‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 223 sur 609 · PREMIÈRE PARTIE. — HUITIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — HUITIÈME ÉPOQUE

naufrages contraignirent les Romains d'abandonner de nouveau l'empire de la mer aux Carthaginois. La victoire demeura longtemps douteuse entre les deux peuples, et les Romains furent prêts à céder; mais ils réparèrent leur flotte. Une seule bataille décida , et le consul Lutatius acheva la guerre'. Carthage fut obligé à payer tribut, et à quitter, avec la Sicile , toutes les îles qui étaient entre la Sicile et l'Italie. Les Romains gagnèrent celte île tout entière , à la réserve de ce qu'y tenait Hiéron, roi de Syracuse, leur allié'-.

Après la guerre achevée , les Carthaginois pensèrent périr par le soulèvement de leur armée. Ils l'avaient composée, selon leur coutume, de troupes étrangères, qui se révoltèrent pour leur paie. Leur cruelle domination fit joindre à ces troupes mutinées presque toutes les villes de leur empire ; et Carthage étroitement assiégée , était perdue sans Almicar, surnommé Barcas. Lui seul avait soutenu la guerre. Ses citoyens lui durent encore la victoire qu'ils remportèrent sur les rebelles^ : il leur en coûta la Sardaigne, que la révolte de leur garnison ouvrit aux Romains'. De peur de s'embarrasser avec eux dans une nouvelle querelle, Carthage céda malgré elle une île si importante , et augmenta son tribut. Elle songeait à rétablir en Espagne son euipire ébranlé par la révolte : Amilcar passa dans cette province , avec son fds Annibal, âgé de neuf ans', et y mourut dans une bataille. Durant neuf ans qu'il y fit la guerre , avec autant d'adresse que de valeur, son fils se formait sous un si grand capitaine ; et tout ensemble il concevait une haine implacable contre les Romains. Son allié Asdrubal fut donné pour successeur à son père. 11 gouverna sa province avec beaucoup de prudence, et y bâtit Carthage la Neuve, qui tenait l'Espagne en sujétion. Les Romains étaient occupés dans la guerre contre Teuta, reine d'IUyrie, qui exerçait impunément la piraterie sur toute la côte. Enflée du butin qu'elle faisait sur les Grecs et sur les Epiroles , elle méprisa les Romains , et tua leur ambassadeur. Elle fut bientôt accablée * : les Romains ne lui laissèrent qu'une petite partie de l'Illyrie, et gagnèrent l'île de Corfou'^ que cette reine avait usurpée. Ils se firent alors respecter en Grèce par une solennelle ambassade , et ce fut la première fois qu'on y connut leur puissance.

Les grands progrès d'.\sdrubal leur donnaient de la jalousie; mais les Gaulois d'Italie les empêchaient de pourvoir aux afl"aires de l'Espagne*. Il y avait quarante-cinq ans qu'ils demeuraient en repos. La jeunesse qui s'était élevée durant ce temps ne songeait plus aux pertes passées, et commençait à menacer Rome'. Les Romains pour attaquer avec sûreté de si turbulents voisins , s'assurèrent des Carthaginois. Le traité fut conclu avec Asdrubal , qui promit de ne point passer au delà de l'Ebre'". La guerre entre les Romains et les Gaulois se fit avec fureur de part et d'autre : les Transalpins se joignirent aux Cisalpins : tous furent battus. Concolilanus, un des rois gaulois, fut pris

1. An de Rome 513; dev. J.-C. 2M. — 2. Potijb., lib. I, c. 62, fi3 ; lib. Il , c. 1. — 3. An de Rome 516 ; dev. J.-C. 238. — 4. Polyb., 1. I. c. 'S, 83. 88. — 5. An de Rome 52i ; dev. J.-C. 230. — 6. An de Rome 525 ; dev. J.-C. 229. — 7. An de Rome 526 ; dev. J.-C. 228. — 8. Polyb., lib. II. ■-. 12, an 22.-9. Idem. c. 21. — 10. .\n de Rome 530; dev. J.-C. 221.

dans la bataille ; Anéroestus , un autre roi , se tua lui-même. Les Romains victorieux passèrent le Pô pour la première fois , résolus d'ôter aux Gaulois les environs de ce fleuve , dont ils étaient en possession depuis tant de siècles. La victoire les suivit partout. Milan fut pris ; presque tout le pays fut assujetti.

En ce temps Asdrubal mourut' ; et Annibal, quoiT qu'il n'eût encore que vingt-cinq ans, fut mis à sa place. Dès lors on prévint la guerre. Le nouveau gouverneur entreprit ouvertement de dompter l'Espagne, sans aucun respect des traités^. Rome alors écouta les plaintes de Sagonte son alliée. Les ambassadeurs romains vont à Carthage. Les Carthaginois rétablis n'étaient plus d'humeur à céder. La Sicile ravie de leurs mains; la Sardaigne injustement enlevée, et le tribut augmenté, leur tenaient au cœur. Ainsi la faction qui voulait qu'on abandonnât Annibal se trouva faible. Ce général songeait à tout. De secrètes ambassades l'avaient assuré des Gaulois d'Italie, qui, n'étant plus en état de rien entreprendre par leurs propres forces, embrassèrent cette occasion de se relever. Annibal traverse l'Ebre , les Pyrénées , toute la Gaule Transalpine, les .\lpes, et tombe comme en un moment sur l'Italie. Les Gaulois ne manquent point de fortifier son armée et font un dernier effort pour leur liberté ^ Quatre batailles perdues font croire que Rome allait tomber*. La Sicile prend le parti du vainqueur'. Hiéronyrae, roi de Syracuse, se dé-clare contre les Romains ; presque toute l'Italie les abandonne', et la dernière ressource de la république semble périr en Espagne avec les deux Scipions ''. • ^

Dans de telles extrémités, Rome dut son salut à trois grands hommes. La constance de Fabius Maximus, qui, se mettant au-dessus des bruits populaires , faisait la guerre en retraite, fut un rempart à sa patrie*. Marcellus, qui fit lever le siège de Noie', et prit Syracuse'", donnait vigueur aux troupes par ses actions. Mais Rome , qui admirait ces deux grands hommes , crut voir dans le jeune Scipion quelque chose de plus grand. Les merveilleux succès de ses conseils confirmèrent l'opinion qu'on avait qu'il était de race divine, et qu'il conversait avec les dieux. A l'âge de vingt-quatre ans", il entreprend d'aller en Espagne où son oncle et son père venaient de périr : il attaque Carthage la Neuve, comme s'il eût agi par inspiration, et ses soldats l'emportent d'abord. Tous ceux qui le voient sont gagnés au peuple romain ; les Carthaginois lui quittent l'Espagne ; à son abord en Afrique'-, les rois se donnent à lui; Carthage tremble à son tour, et voit ses armées défaites'^ ; Annibal victorieux durant seize ans est vainement rappelé et ne peut défendre sa patrie'*; Scipion y donne la loi ; le nom d'Africain est sa récompense : le peuple romain , ayant abattu les Gaulois et les Africains , ne" voit plus rien à craindre , et combat dorénavant sans péril.

1. An de Rome 53i ; dev. J.-C. 220. — 2. An de Rome 535 ; dev. J.-C. 219. — 3. j\n de Rome 536 ; dev. J.-C. 218. — 4. An de Rome 537 ; dev. J -C. 217. — 5. An de Rome 538 ; dev. J.-C. 216. — 6. .\a de Rome 539 ; dev. J.-C. 215. — 7. An de Rome 542; dev J.-C. 212. — 8. An de Rome 540; dev. J.-C. 214. — 9. .\nde Rome 542 ; dev. J.-C. 212. — 10. An de Rome 543 ; dev. J.-C. 211. — 11. An de Rome 544; dev. J.-C. 210. — 12. An de Rome 548 ; dev. J.-C. 206. — 13. .\n de Rome 551 ; dev. J.-G. 203. — U. .\n de Rome 552 ; dev. J.-C. 202.

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE

Au milieu do la première guerre punique, Théodote, gouverneur de la Baclriane, enleva mille villes' à Antioeluis appelé le Dieu, fils d'Antiochus Soler, roi de Syrie. Presque tout l'Orient suivit cet exemple. Les Parthes se révoltèrent smis la conduite d'Arsacfi, chef de la maison des Arsacides, et fondateur d'un empire qui 's'étendit peu à peu dans toute la haute Asie.

Les rois de Syrie et ceux d'Egypte, acharnés les uns contre les autres , ne songeaient qu'à se ruiner mutuellement, ou par la force ou par la fraude. Damas et son territoire, qu'on appelait la Gœlé-Syrie ou la Syrie basse , et qui confinait aux deux royaumes , fut le sujet de leurs guerres ; et les affaires de l'Asie étaient entièrement séparées de celles de l'Europe.

Durant tous ces temps, la philosophie florissait dans la Grèce. La secte des philosophes italiques et celle des ioniques la remplissait de grands hommes, parmi lesquels il se mêla beaucoup d'extravagants, à qui la Grèce curieuse ne laissa pas de donner le nom de philosophes. Du temps de Cyrus et de Cambyse, Pythagore commença la secte italique dans la Grande-Grèce, aux environs de Naples. A peu près dans le même temps. Thaïes, milésien , forma la secte ionique. Delà sont sortis ces grands philosophes, Heraclite, Démocrite, Empédocle, Parménides, Anaxagore, qui, un peu avant la guerre du Péloponèse , fit voir le monde construit par un Esprit éternel; Socrate, qui, un peu après, ramena la philosophie à l'étude des bonnes mœurs, et fut le père de la philosophie morale; Platon, son disciple, chef de l'Académie; Aristote , disciple de Platon et précepteur d'Alexandre, chef des péripatéticiens; sous les successeurs d'Alexandre, Zenon, nommé Citlien, d'une ville de l'île de Chypre où il était né, chef des stoïciens ; et Epicure athénien ,■ chef des philosophes qui portent son nom, si toutefois on peut nommer philosophes ceux qui niaient ouvertement le Providence, et qui, ignorant ce que c'est que le devoir, définissaient la vertu par le plaisir. On peut compter parmi les plus grands philosophes, Hippocrate le père de la médecine , qui éclata au milieu des autres dans ces heureux temps de la Grèce.

Les Romains avaient dans le même temps une autre espèce de philosophie , qui ne consistait point en disputes ni en discours, mais dans la frugalité , dans la pauvreté , dans les travaux de la vie rustique, et dans ceux de la guerre, oîi ils faisaient leur gloire de celle de leur patrie et du nom romain : ce qui les rendit enfin maîtres de l'Italie et de Garthage.

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