‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 230 sur 609 · PREMIÈRE PARTIE. — DIXIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — DIXIÈME ÉPOQUE

Justin le Philosophe (163), et l'apologiste de la religion chrétienne. Saint Polycarpe (167), évèque de Sniyrne, disciple de saint Jean, à l'âge de quatre-vingts ans, fut condamné au feu sous le même prince. Les saints martyrs de Lyon et de Vienne (177} endurèrent des supplices inouïs, à l'exemple de saint Pothin (ou Photin) , leur évèque, âgé de quatre-vingt-dix ans. L'Eglise gallicane remplit tout l'univers de sa gloire (202). Saint Irénée, disciple de saint Polycarpe, et successeur de saint Photin, imita son prédécesseur, et mourut martyr sous Sévère , avec un grand nombre de fidèles de son Eglise. Quelquefois la persécution se ralentissait, bans une extrême disette d'eau (17-i), que Marc-Aurèle,souffrit en Germanie, une légion chrétienne obtint une pluie capable d'étancher la soif de son armée, et accompagnée de coups de foudre qui épouvantèrent ses ennemis. Le nom de Foudroyante fut donné ou confirmé à la légion par ce miracle. L'empereur en fut touché, et écrivit au sénat en faveur des chrétiens. A la fin, ses devins lui persuadèrent d'attribuer à ses dieux et à ses prières un miracle que les païens ne s'avisaient pas seulement de souhaiter. D'autres causes sus.pendaicnt ou adoucissaient quelquefois la persécution pour un peu de temps ; mais la superstition , vice que Marc-Aurèle ne put éviter, la haine publique, et les calomnies qu'on imposait aux chrétiens , prévalaient bientôt. La fureur des païens se rallumait et tout l'empire ruisselait du sang des martyrs.

La doctrine accompagnait les souffrances. Sous Sévère, et un peu après, Tertullien, prêtre de Carthage (215), éclaira l'Eglise par ses écrits, la défendit par un admirable Apologétique, et la quitta enfin aveuglé par une orgueilleuse sévérité , et séduit par les visions du faux prophète Montanus. A peu près dans le même temps, le saint prêtre Clément Alexandrin déterra les antiquités du paganisme, pour le confondre. Origène, fils du saint martyr Léonide , se rendit célèbre par toute l'Eglise dès sa première jeunesse , et enseigna de grandes vérités , qu'il mêlait de beaucoup d'erreurs. Le philosophe Ammonius fit servir à la religion la philosopliie platonicienne , et s'attira le respect même des païens. Cependant les valentiniens, les gnostiques et d'autres sectes impies, combattaient l'Evangile par de fausses traditions : saint Irénée leur oppose la tradition et l'autorité des églises apostoliques; surtout de celle de Rome fondée par les apôtres saint Pierre et saint Paul , et la principale de toutes'. Tertullien l'ait la même chose ^ L'Eglise n'est ébranlée ni par les hérésies, ni par les schismes , ni par la chute de ses docteurs les plus illustres. La saipteté de ses mœurs est si éclatante , qu'elle lui attire les louanges de ses ennemis.

Les affaires de l'empire se brouillaient d'une terrible manière (23o). Après la mort d'Alexandre, le tyran Maximin, qui l'avait tué, se rendit le maître, quoique de race gothique. Le sénat lui opposa quatre empereurs, qui périrent tous en moins de deux ans (236 , 237). Parmi eux étaient les deux Gordien père et fils, chéris du peuple romain

m i. Iren., adf. Ilœr., lib. III, cap. 1. 2, 3. — 2. De Prœs., adv. llœr., c. 30.

(238). Le jeune Gordien leur fils, quoique dans une extrême jeurressc, montra une sagesse consommée, défendit à peine contre les Perses (2i2) l'empire affaibli par tant de divisions. Il avait repris sur eux beaucoup de places importantes; Mais Philippe , arabe , tua un si bon prince (241) ; et de peur d'être accablé par deux empereurs, que le sénat élut l'un après l'autre (2-4o), il fit une paix honteuse avec Sapor, roi de Perse. C'est le premier des Romains qui ait abandonné par traité quelques terres de l'empire. On dit qu'il embrassa la religion chrétienne dans un temps où tout à 'coup il parut meilleur, et il est vrai qu'il fut favorable aux chrétiens. En haine de cet empereur, Dèce , qui le tua (2i9) , renouvela la. persécution avec plus de violence que jamais'. L'Eglise s'étendit de tous côtés, principalement dans les Gaules^, et l'empire perdit bientôt Dèce, qui le défendait vigoureusement. Gallus et Volusien passèrent bien vite (251); Emilien ne fit que paraître (254); la souveraine puissance fut donnée à Valérien , et ce vénérable vieillard y monta par toutes les dignités. Il ne fut cruel cpi'aux chrétiens (257).

Sous lui le pape saint Etienne, et saint Cyprien évêque de Carthage (258), malgré toutes leurs disputes (256) qui n'avaient point rompu la communion, reçurent tous deux la même couronne. L'erreur de° saint Cyprien, qui rejetait le baptême donné par les hérétiques , ne nuisit ni à lui ni à l'Eglise. La tradition du Saint-Siège se soutint , par sa propre force , contre les spécieux raisonnements et contre l'autorité d'un si grand homme, encore que d'autres grands hommes défendissent la même doctrine. Une autre dispute fit plus de mal (257). Sabellius confondit ensemble les trois personnes divines, et ne connut en Dieu qu'une seule personne sous trois noms. Cette nouveauté étonna l'Eglise ; et saint Denys , évêque d'Alexandrie, découvrit (259) au pape saint Sixte II les erreurs de cet hérésiarque ^ Ce saint Pape suivit de près au martyre saint Etienne , son prédécesseur : il eut la tête tranchée, et laissa un plus grand combat à soutenir à son diacre saint Laurent.

C'est alors qu'on voit commencer l'inondation des Barbares. Les Bourguignons et d'autres peuples germains, les Goths autrefois appelés les Gètes et d'autres peuples (258 , 259, 260) qui habitaient vers le Pont-Euxin et au delà du Danube , entrèrent dans l'Europe : l'Orient fut envahi par les Scythes asiatiques et par les Perses. Ceux-ci défirent 'Valérien, qu'ils prirent ensuite par une infidélité; et après lui avoir laissé achever sa vie dans un pénible esclavage , ils l'écorchérent , pour faire servir sa peau déchirée, de monument à leur victoire. Gallien son fils et son collègue (261) acheva de tout perdre par sa mollesse. Trente tyrans partagèrent l'empire (264). Odénat, roi de Palmyre, ville ancienne dont Salomon est le fondateur, fut le plus illustre de tous : il sauva les provinces d'Orient des mains des Barbares , et s'y fit reconnaître. Sa femme Zénobie marchait avec lui à la tête des armées qu'elle commanda seule après sa mort, et se rendit célèbre par toute la terre pour avoir joint la chasteté avec la beauté , et le savoir

1 Eiiscb., Hist. ecct, lili. VI , c. 39. — 2. Greg. Ttir., Hisl. Franc, I. 1, c. 28. — 3. Euseb., Hist. eccl., UIj. VIII, c. ti.

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE

avec la valeur. Claudius II (268), et Aurélien après lui, rétablirent les affaires de l'empire (.270). Pendant qu'ils abattaient les Goths avec les Germains, par des victoires signalées, Zénobie conservait à ses enfants les conquêtes de leur père. Cette princesse penchait au judaïsme. Pour l'attirer, Paul de Samosate , évèque d'Antioche , homme vain et inquiet, enseigna son opinion judaïque sur la personne de Jésus-Christ , qu'il ne faisait qu'un pur homme'. Après une longue dissimulation d'une si nouvelle doctrine il fut convaincu et condamné au concile d'Antioche (273). La reine Zénobie soutint la guerre contre Aurélien (274) , qui ne dédaigna pas de triompher d'une femme si célèbre. Parmi de perpétuels combats il sut faire garder aux gens de guerre la discipline romaine et montra qu'en suivant les anciens ordres et l'ancienne frugalité , on pouvait faire agir de grandes armées au dedans et au dehors , sans être à charge à l'empire.

Les Francs commençaient alors à se faire craindre^ C'était une ligue de peuples germains qui habitaient le long du Rhin. Leur nom montre qu'ils étaient unis par l'amour de la liberté. Aurélien les avait battus étant particulier, et les tint en crainte étant empereur. Un tel prince se fit haïr par ses actions sanguinaires. Sa colère trop redoutée lui causa la mort (275). Ceux qui se croyaient en péril le prévinrent, et son secrétaire menacé se mit à la tête de la conjuration. L'armée, qui le vit périr par la conspiration de tant de chefs, refusa d'élire un empereur, de peur de mettre sur le trône un dés assassins d'Aurélien; et le sénat, rétabli dans son ancien droit, élut Tacite. Ce nouveau prince était vénérable par son âge et par sa vertu ; mais il devint odieux par les violences d'un parent, à qui il donna le commandement de l'armée, et périt avec lui , dans une sédition , le sixième mois de son règne (276). Ainsi son élévation ne fit que précipiter le cours de sa vie. Son frère Florien prétendit à l'empire par droit de succession, comme le plus proche héritier. Ce droit ne fut pas reconnu : Florien fut tué, et Probus forcé par les soldats à recevoir l'empire, encore qu'il les menaçât de les faire vivre dans l'ordre. Tout fléchit sous un si grand capitaine (277) :les Germains et les Francs (278), qui voulaient entrer dans les Gaules, furent repoussés (280) ; et en Orient aussi bien qu'en Occident, tous les Barbares respectèrent les armes romaines. Un guerrier si redoutable aspirait à la paix , et fit espérer à l'empire de n'avoir plus besoin des gens de guerre. L'armée se vengea de cette parole (282), et de la règle sévère que son empereur lui faisait garder.

Un moment après, étonnée de la violence qu'elle exerça sur un si grand prince , elle honora sa mémoire, et lui donna pour successeur Carus, qui n'était pas moins zélé que lui pour la discipline. Ce vaillant prince vengea son prédécesseur ^283) , et réprima les Barbares, à qui la mort de Probus avait rendu le courage. Il alla en Orient combattre les Perses avec Numérien, son second fils, et opposa aux ennemis, du côté du Nord, son fils aîné Carinus qu'il fit césar. C'était la seconde dignité ,

t. Euseb., Ilht. eccl., lib. VII, c. 27 et seq.; Alhan.. it Synod., n. 26, «, lom. I p. TM, i:,l, etc.; Theodor., Hœr. Fab.. lib. Il, c. 8; mceph., I. VI, c. 27. — 2. Hist. Aug. Aurel., c. " ; Flor., c. 2: Prob. c il 12nrm.,elc., c. 13.

et le plus proche degré pour parvenir à l'empire. Tout l'Orient trembla devant Carus : la Mésopotamie se soumit; les Perses divisés ne purent lui résister. Pendant que tout lui cédait, le ciel l'arrêta par un coup de foudre. A force de le pleurer, Numérien fut prêt à perdre les yeux. Que ne fait dans les cœurs l'envie de régner? Loin d'être touché de ses maux,, son beau-père Aper le tua (28-4); mais Dioctétien vengea sa' mort et parvint enfin à l'empire, qu'il avait désiré avec tant d'ardeur. Carinus se réveilla, malgré sa mollesse, et battit Dioclétien (285) ; mais en poursuivant les fuyards , il fut tué par un des siens, dont il avait corrompu la femme. Ainsi l'empire fut défait du plus violent et du plus perdu de tous les hommes.

Dioctétien gouverna avec 'vigueur, mais avec une insupportable vanité. Pour résister à tant d'ennemis , qui s'élevaient de tous côtés au dedans et au dehors, il nomma Maximien empereur avec lui (286), et sut néanmoins se conserver l'autorité principale. Chaque empereur fit un césar (291). Constantius Chlorus et Galérius furent élevés à ce haut rang. Les quatre princes soutinrent à peine le fardeau de tant de guerres, Dioctétien fuit Rome qu'il trouvait trop libre , et s'établit à Nicomédie (287), où il se fit adorer à la mode des Orientaux. Cependant les Perses, vaincus par Galérius, abandonnècent aux Romains de grandes provinces et des royaumes entiers. Après de si grands succès , Galérius ne veut plus être sujet, et dédaigne le nom de César. Il commence par intimider Maximien. Une longue maladie avait fait baisser l'esprit de Dioctétien, et Galérius, quoique son gendre, le força de quitter l'empire'. 11 fallut que Maximien suivît son exemple. Ainsi l'empire vint entre les mains de Constantius Chlorus et de Galérius (30-4) ; et deux nouveaux césars , Sévère et Maximin, furent créés en leur place par les empereurs qui se déposaient. Les Gaules , l'Espagne et la Grande-Bretagne furent heureuses, mais trop peu de temps, sous Constantius Chlorus. Ennemi des exactions , et accusé par là de ruiner le fisc , il montra qu'il avait des trésors immenses dans la bonne volonté de ses sujets. Le reste de l'empire souffrait beaucoup sous tant d'empereurs et tant de césars; les officiers se multipliaient avec les princes; les dépenses et les exactions étaient infinies.

Le jeune Constantin , fils de Constantius Chlorus, se rendait illustre^ mais il se trouvait entre les mains de Galérius. Tous les jours cet empereur, jaloux de sa gloire, l'exposait à de nouveaux périls. 11 lui fallait combattre les bêtes farouches par une espèce de jeu ; mais Galérius n'était pas moins à craindre qu'elles. Constantin, échappé de ses mains, trouva son père expirant. En ce temps, Maxeuce, fils de Maximien (306) et gendre de Galérius, se fit empereur à Rome, malgré son beaupère ; et les divisions intestines se joignirent aux autres maux de l'Etat. L'image de Constantin, qui venait de succéder à son père, portée à Rome, selon la coutume, y fut rejetée par les ordres de Maxence. La réception des images était la forme ordinaire de reconnaître les nouveaux princes. On

' 1. Emeb., lUst. eccl.. 1. VllI, c. 13; Orat. Const. ad Sanct. cal. 25; httct., de Mon. Penec, c. 17, 18. — 2. tac!., de Mort. Persec, c. 2*.

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