Mnft/i., XXVIII.19. — 2. Luc, xxiv
Gentils par la réprobation des Juifs ingrats , qui se rendent de plus en plus indignes de l'Evangile. Saint Paul tend les mains aux Gentils : il traite avec une force merveilleuse ces importantes questions ' : « Si le Christ devait souffrir, et s'il était » le premier qui devait annoncer la vérité au peu- » pie et aux Gentils, après être ressuscité des » morts ; » il prouve l'affirmative par Moïse et par les prophètes, et appelle les idolâtres à la connaissance de Dieu, au nom de Jésus-Christ ressuscité. Ils se convertissent en foule : saint Paul fait voir que leur vocation est un effet de la grâce qui ne distingue plus ni Juifs ni Gentils. La fureur et la jalousie transportent les Juifs; ils font des complots terribles contre saint Paul , outrés principalement de ce qu'il prêche les Gentils, et les amène au vrai Dieu : ils le livrent enfin aux Romains . comme ils leur avaient livré Jésus-Christ. Tout l'empire s'émeut contre l'Eglise naissante ; et Néron , persécuteur de tout le genre humain , fut le premier persécuteur des fidèles. Ce tyran fait mourir saint Pierre et saint Paul. Rome est consacrée par leur sang; et le martyre de saint Pierre, prince des apôtres, établit dans la capitale de l'empire le siège principal de la religion. Cependant le temps approchait où la vengeance divine devait éclater sur les Juifs impénitents : le désordre se met parmi eux ; un faux zèle les aveugle , et les rend odieux à tous les hommes ; leurs faux prophètes les enchantent par les promesses d'un règne imaginaire. Séduits par leurs tromperies, ils ne peuvent plus souffrir aucun empire légitime, et ne donnent aucunes bornes à leurs attentats. Dieu les livre au sens réprouvé. Ils se révoltent contre les Romains qui les accablent; Tite même , qui les ruine , reconnaît qu'il ne fait que prêter sa main à Dieu irrité contre eux-; Adrien achève de les exterminer. Ils périssent avec toutes les marques de la vengeance divine : chassés de leur terre , et esclaves par tout l'univers , ils n'ont plus ni temples, ni autel , ni sacrifice, ni pays ; et on ne voit en Juda aucune forme de peuple.
Dieu cependant avait pourvu à l'éternité de son culte : les Gentils ouvrent les yeux , et s'unissent en esprit aux Juifs convertis. Ils entrent par ce moyen dans la race d'Abraham , et devenus ses enfants par la foi , ils héritent des promesses qui lui avaient été faites. Un nouveau peuple se forme, et le nouveau sacrifice , tant célélôré par les prophètes , commence à s'offrir par toute la terre.
Ainsi fut accompli de point en point l'ancien oracle de Jacob : Juda est multiplié dès le commencement plus que tous ses frères; et ayant conservé une certaine prééminence , il reçoit enfin la royauté comme héréditaire. Dans la suite, le peuple de Dieu est réduit à sa seule race ; et renfermé dans sa tribu, il prend son nom. En Juda se continue ce grand peuple promis à Abraham , à Isaac et à Jacob : en lui se perpétuent les autres promesses, le culte de Dieu , le temple , les sacrifices, la possession de la Terre promise , qui ne s'appelle plus que la Judée. Malgré leurs divers états, les Juifs demeurent toujours en corps de peuple réglé et de royaume, usant de ses lois. On y voit
i. .Ici., XXVI, 23. — 2. Philost.,Vit. Àponon. \Th\jan., lih. W. cap. 29 ; Joscjih.. de Bello Jud., lili. Vil, cap. li'.. a\. Iih. VI, cap. 8.
naître toujours ou dos rois , ou des magistrats et des juges, jusqu'à ce que le Messie vienne : il vient, et le royaume de Juda peu à peu tombe en ruine. Il est détruit tout à fait, et le peuple juif est chassé sans espérance de la terre de ses pères. Le Messie devient l'attente des nations, et il règne sur un nouveau peuple.
Mais, pour garder la succession et la continuité, il fallait que ce nouveau peuple fût enté , pour ainsi dire, sur le premier, et comme dit saint Paul' ; « l'olivier sauvage sur le franc olivier, afin » de participer à sa bonne sève. » Aussi est-il arrivé que l'Eglise, établie premièrement parmi les Juifs , a reçu enfin les Gentils , pour faire avec eux un même arbre, un même corps, un même peuple , et les rendre participants de ses grâces et de ses promesses.
Ce qui arrive après cela aux Juifs incrédules , sous Vespasien et sous Tite.ne regarde plus la suite du peuple de Dieu. C'est un châtiment des rebelles , qui , par leur infidélité envers la semence promise à Abraham et à David , ne sont plus Juifs, ni fils d'Abraham que selon la chair, et renoncent à la promesse par laquelle les nations devaient être bénies.
Ainsi cette dernière et épouvantable désolation des Juifs n'est plus une transmigration, comme celle de Babylone ; ce n'est pas une suspension du gouvernement et de l'état du peuple de Dieu , ni du service solennel de la religion : le nouveau peuple déjà formé et continué avec l'ancien en Jésus-Christ n'est pas transporté; il s'étend et se dilate sans interruption, depuis Jérusalem, où il devait naître, jusqu'aux extrémités de la terre. Les Gentils agrégés aux Juifs deviennent dorénavant les vrais Juifs, le vrai royaume de Juda opposé à cet Israël schismatique et retranché du peuple de Dieu , le vrai royaume de David , par l'obéissance qu'ils rendent aux lois et à l'Evangile de Jésus-Christ, fils de David.
Après l'établissement de ce nouveau royaume, il ne faut pas s'étonner si tout périt dans la Judée. Le second temple ne servait plus de rien depuis que le Messie y eût accompli ce qui était marqué par les prophéties. Ce temple avait eu la gloire qui lui était promise, quand le Désiré des nations y était venu. La Jérusalem visible avait fait ce qui lui restait à faire, puisque l'Eglise y avait pris sa naissance, et que de là elle étendait tous les jours ses branches par toute la terre. La Judée n'est plus rien à Dieu ni à la religion, non plus que les Juifs ; et il est juste qu'en punition de leur endurcissement , leurs ruines soient dispersées par toute la terre.
C'est ce qui leur devait arriver au temps du Messie , selon Jacob , selon Daniel , selon Zacharie, et selon tous leurs prophètes-; mais comme ils doivent revenir un jour à ce Messie qu'ils ont méconnu , et que le Dieu d'Abraham n'a pas encore épuisé ses miséricordes sur la race quoique infidèle de ce patriarche , il a trouvé un moyen , dont il n'y a dans le monde que ce seul exemple , de conserver les Juifs hors de leur pays et dans leur ruine , plus longtemps même que les peuples qui
1. nom., xr, n. — 2. Osée , m. K, h ; is., i.ix, 20, 21 ; Zm-h. xi 13 Uî. 1" ; /lom., xr. M, elr. ' '
les ont vaincus. On ne voit plus aucun reste ni des anciens Assyriens , ni des anciens Mèdcs , ni des anciens Perses, ni des anciens Grecs, ni même des anciens Romains. La trace s'en est perdue, et ils se sont confondus avec d'autres peuples. Les Juifs, qui ont été la proie de ces anciennes nations si célèbres dans les histoires , leur ont survécu; et Dieu en les conservant nous tient en attente de ce qu'il veut faire encore des malheureux restes d'un peuple autrefois si favorisé. Cependant leur endurcissement sert au salut des Gentils, et leur donne cet avantage de trouver en des mains non suspectes les Ecritures qui ont prédit Jésus-Christ et ses mystères. Nous voyons entre autres choses, dans ses Ecritures', et l'aveuglement et les malheurs des Juifs qui les conservent si soigneusement. Ainsi, nous profitons de leur disgrâce; leur infidélité fait un des fondements de notre foi ; ils nous apprennent à craindre Dieu , et nous sont un spectacle éternel des jugements qu'il exerce sur ses enfants ingrats, afin que nous apprenions à ne nous point glorifier des grâces faites à nos pères.
Un mystère si merveilleux, et si utile à l'instruction du genre humain , mérite bien d'être considéré. Mais nous n'avons pas besoin des discours humains pour l'entendre : le Saint-Esprit a pris soin de nous l'expliquer par la bouche de saint Paul ; et je vous prie d'écouter ce que cet apôtre en a écrit aux Romains -.
Après avoir parlé du petit nombre de Juifs qui avait reçu l'Evangile, et de l'aveuglement des autres , il entre dans une profonde considération de ce que doit devenir un peuple honoré de tant de grâces, et nous découvre tout ensemble le profit que nous tirons de leur chute, et les fruits que produira un jour leur conversion. « Les Juifs sont- ') ils donc tombés, dit-iP, pour ne se relever ja- » mais? à Dieu ne plaise. Mais leur chute a donné » occasion au salut des Gentils , afin que le salut I) des Gentils leur causât une émulation » qui les fît rentrer en eux-mêmes. « Que si leur chute a » été la richesse des Gentils » qui se sont convertis en si grand nombre , « quelle grâce ne verrons- » nous pas reluire quand ils retourneront avec n plénitude ! Si leur réprobation a été la réconci- I) liation du monde, leur rappel ne sera-t-il pas » une résurrection de mort à vie? Que si les-pré- I) mices tirées de ce peuple sont saintes, la masse » l'est aussi ; si la racine est sainte , les rameaux » le sont aussi ; et si quelques-unes des branches )) ont été retranchées , et que toi , Gentil , qui n'é- >' tais qu'un olivier sauvage, tu aies été enté parmi >) les branches qui sont demeurées sur l'olivier n franc, en sorte que tu participes au suc découlé » de sa racine , garde-toi de t'élever contre les » branches naturelles. Que si tu t'élèves, songe » que ce n'est pas toi qui portes la racine, mais » que c'est la racine qui te porte. Tu diras peut- » être : Les branches naturelles ont été coupées » afin que je fusse enté en leur place. 11 est vrai , » l'incrédulité a causé ce retranchement, et c'est » ta foi qui te soutient. Prends donc garde de ne " t'enllcr pas , mais demeure dans la crainte ; car
t. /s., VI , i.n, LUI, Lxv; Dan., ix ; Matth.. xiii ; Joan., xii .\cl. xxviii ; Hom., x[. — 2. Itom.. xj, 1, 2, clc. — 3. Jdcm.
SECONDE PARTIE. — DE LA SUITE DE LA RELIGION
» si Dieu n'a pas épargné les branches naturelles, » tu dois craindre qu'il ne l'épargne encore » moins. »
Qui ne tremblerait en écoutant ces paroles de r.\pôtre"? Pouvons-nous n'être pas épouvantés de la vengeance qui éclate depuis tant de siècles terriblement sur les Juifs, puisque saint Paul nous avertit de la part de Dieu que notre ingratitude nous peut attirer un semblable traitement? Mais écoutons la suite de ce grand mystère. L'Apôtre continue à parler aux Gentils convertis. « Considérez, leur " dit-il', la clémence et la sévérité de Dieu : sa » sévérité envers ceu.x qui sont déchus de sa grâce, » et sa clémence envers vous, si toutefois vous de-
• meurez fermes en l'état où sa bonté vous a mis ; " autrement vous serez retranchés comme eux. )) Que s'ils cessent d'être incrédules, ils seront en- " tés de nouveau, parce que Dieu (qui les aretran- ■I chés) est assez puissant pour les faire encore I' reprendre. Car si vous avez été détachés de l'o- » livier sauvage où la nature v'ous avait fait naître, )■ pour être entés dans l'olivier franc contre l'ordre » naturel, combien plus facilement les branches " naturelles de l'olivier même seront-elles entées - sur leur propre tronc? » Ici l'Apôtre s'élève audessus de tout ce qu'il vient de dire, et entrant ^ dans les profondeurs des conseils de Dieu, il pour- ' suit ainsi son discours^ : « Je ne veux pas, mes
» frères , que vous ignoriez ce mystère , afm que
• vous appreniez à ne présumer pas de vous-mêmes. ■ C'est qu'une partie des Juifs est tombée dans l'a- > veuglement, afin que la multitude des Gentils " entrât cependant dans l'Eglise , et qu'ainsi tout " Israël fût sauvé, seloa qu'il est écrit^ : Il sortira " de Sion un libérateur qui bannira l'impiété de )i Jacob , et voici l'alliance que je ferai avec eux » lorsque j'aurai effacé leurs péchés. »
Ce passage d'Isaïe, que saint Paul cite ici selon les Septante, comme il avait accoutumé, à cause que leur version était connue par toute la terre, est encore plus fort dans l'original , et pris dans toute sa suite. Car le prophète y prédit avant toutes choses la conversion des Gentils par ces paroles : « Ceux d'Occident craindront le nom du Seigneur, » .et ceux d'Orient verront sa gloire. » Ensuite, sous la figure d'un fleuve rapide poussé par un vent impétueux, Isaïe voit de loin les persécutions qui feront croître l'Eglise. Enfin le Saint-Esprit lui apprend ce que deviendront les Juifs, et lui déclare « que le Sauveur viendra à Sion , et s'approchera » de ceux de Jacob , qui alors se convertiront de " leurs péchés ; et voici , dit le Seigneur, l'alliance >' que je ferai avec eux. Mon esprit qui est en toi, I) ô prophète! et les paroles que j'ai mises en ta » bouche, demeureront éternellement non-seule- » ment dans ta Jiouche , mais encore dans la bou- 1) che de tes enfants, et des enfants de tes enfants, «> maintenant et à jamais dit le Seigneur*. »
Il nous fait donc voir clairement qu'après la conversion des Gentils , le Sauveur que Sion ^'ait méconnu , et que les enfants de Jacob avaient rejeté, se tournera vers eux, effacera leurs péchés, et leur rendra l'intelligence des prophéties qu'ils auront perdue durant un long temps pour passer
1. Rom, 22 elscq. —2. Idem, XI, 25 et seq. — 3. 7s., u\ 20. — 4. /i;em,20,21.