Eccle
— 2. Dan., xii, 2, 3. - 3. lUem.i.
•faisait si peu un dogme formel et universel de l'ancien peuple, que les sadducéens, sans la reconnaître, non-seulement étaient admis dans la Synagogue , mais encore élevés au sacerdoce. C'est un des caractères du peuple nouveau , de poser pour fondement de la religion la foi de la vie future, et ce devait être le fruit de la venue du Messie.
C'est pourquoi , non content de nous avoir dit qu'une vie éternellement bienheureuse était réservée aux enfants de Dieu, il nous a dit en quoi elle consistait. La vie bienheureuse est d'être avec lui dans la gloire de Dieu son père; la vie bienheureuse est de voir la gloire qu'il a dans le sein du Père dès l'origine du monde ; la vie bienheureuse est que Jésus-Christ soit en nous comme dans ses membres , et que l'amour éternel que le Père a pour son Fils s'étendant sur nous , il nous comble des mêmes dons ; la vie bienheureuse , en un mot, est de connaître le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ qu'il a envoyé'; mais le connaître de cette manière qui s'appelle la claire vue , la vue face à face^ et à découvert, la vue qui réforme en nous et y achève l'image de Dieu, selon ce que dit saint Jean^ « que nous lui serons semblables, parce » que nous le verrons tel qu'il est. »
Cette vue sera suivie d'un amour immense , d'une joie inexplicable et d'un triomphe sans fin. Un Alléluia éternel, et un Amen éternel, dont on entend retentir la céleste Jérusalem', font voir toutes les misères bannies, et tous les désirs satisfaits; il n'y a plus qu'à louer la bonté divine.
Avec de si nouvelles récompenses , il fallait que Jésus-Christ proposât aussi de nouvelles idées de vertu, des pratiques plus parfaites et plus épurées. La fin de la religion , l'âme des vertus et l'abrégé de la loi, c'est la charité. Mais jusqu'à Jésus- Christ, on peut dire que la perfection et les effets de cette vertu n'étaient pas entièrement connus. C'est Jésus-Christ proprement qui nous apprend à nous contenter de Dieu seul. Pour établir le règne de la charité, et nous en découvrir tous les devoirs, il nous propose l'amour de Dieu, jusqu'à nous haïr nous-mêmes , et persécuter sans relâche le principe de corruption que nous avons tous dans le cœur. Il nous propose l'amour du prochain, jusqu'à étendre sur tous les hommes cette inclination bienfaisante, sans en excepter nos persécuteurs ; il nous propose la modération des désirs sensuels, jusqu'à retrancher tout à fait nos propres membres, c'est-à-dire ce qui tient le plus vivement et le plus intimement à notre cœur; il nous propose la soumission aux ordres de Dieu jusqu'à nous réjouir des souffrances qu'il nous envoie ; il nous propose l'humilité, jusqu'à aimer les opprobres pour la gloire de Dieu , et à croire que nulle injure ne nous peut mettre si bas devant les hommes , que nous ne soyons encore plus bas devant Dieu par nos péchés. Sur ce fondement de la charité, il perfectionne tous les états de la vie humaine. C'est par là que le mariage est réduit à sa forme primitive : l'amour conjugal n'est plus partagé ; une si sainte société n'a plus de fin que celle de la vie ; et les enfants ne voient plus chasser leur mère pour mettre à sa place une marâtre.
l. Joan., XVII. — 2. i. Cor., xiii, 9, 12. — 3. /. Joan., m, 2. — ■i. .\poc., VII, 12; XIX, 1, 2, 3, 4, 5, 0.
SECOiNUE PARTIE.
DE LA SUITE DE LA RELIGION
Le célibat esl montré comme une imitation de la vie des anges, uniquement occupée de Dieu et des chastes délices de son amour. Les supérieurs apprennent qu'ils sont serviteurs des autres , et dévoués à leur bien; les inférieurs reconnaissent l'ordre de Dieu dans les puissances légitimes, lors même qu'elles abusent de leur autorité : cette pensée adoucit les peines de la sujétion, et sous des maîtres fâcheux, l'obéissance n'est plus fâcheuse au vrai chrétien.
A ces préceptes il joint des conseils de perfection éminente : renoncer à tout plaisir, vivre dans le corps comme si on était sans corps ; quitter tout ; donner tout aux pauvres , pour ne posséder que Dieu seul; vivre de peu et presque de rien, et attendre ce peu de la Providence divine.
Mais la loi la plus propre à l'Evangile, est celle de porter sa croix. La croix est la vraie épreuve de la foi, le vrai fondement de l'espérance, le parfait épurement de la charité , en un mot le chemin du ciel. Jésus-Christ est mort à la croix; il a porté sa croix toute sa vie; c'est à la croix qu'il veut qu'on le suive, et il met la vie éternelle à ce prix. Le premier à qui il promet en particulier le repos du siècle futur, est un compagnon de sa croix : «Tu seras, lui dit-il', aujourd'hui avec moi en paradis. » Aussitôt qu'il fui à la croix, le voile qui couvrait le sanctuaire fut déchiré de haut en bas, et le ciel fut ouvert aux âmes saintes. C'est au sortir de la croix et des horreurs de son supplice, qu'il parut à ses apôtres glorieux et vainqueur de la mort; afin qu'ils comprissent que c'est par la crois qu'il devait entrer dans sa gloire, et qu'il ne montrait point d'autre voie à ses enfants.
Ainsi fut donnée au monde , en la personne de Jésus-Christ , l'image d'une vertu accomplie , qui n'a rien et n'attend rien sur la terre ; que les hommes ne récompensent que par de continuelles persécutions, qui ne cessent de leur faire du bien, et à qui ses propres bienfaits attirent le dernier supplice. Jésus-Christ meurt sans trouver ni reconnaissance dans ceux qu'il oblige , ni fidélité dans ses amis, ni équité dans ses juges. Son innocence, quoique reconnue , ne le sauve pas ; son Père même , en qui seul il avait mis son espérance , retire toutes les marques de sa protection : le Juste est livré à ses ennemis , et il meurt abandonné de Dieu et des hommes.
Mais il fallait faire voir à l'homme de bien, que dans les plus grandes extrémités il n'a besoin ni d'aucune consolation humaine , ni même d'aucune marque sensible du secours divin : qu'il aime seulement et qu'il se confie, assuré que Dieu pense à lui sans lui en donner aucune marque , et qu'une éternelle félicité lui est réservée.
Le plus sage des philosophes , en cherchant l'idée de la vertu , a trouvé que , comme de tous les méchants celui-là serait le plus méchant qui saurait si bien couvrir sa malice, qu'il passât pour homme de bien , et jouit par ce moyen de tout le crédit que peut donner la vertu : ainsi le plus vertueux devait être sans difficulté celui' à qui sa vertu attire par sa perfection la jalousie de tous les hommes ; en sorte qu'il n'ait pour lui que sa conscience, et qu'il se voie exposé à toutes sortes d'inju-
i. iuc, xxiii. 13.
res, jusqu'à être mis sur la croix , sans que sa vertu lui puisse donner ce faible secours de l'exempter d'un tel supplice'. Ne semble-t-il pas que Dieu n'ait mis cette merveilleuse idée de vertu dans l'esprit d'un philosophe , que pour la rendre effective en la personne de son Fils, et faire voir que le juste a une autre gloire , un autre repos , enfin un autre bonheur que celui qu'on peut avoir sur la terre.
Etablir cette vérité, et la montrer accomplie si visiblement en soi-même aux dépens de sa propre vie, c'était le plus grand ouvrage que pût faire un homme ; et Dieu l'a trouvé si grand , qu'il l'a réservé à ce Messie tant promis , à cet homme qu'il a fait la même personne avec son Fils unique.
En effet , que pouvait-on réserver de plus grand à un Dieu venant sur la terre? et qu'y pouvait-il faire de plus digne de lui , que d'y montrer la vertu dans toute sa pureté , et le bonheur éternel où la conduisent les maux les plus extrêmes?
Mais si nous venons à considérer ce qu'il y a de plus haut et de plus intime dans le mystère de la croix, quel esprit humain le pourra comprendre? Là nous sont montrées des vertus que le seul Homme-Dieu pouvait pratiquer. Quel autre pouvait comme lui se mettre à la place de toutes les victimes anciennes, les abolir en leur substituant une victime d'une dignité et d'un mérite infini , et faire que désormais il n'y eût plus que lui seul à offrir à Dieu? Tel est l'acte de religion que Jésus- Christ exerce à la croix. Le Père éternel pouvaitil trouver, ou parmi les anges, ou parmi les hommes, une obéissance égale à celle que lui rend son fils bien-aimé, lorsque rien ne lui pouvant arracher la vie, il la donna volontairement pour lui complaire? Que dirai-je de la parfaite union de tous ses désirs avec la divine volonté, et de l'amour par lequel il se tient uni à^Dleu qui était en lui, se reconciliant le monde ■ ? Dans cette union incompréhensible, il embrasse tout le genre humain ; il pacifie le ciel et la terre ; il se plonge avec une ardeur immense dans ce déluge de sang où il devait être baptisé avec tous les siens, et fait sortir de ses plaies le feu de l'amour divin qui devait etnbraser toute la terre^. Mais voici ce qui passe toute intelligence : la justice pratiquée parce Dieu-Homme, qui se laisse condamner par le monde , afin que le monde demeure éternellement condamné par l'énorme iniquité de ce jugement. « Maintenant le monde est jugé, et le prince » de ce monde va être chassé, » comme le prononce Jésus-Christ lui-même*. L'enfer, qui avait subjugué le monde, le va perdre; en attaquant l'innocent, il sera contraint de lâcher les coupables qu'il tenait captifs; la malheureuse obligation par laquelle nous étions livrés aux anges rebelles , est anéantie; Jésus-Christ l'a attachée à sa croix', pour y être effacée de son sang ; l'enfer dépouillé gémit : la croix est un lieu de triomphe à notre Sauveur, et les puissances ennemies suivent en tremblant le char du vainqueur. Mais un plus grand triomphe paraît à nos yeux : la justice divine est elle-même vaincue; le pécheur, qui lui était dû comme sa victime , est arraché de ses mains. Il a trouvé une caution capable de payer pour lui un prix infini. Jésus-Christ s'unit éternellement les élus pour qui
I. Hocr., apud Plat., de Rep., lib. II. — 2. //. Cor., v, 19. — 3, Luc. Ml, 49, 50. — 4. Joan., xii, 31. — 5. Colos., ii. 13. 14,15.
DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE
il se donne ; ils sont ses membres et son corps ; le Père éternel ne les peut plus regarder qu'en leur chef : ainsi il étend sur eux l'amour infini qu'il a pour son Fils. C'est son Fils lui-même qui le lui demande ; il ne veut pas être séparé des hommes qu'il a rachetés : « G mon Père, je veux, dit-il', » qu'ils soient avec moi. » Ils seront remplis de mon esprit; ils jouiront de ma gloire; ils partageront avec moi jusqu'à mon trône-.
Après un si grand bienfait, il n'y a plus que des cris de joie qui puissent exprimer nos reconnaissances. « 0 merveille ! s'écrie un grand philosophe » et un grand martyr'', ô échange incompréhen- » sible, et surprenant artifice de la Sagesse di- » vine ! » Un seul est frappé, et tous sont délivrés. Dieu frappe son Fils innocent pour l'amour des hommes coupables, et pardonne aux hommes coupables pour l'amour de son Fils innocent. « Le n juste paie ce qu'il ne doit pas , et acquitte les » pécheurs de ce qu'ils doivent ; car qu'est-ce qui )) pouvait mieux couvrir nos péchés que sa justice? » Comment pouvait être mieux expiée la rébellion » des serviteurs que par l'obéissance du Fils? i> L'iniquité de plusieurs est cachée dans un seul "juste, et la justice d'un seul fait que plusieurs )' sont justifiés. » A quoi donc ne devons-nous pas prétendre? « Celui qui nous a aimés étant pé- » cheurs, jusqu'à donner sa vie pour nous, que » nous refusera-t-il après qu'il nous a réconciliés » et justifiés par son sang'? » Tout est à nous par Jésus-Christ, la grâce, la sainteté, la vie, la gloire, la béatitude : le royaume du Fils de Dieu est notre héritage ; il n'y a rien au-dessus de nous, pourvu seulement que nous ne nous ravilissions pas nousmêmes. ■
Pendant que Jésus-Christ comble nos désirs el surpasse nos espérances , il consomme l'œuvre de Dieu commencée sous les patriarches el dans la loi de Moïse.
Alors Dieu voulait se faire connaître par des expériences sensibles : il se montrait magnifique en promesses temporelles, bon en comblant ses enfants des biens qui flattent les sens, puissant en les délivrant des mains de leurs ennemis, fidèle en les amenant dans la Terre promise à leurs pères, juste par les récompenses et les châtiments qu'il leur envoyait manifestement selon leurs œuvres.
Toutes ces merveilles préparaient les voies aux vérités que Jésus-Christ venait enseigner. Si Dieu est bon jusqu'à nous donner ce que demandent nos sens, combien plutôt nous donnera-t-il ce que demande notre esprit fait à son image? S'il est si tendre et si bienfaisant envers ses enfants, renfermera-t-il son amour et ses libéralités dans ce peu d'années qui composent notre vie? Ne donnera-t-il à ceux qu'il aime qu'une ombre de félicité , et qu'une terre fertile en grains et en huile? N'y aura-t-il point un pays où il répande avec abondance les biens véritables?
1! y en aura un sans doute, et Jésus-Christ nous le vient montrer. Car enfin le Tout-Puissant n'aurait fait que des ouvrages peu dignes de lui , si toute sa magnificence ne se terminait qu'à des grandeurs exposées à nos sens infirmes. Tout ce
1. Joan., xv.i,2i.25,20. — 2. Apoc.m.-H. 3. Jus. in Episl. ttd Diogn., a. 9. — 4. nom., v, G, 7, 8, 9, 10.
qui n'est pas éternel ne répond ni à la majesté d'un Dieu éternel, ni aux espérances de l'homme à qui il a fait connaître son éternité; et cette immuable fidélité qu'il garde à ses serviteurs, n'aura jamais un objet qui lui soit proportionné, jusqu'à ce qu'elle s'étende à quelque chose d'immortel et de permanent.
11 fallait donc qu'à la fin Jésus-Christ nous ouvi'îl les cieux , pour y découvrir à notre foi cette cite' permanente oîi nous devons être recueillis après cette vie '. Il nous fait voir que si Dieu prend pour son titre éternel le nom de Dieu d'Abraham , d'Isaac et de Jacob, c'est à cause que ces saints hommes sont toujours vivants devant lui. Dieu n'est pas le Dieu des morts- : 11 n'est pas digne de lui de ne faire , comme les hommes , qu'accompagner ses amis jusqu'au tombeau, sans leur laisser au delà aucune espérance ; et ce lui serait une honte de se dire avec tant de force le Dieu d'Abraham , s'il n'avait fondé dans le ciel une cité éternelle oii Abraham et ses enfants pussent vivre heureux.
C'est ainsi que les vérités de la vie future nous sont développées par Jésus-Christ ; il nous les montre, même dans la loi. La vraie Terre promise, c'est le royaume céleste. C'est après cette bienheureuse patrie que soupiraient Abraham, Isaac et Jacob^ : la Palestine ne méritait pas de terminer tous leurs vœux, ni d'être le seul objet d'une si longue attente de nos pères.
L'Egypte d'oii il faut sortir, le désert où il faut passer, la Babylone dont il faut rompre les prisons pour entrer ou pour retourner à notre patrie, c'est le monde avec ses plaisirs et ses vanités : c'est là que nous sommes vraiment captifs et errants, séduits par le péché et ses convoitises; il nous faut secouer ce joug, pour trouver dans Jérusalem et dans la cité de notre Dieu , la liberté véritable , et un sanctuaire non fait de main d'homme''-, où la gloire du Dieu d'Israël nous apparaisse.
Par cette doctrine de Jésus-Christ , le secret de Dieu nous est découvert ; la loi est toute spirituelle, ses promesses nous introduisent à celles de l'Evangile , et y servent de fondement. Une même lumière nous paraît partout : elle se lève sous les patriarches ; sous Moïse et sous les prophètes elle s'accroît; Jésus-Christ, plus grand que les patriarches , plus autorisé que Moïse, plus éclairé que tous les prophètes, nous la montre dans sa plénitude.
A ce Christ, à cet Homme-Dieu, à cet homme qui tient sur la terre , comme parle saint Augustin , la place de la vérité , et la fait voir personnellement résidente au milieu de nous ; à lui , dis-je , était réservé de nous montrer toute vérité , c'està-dire celle des mystères, celle des vertus, et celle des récompenses que Dieu a destinées à ceux qu'il aime.
C'était de telles grandeurs que les Juifs devaient chercher en leur Messie. Il n'y a rien de si grand que de porter en soi-même , et de découvrir aux hommes, la vérité tout entière qui les nourrit, qui les dirige, et qui épure leurs yeux jusqu'à les rendre capables de voir Dieu.
Dans le temps que la vérité devait être montrée
i. Hebr., xi, 8. 9, 10, 13, 14, 15, 16. — 2 MaWi.. xxii, 32; Luc XX, 38.— 3. Hebr., xi, 14, 15, 16. — 4. //. Cor., v, 1.
SECONDE PARTIE. — DE LA SUITE DE LA RELIGION
aux hommes avec cette plénitude, il était aussi ordonné qu'elle serait annoncée par toute la terre , et dans tous les temps. Dieu n'a donné à Moïse qu'un seul peuple et un temps déterminé : tous les siècles , et tous les peuples du monde sont donnés à Jésus-Christ; il a ses élus partout, et son Eglise répandue dans tout l'univers ne cessera jamais de les enfanter. « Allez, dit-il', enseignez toutes les » nations , les baptisant au nom du Père , et du ■) Fils, et du Saint-Esprit, et leur apprenant à gar- » der tout ce que je vous ai commandé : et voilà » je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des » siècles. »