éleva : Sanaballat quitta son maître, et mena des troupes au victorieux durant le siège de Tyr. Ainsi il obtint tout ce qu'il voulut; le temple de Garizim fut bâti, et l'ambition de Manassès fut satisfaite. Les Juifs cependant, toujours fidèles aux Perses , refusèrent à Alexandre le secours qu'il leur demandait. Il allait à Jérusalem , résolu de se venger : mais il fut changé à la vue du souverain pontife , qui vint au-devant de

i. An de Rome 41" ; rtev. .I.-C. 337. — 2. An de Rome -tiS ; ïcv. J.-C. 336. — 3. An de Rome 1 l'J; dev. J.-C. 335. — 4. An de Rome 450; dev. J.-C 334. — 5. .\n de Rome lil ; dev. ,1.-C. 333. — 6. An de Ron^ 4J3 • dev J.-C. 331. — 7. An de Rome 4-24; dev. J.-C. 330. — 8. An de Rome 427; dev. J.-C. 327. — 9. An de Rome 430 ; dev. J.-C. 324. — 10. An de Rome 421 ; dev. J.-C. 333. - U. An de Rome 422; dev. J.-C. 332.

lui avec les sacrificateurs , revêtus de leurs habits de cérémonie , 'et précédés de tout le peuple habillé de blanc. On lui montra des prophéties qui prédisaient ses victoires : c'étaient celles de Daniel. Il accorda aux Juifs toutes leurs demandes, et ils lui gardèrent la même fidélité qu'ils avaient toujours gardée aux rois de Perse.

Durant ses conquêtes', Rome était aux mains avec les Samnites ses voisins , et avait une peine extrême à les réduire , malgré la valeur et la conduite de Papirius Cursor, le plus illustre de ses généraux. Après la mort d'Alexandre , son empire fut partagé. Perdiccas, Ptolémée, fils de Lagus, Antigonus, Séleucus, Lysimaque, Antipater et son fils Cassander^, en un mot, tous ses capitaines nourris dans la guerre sous un si grand conquérant , songèrent à s'en rendre maîtres par les armes' : ils immolèrent à leur ambition toute la famille d'Alexandre, son frère, sa mère, ses femmes, ses enfants , et jusqu'à ses sœurs : on ne vit que des batailles sanglantes et d'effroyables révolutions. Au milieu de tant de désordres, plusieurs peuples de l'Asie Mineure et du voisinage s'affranchirent, et formèrent les royaumes de Pont, de Bithynie et de Pergame. La bonté du pays les rendit ensuite riches et puissants. L'.\rménie secoua aussi dans le même temps le joug des Macédoniens , et devint un grand royaume. Les deux -Mithridate, père et fils, fondèrent celui de Cappadoce. Mais les deux plus puissantes monarchies qui se soient élevées alors furent celle d'Egypte fondée* par Ptolémée, fils de Lagus, d'où viennent les Lagides ; et celle d'Asie ou de Syrie fondée' par Séleucus, d'oii viennent les Séleucides. Celle-ci comprenait , outre la Syrie , ces vastes et riches provinces de la haute Asie, qui composaient l'empire des Perses : ainsi tout l'Orient reconnut la Grèce et en apprit le langage. La Grèce ellemême était opprimée par les capitaines d'Alexandre. La Macédoine , son ancien royaume qui donnait des maîtres à l'Orient était en proie au premier venu. Les enfants de Cassander se chassèrent les uns les autres de ce royaume. Pyrrhus , roi des Epirotes, qui en avait occupé une partie, fut chassé'^ par Démétrius Poliorcète, fils d'Antigonus , qu'il chassa aussi à son tour'' : il est lui-même chassé encore une fois par Lysimaque* : et Lysimaque par Séleucus", que Ptolémée Céraunus, chassé d'Egypte'" par son père Ptolémée I , tua en traître, malgré ses bienfaits". Ce perfide n'eut pas plus tôt envahi la Macédoine, qu'il fut attaqué par les Gaulois'^ et périt dans un combat qu'il leur donna.

Durant les troubles de l'Orient, ils vinrent dans l'Asie Mineure, conduits par leur roi Brennus, et s'établirent dans la Gallo-Grèce ou Galatie , nommée ainsi de leur nom, d'où ils se jetèrent dans la Macédoine qu'ils ravagèrent , et firent trembler toute la Grèce. Mais leur armée périt dans l'entreprise sacrilège du temple de Delphes '^ Cette na-

1. An de Rome 428. 429, 430. — 2. An de Rome 430 ; dev. J.-C. 324. — 3. An de Rome 430, 436, 438, 443, 445. — 4. An de Rome 431; dev. J.-C. 323. — 5. An de Rome 442; dev. J.-C. 312. — 6. An de Rome 458; dev J.-C. 29e. — 7. An de Rome 4i;0; dev. J.-C. 294. — 8. An de Rome 465 ; dev. J.-C. 289. — 9. An de Rome 468 ; dev. J -C. 286. — 10. An de Rome 473; dev. J.-C. 281. — U. An de Rome 474; dev. J.-C. 280. — 12. An de Rome 475; dev. J.-C. 279. — 13. An de Rome 470; dev. J.-C. 278.

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE

tion remuait partout , et partout elle était malheureuse. Quelques années devant l'affaire de Delphes', les Gaulois d'Italie, que leurs guerres continuelles et leurs victoires fréquentes rendaient la terreur des Romains , furent excités contre eux par les Samnites, les Brutiens et les Etruriens^. Ils remportèrent d'abord une nouvelle victoire ; mais ils en souillèrent la gloire en tuant des ambassadeurs. Les Romains indignés marchent contre eux , les défont , entrent dans leurs terres , où ils fondent une colonie , les battent encore deux fois^ en assujettissent une partie, et réduisent l'autre à demander la paix. Après que les Gaulois d'Orient eurent été chassés de la Grèce, Antigonus Gonatas, fils de Démétrius Poliorcète', qui régnait depuis douze ans dans la Grèce , mais fort peu paisible , envahit sans peine la Macédoine. Pyrrhus était occupé ailleurs. Chassé de ce royaume", il espéra de contenter son ambition par la conquête de l'Italie, où il fut appelé par les Tarentins. La bataille que les Romains venaient do gagner sur eux et sur les Samnites ne leur laissait que cette ressource ^ Il remporta contre les Romains des victoires qui le ruinaient. Les éléphants de Pyrrhus les étonnèrent ; mais le consul Fabrice fit bientôt voir aux Romains que Pyrrhus pouvait être vaincu. Le roi et le consul semblaient se disputer la gloire de la générosité plus encore que celle des armes : Pyrrhus rendit au consul tous les prisonniers sans rançon, disant qu'il fallait faire la guerre avec le fer, et non point avec l'argent; et Fabrice renvoya au roi son perfide médedin', qui était venu lui offrir d'empoisonner son maître.

En ces temps, la religion et la nation judaïque comm.encent à éclater parmi les Grecs. Ce peuple, bien traité parles rois de Syrie, vivait tranquillement selon ses lois. Antiochus, surnommé le Dieu, petit-fils de Séleucus, les répandit dans l'Asie Mineure, d'où ils s'étendirent dans la Grèce, et jouirent partout des mêmes droits et de la même liberté que les autres citoyens". Ptolémée, fils de Lagus, les avait déjà établis en Egypte. Sous son fils Ptolémée Philadelphe% leurs Ecritures furent tournées en grec , et on vit paraître cette célèbre version, appelée la version des Septante. C'était de savants vieillards qu'Eléazar, souverain pontife, envoya au roi qui les demandait. Quelques-uns veulent qu'ils n'aient traduit que les cinq Livres de la loi. Le reste des Livres sacrés pourrait dans la suite avoir été mis en grec pour l'usage des Juifs répandus dans l'Egypte et dans la Grèce'", où ils oublièrent n-on-seulement leur ancienne langue , qui était l'hébreu , mais encore le chaldéen que la captivité leur avait appris. Ils se firent un grec mêlé d'hébra'isme , qu'on appelle le langage hellénistique : les Septante et tout le Nouveau Testament est écrit en ce langage. Durant cette dispersion des Juifs, leur temple fut célèbre par toute la terre, et tous les rois d'Orient y présentaient leurs offrandes.

1. An do R,m,- ni ; dpv. .I.-C. 283. — i. Pobjb., I. II. r. 20. — 3. An de Rome ili; dev. ,I.-C. 28-2. — l. Ad de Rome 477 ; dev. J.-C. 27". — 5. An de Rome 171 ; dev. .I.-C 280. — (i. .\n de Rome 175; dev. J.-C. 279. — 7. An de Rome i76; dev. J.-C. 278. — 8. Joseph., Ant., lib .\II. c. 3. — 9. An de Rome 477; dev. J.-C. 277. — 10. JoseBh.,tAnt.. lib. 1, Proœm.; et lib. Xll, c. 2. c .t , ,

L'Occident était attentif à la guerre des Romains et de Pyrrhus. Enfin ce roi fut défait par le consul Ciirius', et repassa en Epire. Il n'y demeura pas longtemps en repos et voulut se récompenser sur la Macédoine des mauvais succès d'Italie. Antigonus Gonatas fut renfermé dans Thessalonique^, et contraint d'abandonner à Pyrrhus tout le reste du royaume. Il reprit cœur pendant que Pyrrhus , inquiet et ambitieux, faisait la guerre aux Lacédémoniens et aux Argiens'. Les deux rois ennemis furent introduits dans Argos en même temps par deux cabales contraires et par deux portes différentes. Il se donna, dans la ville un grand combat; une mère qui vit son fils poursuivi par Pyrrhus qu'il avait blessé , écrasa ce prince d'un coup de pierre. Antigonus, défait d'un tel ennemi, rentra dans la Macédoine , qui , après quelques changements, demeura paisible à sa famille. La ligue des Achéens l'empêcha de s'accroître. C'était le dernier rempart de la liberté de la Grèce, et ce fut elle qui en produisit les derniers héros avec Aratus et Philopœmen. Les Tarentins, que Pyrrhus entretenait d'espérance , appelèrent les Carthaginois après sa mort. Ce secours leur fut inutile : ils furent battus avec les Brutiens et les Samnites, leurs alliés. Ceux-ci , après soixante-douze ans de guerre continuelle , furent forcés à subir le joug des Romains. Tarente les suivit de près : les peuples voisins ne tinrent pas : ainsi tous les anciens peuples d'Italie furent subjugués.

Les Gaulois souvent battus n'osaient remuer. Après quatre cent quatre-vingts ans de guerre, les Romains se virent les maîtres en Italie, et commencèrent à regarder les affaires du dehors*, ils entrèrent en jalousie contre les Carthaginois , trop puissants dans leur voisinage par les conquêtes qu'ils faisaient dans la Sicile , d'où ils venaient d'entreprendre sur eux et sur l'Italie en secourant les Tarentins. La république de Carthage tenait les deux côtes de la mer Méditerranée. Outre celle d'Afrique, qu'elle possédait presque tout entière, elle s'était étendue du côté d'Espagne par le détroit. Maîtresse de la mer et du commerce , elle avait envahi les îles de Corse et de Sardaigne. La Sicile avait peine à se défendre; et l'Italie était menacée de trop près pour ne pas craindre". De là les guerres puniques, malgré les traités, mal observés de part et d'autre. La première apprit aux Romains à combattre sur la mer^. Ils furent maîtres d'abord dans un art qu'ils ne connaissaient pas; et le consul Duilius, qui donna la première Isataille navale , la gagna. Régulus soutint cette gloire , et aborda en Afrique , où il eut à combattre ce prodigieux serpent, contre lequel il fallut employer toute son armée. Tout cède : Carthage , réduite à l'extrémité , ne se sauve que par le secours de Xantippe, lacédémonien. Le général romain est battu et pris''; mais sa prison le rend plus illustre que ses victoires. Renvoyé sur sa parole, pour ménager l'échange des prisonniers, il vient soutenir dans le sénat la loi quiôtait toute espérance à ceux qui se laissaient prendre , et retourne à une mort assurée. Deux épouvantables

1. An de Rome 479: dev. J.-C. 275. — 2. .\n de Rome 4S0; dev. J.-C- 274. — 3. An de Rome 482; dev. J.-C. 272. — 4. Polyb.. lib. 1, c. 121 lib. 11, e. 1. — 5. An de Rome 490; dev. J.-C. 204. - B. An de Rome 494; dev. J.-C. 260. — 7. An de Rome 499 ; dev. J.-C. 255.

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