‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 300 sur 609 · TROISIEME PARTIE. — LES EMPIRES · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE. — LES EMPIRES

ensemble. Quinze cents chambres mêlées de terrasses s'arrangeaient autour de douze salles , et ne laissaient point de sortie à ceux qui s'engageaient à les visiter. Il y avait autant de bâtiments pardessous terre. Ces bâtiments souterrains étaient destinés à la sépulture des rois ; et encore (qui le pourrait dire sans honte et sans déploreç l'aveuglement de l'esprit humain?) à nourrir les crocodiles sacrés, dont une nation d'ailleurs si sage faisait ses dieux.

Vous vous étonnez de voir tant de magnificence dans les sépultures de l'Egypte. C'est qu'outre qu'on les érigeait comme des monuments sacrés pour porter aux siècles futurs la mémoire des grands princes, on les regardait encore comme des demeures éternelles'. Les maisons étaient appelées des hôtelleries, oii l'on n'était qu'en passant, et pendant une vie trop courte pour terminer tous nos desseins ; mais les maisons véritables étaient les tombeaux, que nous devions Ifabiter durant des siècles infinis.

Au reste, ce n'était pas sur les choses inanimées que l'Egypte travaillait le plus. Ses plus nobles travaux et son plus bel art consistait à former les hommes. La Grèce en était si persuadée que ses plus grands hommes, un Homère, un Pythagore , un Platon , Lycurgue même et Selon , ces deux grands législateurs , et les autres qu'il n'est pas besoin de nommer, allèrent apprendre la sagesse en Egypte^. Dieu a voulu que Moïse même fût instruit dans toute la sagesse des Egyptiens; c'est par là qu'il a commencé à être puissant en paroles et en œuvres^. La vraie sagesse se sert de tout; et Dieu ne veut pas que ceux qu'il inspire négligent les moyens humains , qui viennent aussi de lui à leur manière.

Ces sages d'Egypte avaient étudié le régime qui fait les esprits solides , les corps robustes , les femmes fécondes, et les enfants vigoureux. Par ce moyen, le peuple croissait en nombre et en forces. Le pays était sain naturellement , mais la philosophie leur avait appris que la nature veut être aidée. Il y a un art de former les corps aussi bien que les esprits. Cet art, que notre nonchalance nous a fait perdre , était bien connu des anciens, et l'Egypte l'avait trouvé. Elle employait principalement à ce beau dessein la frugalité et les exercices*. Dans un grand champ de bataille, qui a été vu par Hérodote % les crânes des Perses aisés à percer, et ceux des Egyptiens plus durs que les pierres auxquelles ils étaient mêlés , montraient la mollesse des uns, et la robuste constitution qu'une nourriture frugale et de vigoureux exercices donnaient aux autres. La course à pied, la course à cheval , la course dans les chariots , se pratiquaient en Egypte avec une adresse admirable; et il n'y avait point dans tout l'univers, de meilleurs hommes de cheval que les Egyptiens. Quand Diodore nous dit qu'ils rejetaient la lutte '^ comme un exercice qui donnait une fosce dangereuse et peu durable , il a dû l'entendre de la lutte outrée des athlètes, que la Grèce elle-même, qui la couronnait dans ses jeux, avait blâmée comme

1. Diod., 1. I, sert. 2, n. 15. 16, 17. — 2. Idem, n. 30-, Plut, de Isiil., c. r,. — 3. Act., VII, 22. — i. Diod., 1. I.scct. 2, n. 29. — 5. Herod., 1. lU, c. 12. - 6. Diod., 1. I, secl. 2, o. 29.

peu convenable aux personnes libres ; mais avec une certaine modération elle était digne des honnêtes gens; et Diodore lui-même nous apprend' que le Mercure des "Egyptiens en avait inventé les règles aussi bien que l'art de former les corps. Il faut entendre de même ce que dit encore cet auteur touchant la musique"-. Celle qu'il fait mépriser aux Egyptiens , comme capable de ramollir les courages , était sans doute celte musique molle et efféminée qui n'inspire que les plaisirs et une fausse tendresse. Car pour cette musique généreuse , dont les nobles accords élèvent l'esprit et le cœur, les Egyptiens n'avaient garde de la mépriser, puisque, selon Diodore même^ leur Mercure l'avait inventée , et avait aussi inventé le plus grave des instruments de musique. Dans la procession solennelle des Egyptiens , où l'on portait en cérémonie les livres de Trismégiste, on voit marcher à la tête le chantre tenant en main U7i symbole de la musique (je ne sais pas ce que c'est) et le livre des hymnes sacrés''. Enfin, l'Egypte n'oubliait rien pour polir l'esprit, ennoblir le cœur et fortifier le corps. Quatre cent mille soldats qu'elle entretenait étaient ceux de ses citoyens qu'elle exerçait avec plus de soin. Les lois de la milice se conservaient aisément et comme par ellesmêmes , parce que les pères les apprenaient à leurs enfants : car la profession de la guerre passait de père en fils comme les autres : et après les familles sacerdotales , celles qu'on estimait les plus illustres étaient , comme parmi nous , les familles destinées aux armes.

Je ne veux pas dire pourtant que l'Egypte ail été guerrière. On a beau avoir des troupes réglées et entretenues, on a beau les exercer à l'ombre dans les travaux militaires et parmi les images des combats; il n'y a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent les hommes guerriers. L'Egypte aimait la paix, parce qu'elle aimait la justice, et n'avait des soldats que pour sa défense. Contente de son pays, où tout abondait, elle ne songeait point aux conquêtes. Elle s'étendait d'une autre sorte , en envoyant ses colonies par toute la terre et avec elle la politesse et les lois. Les villes les plus célèbres venaient apprendre en Egypte leurs antiquités, et la source de leurs plus belles institutions ^ On la consultait de tous côtés sur les règles de la sagesse. Quand ceux d'Elide eurent établi les jeux olympiques , les plus illustres de la Grèce, ils recherchèrent par une ainbassade solennelle l'approbation des Egyptiens , et apprirent d'eux de nouveaux moyens "d'encourager les combattants^ L'Egypte régnait par ses conseils; et cet empire d'esprit lui parut plus noble et plus glorieux que celui qu'on établit par les armes. Encore que les rois de Thèbes fussent sans comparaison les plus puissants de tous les rois de l'Egypte, jamais ils n'ont entrepris sur les dynasties voisines, qu'ils ont occupées seulement quand elles eurent été envahies par les Arabes; de sorte qu'à vrai dire , ils les ont plutôt enlevées aux étrangers qu'ils n'ont voulu dominer sur les naturels du pays.

1. Diod., 1. I, sert. 1 , n. 8. — 2. Idem, secl. 2, n. 39. — 3. Ibid., sert. 1, n. 8. — i. Clem. Alex., Strom., 1. VI, p. 633. — 5. Plat, in Tim. — 6. Herod., 1. U, c. 160.

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE

Mais quand ils se sont mêlés d'être conquérants, ils ont surpassé tous les autres. Je ne parle point d'Osiris, vainqueur des Indes; apparemment c'est Bacchus ou quelque autre héros aussi fabuleux. Le père de Sésostris (les doctes veulent que ce soit Aménophis, autrement Mcmnon), ou par instinct, ou par humeur, ou, comme le disent les Egyptiens, par l'autorité d'un oracle, conçut le dessein de faire de son fils un conquérant'. Il s'y prit à la manière des Egyptiens, c'est-à-dire, avec de grandes pensées. Tous les enfants qui naquirent le même jour que Sésostris furent amenés à la cour par ordre du roi. 11 les fit élever comme ses enfants, et avec les mêmes soins que Sésostris, près duquel ils étaient nourris. Il ne pouvait lui donner de plus fidèles ministres, ni des compagnons plus zélés de ses combats. Quand il fut un peu avancé en âge , il lui fit faire son apprentissage par une guerre contre les Arabes. Ce jeune prince y apprit à supporter la faim et la soif, et soumit cette nation jusqu'alors indomptable. Accoutumé aux travaux guerriers par cette conquête, son père le fit tourner vers l'occident de l'Egypte; il attaqua la Libye , et la plus grande partie de cette vaste région fut subjuguée. En ce temps, son père mourut, et le laissa en état de tout entreprendre. Il ne conçut pas un moindre dessein que celui de la conquête du monde; mais avant que de sortir de son royaume , il pourvut à la sûreté du dedans , en gagnant le cœur de tous ses peuples par la libéralité et par la justice , et réglant au reste le gouvernement avec une extrême prudence'. Cependant il faisait ses préparatifs ; il levait des troupes, et leur donnait pour capitaines les jeunes gens que son père avait fait nourrir avec lui. Il y en avait dix-sept cents, capables de répandre dans toute l'armée le courage, la discipline, et l'amour du prince. Cela fait, il entra dans l'Ethiopie qu'il se rendit tributaire. Il continua ses victoires dans l'Asie. Jérusalem fut la première à sentir la force de ses armes. Le téméraire Roboam ne put lui résister, et Sésostris enleva les richesses de Salomon. Dieu, par un juste jugement, les avait livrées entre ses mains. Il pénétra dans les Indes plus loin qu'Hercule ni que Bacchus, et plus loin que ne fit depuis Alexandre , puisqu'il soumit le pays au delà du Gange. Jugez par là si les pays plus voisins lui résistèrent. Les Scythes obéirent jusqu'au Tanaïs; l'Arménie et la Cappadoce lui furent sujettes. 11 laissa iine colonie dans l'ancien royaume de Colchos, où les mœurs d'Egypte sont toujours demeurées depuis. Hérodote a vu dans l'Asie Mineure, d'une mer à l'autre, les monuments de ses victoires, avec les superbes inscriptions de Sésostris, roi des rois et seigneur des seigneurs. Il y en avait jusque dans la Tlirace , et il étendit son empire depuis le Gange jusqu'au Danube. La difficulté des vivres l'empêcha d'entrer plus avant dans l'Europe. Il revint après neuf ans, chargé des dépouilles de tous les peuples vaincus. Il y en eut qui défendirent courageusement leur liberté; d'autres cédèrent sans résistance.

Sésostris eut soin de marquer dans ses monuments la différence de ces peuples en figures hiéroglyphiques, à la manière des Egyptiens. Pour

i. Diod.. 1. I, scct. -2, n. "J. — 2. Itlcm.

décrire son empire , il inventa les caries de géographie. Cent temples fameux, érigés ea action de grâces aux dieux tutélaires de toutes les villes, furent les premières aussi bien que les plus belles marques de ses victoires; et il eut soin de publier, par les inscriptions , que ces grands ouvrages avaient .été achevés sans fatiguer ses sujets'. Il mettait sa gloire à les ménager, et à ne faire travailler aux monuments de ses victoires que les captifs. Salomon lui en avait donné l'exemple. Ce sage prince n'avait employé que les peuples tributaires dans les grands ouvrages qui ont rendu son règne immortel^. Les citoyens étaient attachés à de plus nobles exercices ; ils apprenaient à faire la guerre et à commander. Sésostris ne pouvait pas se régler sur un plus parfait modèle. Il régna trente-trois ans, et jouit longtemps de ses triomphes, beaucoup plus digne de gloire , si la vanité ne lui^ eût pas fait traîner son char par les rois vaincus^ Il semble qu'il ail dédaigné de mourir comme les autres hommes. Devenu aveugle dans sa vieillesse , il se donna la mort à lui-même , et laissa l'Egypte riche à jamais. Son empire pourtant ne passa pas la quatrième génération. Mais il restait encore du temps de Tibère des monuments magnifiques , qui en marquaient l'étendue et la quantité des tributs'.

L'Egypte retourna bientôt à son humeur pacifique. On a même écrit que Sésostris fut le premier à ramollir, après ses conquêtes, les mœurs de ses Egyptiens, dans la crainte des révoltes». S'il le faut croire, ce ne pouvait être qu'une précaution qu'il prenait pour ses successeurs. Car pour lui , sage et absolu comme il était , on ne voit pas ce qu'il pouvait craindre de ses peuples qui l'adoraient. Au reste, cette pensée est peu digne d'un si grand prince; et c'était mal pourvoir à la sûreté de ses conquêtes , que de laisser affaiblir le courage de ses sujets. 11 est vrai aussi que ce grand empire ne dura guère. Il faut périr par quelque endroit. La division se mit en Egypte. Sous Anysis l'aveugle , l'Ethiopien Sabacon envahit le royaume"; il en traita aussi bien les peuples , et y (il d'aussi grandes choses qu'aucun des rois naturels. Jamais on ne vit une modération pareille à la sienne , puisque , après cinquante ans d'un règne heureux, il retourna en Ethiopie, -pour obéir à des avertissements qu'il crut divins. Le royaume abandonné tomba entre les mains de Séthon , prêtre de Vulcain , prince religieux à sa mode , mais peu guerrier, et qui acheva d'énerver la milice en maltraitant les gens de guerre. Depuis ce temps , l'Egypte ne se soutint plus que par des milices étrangères. On trouve une espèce d'anarchie. On trouve douze rois choisis par le peuple, qui partagèrent entre eux le gouvernement du royaume. C'est eux qui ont bâti ces douze palais qui composaient le Labyrinthe. Quoique l'Egypte ne pût oublier ces magnificences , elle fut faible et divisée sous ces douze princes. Un d'eux (ce fut Psammitique) se rendit le maître par le secours des étrangers. L'Egypte se rétablit, et demeura assez puissante pendant cinq ou six règnes. Enfin

\. nioâ., 1. I, secl. 2, n. 5. —2. //. Par., viii, 9. — H. Diod.. 1. I, spct. 2, n. 10. — i. Tac, .4rin., 1. 11, c. 00. — 5. Nymphodnr.. I. .NUI ; /). Barbai:, in E.Tcerpt. posl Ikrod.— C. Ikrod., I. 11, c. 137; IHod., 1. 1, sect. 2. n. 18.

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