TROISIÈME PARTIE. — LES EMPIRES
vais princes. Ceux-ci étaient épargnés pendant leur vie , le repos public le voulait ainsi ; mais ils n'étaient pas exempts du jugement qu'il fallait subir après la mort'. Quelques-uns ont été privés de la sépulture, mais on en voit peu d'exemples; et au contraire , la plupart des rois ont été si chéris des peuples, que chacun pleurait leur mort autant que celle de son père ou de ses enfants.
Cette coutume déjuger les rois après leur mort parut si sainte au peuple de Dieu, qu'il l'a toujours pratiquée. Nous voyons dans l'Ecriture que les méchants rois étaient privés de la sépulture de leurs ancêtres; et nous apprenons de Josèphe-que celte coutume durait encore du temps des Asmo- I néens. Elle faisait entendre aux rois, que si leur majesté les met au-dessus des jugements humains pendant leur vie, ils y reviennent enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes.
Les Egyptiens avaient l'esprit inventif, mais ils le tournaient aux choses utiles. Leurs Mercures ont rempli l'Egypte d'inventions merveilleuses , et ne lai avaient presque rien laissé ignorer de ce qui ' pouvait rendre la vie commode et tranquille. Je ne puis laisser aux Egyptiens la gloire qu'ils ont donnée à leur Osiris, d'avoir inventé le labourage^; car on le trouve de tout temps dans les pays voisins de la terre d'où le genre humain s'est répandu, et on ne peut douter qu'il ne fût connu dès l'origine du monde. Aussi les Egyptiens donnent-ils eux-mêmes une si grande antiquité à Osiris , qu'on voit bien qu'ils ont confondu son temps avec celui des commencements de l'univers , et qu'ils ont ! voulu lui attribuer les choses dont l'origine passait \ de bien loin tous les temps connus dans leur histoire. Mais si les Egyptiens n'ont pas inventé l'agriculture , ni les autres arts que nous voyons devant le déluge, ils les ont tellement perfectionnés, et ont pris un si grand soin de les rétablir parmi les peuples oîi la barbarie les avait fait oublier, que leur gloire n'est guère moins grande que s'ils en avaient été les inventeurs.
11 y en a même de très-importants dont on ne peut leur disputer l'invention. Comme leur pays était uni , et leur ciel toujours pur et sans nuage , ils ont été les premiers à observer le cours des astres'. Ils ont aussi les premiers réglé l'année. Ces observations les ont jetés naturellement dans l'arithmétique ; et s'il est vrai , ce que dit Platon", que le soleil et la lune aient enseigné aux hommes la science des nombres, c'est-à-dire, qu'on ait commencé les comptes réglés par celui des jours , des mois et des ans , les Egyptiens sont les premiers qui aient écouté ces - merveilleux maîtres. Les planètes et les autres astres ne leur ont pas été moins connus ; et ils ont trouvé cette grande année qui ramène tout le ciel à son premier point. Pour reconnaître leurs terres tous les ans couvertes par le débordement du Nil , ils ont été obligés de recourir à l'arpentage , qui leur a bientôt appris la géométrie \ Ils étaient grands observateurs de la nature qui, dans un air si serein et sous un soleil si ardent, était forte et féconde parmi eux'. C'est aussi ce qui leur a fait inventer ou per-
1. Diod., lib. I, sect. 2, n. 23. — 2. Ant., lili. XIII, c. 23, al. 15. — 3. Diod., ). 1. se:l. i, a. 8; Plut-, de Isid. et Osir. — i. Plat.. F.pin.; DM., 1. 1, sect, 2, n. 8; Herod-, 1. II, c. i. — 5, Plat., in Tim. — 6. Diod.. l. I, secl. 2,D, i9.— l.Diod., ibid ,et30; Herod., lib. II, c. 4.
fectionner la médecine. Ainsi toutes les sciences ont été en grand honneur parmi eux. Les inventeurs des choses utiles recevaient, et de leur vivant et après leur mort, de dignes récompenses de leurs travaux. C'est ce qui a consacré les livres de leurs deux Mercures, et lésa fait regarder comme des livres divins. Le premier de tous les peuples où on voie des bibliothèques , est celui d'Egypte. Le titre qu'on leur donnait inspirait l'envie d'y entrer et d'en pénétrer les secrets : on les appelait le trésor des remèdes de l'âme'. Elle s'y guérissait de l'ignorance, la pkis dangereuse de ses maladies , et la source de toutes les autres.
Une des choses qu'on imprimait le plus fortement dans l'esprit des Egyptiens, était l'estime et l'amour de leur patrie. Elle était, disaient-ils, le séjour des dieux : ils y avaient régné durant des milliers infinis d'années. Elle était la mère des hommes et des animaux , que la terre d'Egypte , arrosée du Nil, avait enfantés pendant que le reste de la nature était stérilet Les prêtres, qui composaient l'histoire d'Egypte de cette suite immense de siècles qu'ils ne remplissaient que de fables et des généalogies de leurs dieux , le faisaient pour imprimer dans l'esprit des peuples l'antiquité et la noblesse de leur pays. Au reste , leur vraie histoire était renfermée dans des bornes raisonnables ; mais ils trouvaient beau de se perdre dans un abîme infini de temps qui semblait les approcher de l'éternité.
Cependant l'amour de la patrie avait des fondements plus solides. L'Egypte était en effet le plus beau pays de l'univers, le plus abondant par la nature , le mieux cultivé par l'art, le plus riche, le plus commode et le plus orné par les soins et la magnificence de ses rois.
Il n'y avait rien que de grand dans leurs desseins et dans leurs travaux. Ce qu'ils ont fait du Nil est incroyable. Il pleut rarement en Egypte; mais ce fleuve qui l'arrose toute par ses débordements réglés , lui apporte les pluies et les neiges des autres pays. Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'Egypte était traversée d'une infinité de canaux d'une longueur et d'une largeur incroyable^. Le Nil portait partout la fécondité avec ses eaux salutaires , unissait les villes entre elles , et la grande mer, avec la mer Rouge ; entretenait le commerce au dedans et au dehors du royaume , et le fortifiait contre l'ennemi ; de sorte qu'il était tout ensemble et le nourricier et le défenseur de l'Egypte. On lui abandonnait la campagne ; mais les villes, rehaussées avec des travaux immenses, et s'élevant comme des îles au milieu des eaux, regardaient avec joie de cette hauteur, toute la plaine inondée et tout ensemble fertilisée par le Nil. Lorsqu'il s'enflait outre mesure, de grands lacs , creusés par les rois , tendaietal leur sein aux eaux répandues. Ils avaient leurs décharges préparées : de grandes écluses les ouvraient ou les fermaient selon le besoin ; et les eaux ayant leur retraite, ne séjournaient sur les terres qu'autant qu'il fallait pour les engraisser.
Tel était l'usage de ce grand lac, qu'on appelait le lac de Myris ou de Mœris ; c'était le nom du roi
t. Diod., 1. I, sect. 2, n. 5, — 2. Plat, in Tim.; Diod.. lib. I, sect. 1, n. 5. — 3. Herod., 1. II, c. 108; Cioil,, 1. 1 , sect. 2, n. 10-11.
DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE
qui l'avait fail faire'. On est étonné quand on lit, ce qui néanmoins est certain, qu'il avait do tour environ cent quatre-vingts de nos lieues. Pour ne point perdre trop de bonnes terres en le creusant, on l'avait étendu principalement du côté de la Libye. La pêche en valait ad prince des sommes immenses ; et ainsi quand la terre ne produisait rien, on en tirait des trésors immenses en la couvrant d'eau. Deux pyramides, dont chacune portait sur un tràne deux statues colossales ,i'une de Myris, et l'autre de sa femme, s'élevaient de trois cents pieds au milieu du lac, et occupaient sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on les avait érigées avant que le creux eût été rempli , et montraient qu'un lac de cette étendue avait été fait de main d'homme sous un seul prince.
Ceux qui ne savent pas jusques à quel point on peut ménager la terre , prennent pour fable ce qu'on raconte du nombre des villes d'Egypte'. La richesse n'en était pas moins incroyable. Il n'y en avait point qui ne fût remplie de temples magnifiques et de superbes palais ^ L'architecture y montrait partout cette noble simplicité , et cette grandeur qui remplit l'esprit. De longues galeries y étalaient des sculptures que la Grèce prenait pour modèles. Thèbes le pouvait disputer aux plus belles villes de l'univers''. Ses cent portes chantées par Homère sont connues de tout le monde. Elle n'était pas moins peuplée qu'elle était vaste : et on a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble dix mille combattants par chacune de ses portes^ Qu'il y ait, si l'on veut, de l'exagération dans ce nombre, toujours est-il assuré que son peuple était innombrable. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnificence et sa grandeur", encore qu'ils n'en eussent vu que les ruines , tant les restes en étaient augustes.
Si nos voyageurs avaient pénétré jusqu'au lieu où cette ville était bâtie , ils auraient sans doute encore trouvé quelque chose d'incomparable dans ses ruines ; car les ouvrages des Egyptiens étaient faits pour tenir contre le temps. Leurs statues étaient des colosses. Leurs colonnes étaient immenses'. L'Egypte visait au grand et voulait frapper les yeux de loin, mais toujours en les contentant par la justesse des proportions. On a découvert dans le Saïd (vous savez bien que c'est le nom de la Thébaïde) des temples et des palais presque encore entiers, où ces colonnes et ces statues sont innombrables". On y admire surtout un palais dont les restes semblent n'avoir subsisté que pour effacer la gloire de tous les plus grands ouvrages. Quatre allées à perte de vue, et bornées de part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi rare que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues à quatre portiques dont la hauteur étonne les yeux. Quelle magnificence et quelle étendue! Encore ceux qui nous ont décrit ce prodigieux édifice n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le tour, et ne sont pas même assurés d'en avoir vu la moitié; mais tout ce qu'ils y ont vu était
1. Hero<l.,\.U, c. 101, U9 ; Diod., 1. I, secl. 2,n. 8. —'î.Herod., 1. II, c. 17" ; Diod., 1. 1, scct. 2. n. 6 el seq. — 3. Hcrod., 1. II, c. U8. 153, etc. - i. Oiorf., 1. I, secl. 2, n. i. — 5. Pomp. Mêla, I. I, c. 9. — G. Strab., I. XVII -, Taeit.. Annal., I II. c. 60, — 7. Ilerod. el DM., loc. cit. — 8. \0]jnges du Levant, par M. ThC-venot, 1. II, cbap. 5.
surprenant. Une salle, qui apparemment faisait le milieu de ce superbe palais , était soutenue de sixvingts colonnes de six brassées de grosseur, grandes à proportion, et entremêlées d'obélisques que tant de siècles n'ont pu abattre. Les couleurs mêmes , c'est-à-dire ce qui éprouve le plus tôt le pouvoir du temps , se soutiennent encore parmi les ruines de cet admirable édifice, et y conservent leur vivacité : tant l'Egypte savait imprimer le caractère d'immortalité à tous ses ouvrages ! Maintenant que le nom du roi pénètre aux parties du monde les plus inconnues , et que ce prince étend aussi loin les recherches qu'il fait faire des plus beaux ouvrages de la nature et de l'art , ne serait-ce pas un digne objet de cette noble curiosité, de découvrir les beautés que la Thébaïde renferme dans ses déserts, et d'enrichir notre architecture des inventions de l'Egypte? Quelle puissance et quel art a pu faire d'un tel pays la merveille de l'unii vers? et quelles beautés ne trouverait-on pas si on pouvait aborder la ville royale, puisque si loin d'elle on découvre des choses si merveilleuses?
Il n'appartenait qu'à l'Egypte de dresser des monuments pour la postérité. Ses obélisques font encore aujourd'hui, autant par leur beauté que par leur hauteur, le principal ornement de Rome : et la puissance romaine , désespérant d'égaler les Egyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur d'emprunter les monuments de leurs rois.
L'Egypte n'avait point encore vu de grands édifices que la tour de Babel, quand elle imagina ses pyramides , qui , par leur figure autant que par leur grandeur, triomphent du temps et des Barbares. Le bon goût des Egyptiens leur fit aimer ; dès lors la solidité et la régularité toute nue. N'estce point que la nature porte d'elle-même à cet air simple, auquel on a tant de peine à revenir, quand le goût a été gâté par des nouveautés et des hardiesses bizarres? Quoi qu'il en soit, les Egyptiens n'ont aimé qu'une hardiesse réglée, ils n'ont cherché le nouveau et le surprenant que dans la variété infinie de la nature, et ils se vantaient d'être les seuls qui avaient fait, comme les dieux, des ouvrages immortels. Les inscriptions des pyramides n'étaient pas moins nobles que l'ouvrage. Elles parlaient aux spectateurs'. Une de ces pyra- ' mides , bâtie de briques , avertissait par son titre qu'on se gardât bien de la comparer aux autres , « et qu'elle était autant au-dessus de toutes les « pyramides , que Jupiter était au-dessus de tous » les dieux. »
Mais quelque effort que fassent les hommes , leur néant paraît partout. Ces pyramides étaient des tombeaux^; encore les rois qui les ont bâties n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés , et ils n'ont pas joui de leur sépulcre.
Je ne parlerais pas de ce beau palais qu'on appelait le Labyrinthe ^ si Hérodote , qui l'a vu , ne nous assurait qu'il était plus surprenant que les pyramides. On l'avait bâti sur le bord du lac de Myris, el on lui avait donné une vue proportionnée à sa grandeur. Au l'este, ce n'était pas tant un seul palais qu'un magnifique amas de douze palais disposés régulièrement, et qui communiquaient
1. lier., I. Il, f. 13G. — 2. Ikrod., ib.; Diod.. I. I, secl. 2, n. 1.5, 16, 17. — 3. Herod.,l.\l, c. U8; Diod .ibid., n. 13.