GH.A.PITRE V
Les Perses, les Gi'ecs, et Alexandre.
C.\MBYSE , fils de Cyrus , fut celui qui corrompit les mœurs des Perses**. Son père, si bien élevé parmi les soins de la guerre, n'en prit pas assez de donner au successeur d'un si grand empire une éducation semblable à la sienne; et, par le sort ordinaire des choses humaines , trop de grandeur nuisit à la vertu. Darius, fils d'Hystaspe, qui d'une vie privée fut élevé sur le trône, apporta de meilleures dispositions à la souveraine puissance , et fit quelques efforts pour réparer les désordres. Mais la corruption était déjà trop universelle ; l'abondance avait introduit trop de dérèglement dans les mœurs ; et Darius n'avait pas lui-même conservé assez de force pour être capable de redresser tout à fait les autres. Tout dégénéra sous ses successeurs , et le luxe des Perses n'eut plus de mesure.
Mais encore que ces peuples devenus puissants eussent beaucoup perdu de leur ancienne vertu en s'abandonnant aux plaisirs , ils avaient toujours conservé quelque chose de grand et de noble. Que peut-on voir de plus noble que l'horreur qu'ils avaient pour le mensonge", qui passa toujours parmi eux pour un vice honteux et bas? Ce qu'ils trouvaient le pUis lâche après le mensonge , était de vivre d'emprunt. Un^ telle vie leur paraissait fainéante, honteuse, servile, et d'autant plus méprisable qu'elle portait à mentir. Par une générosité naturelle à leur nation , ils traitaient honnêtement les rois vaincus. Pour peu que les enfants
1. Xenap.. Cymvœd., 1. Vil, c. 5. —2. Polyb.,\. V, c. M; 1. X, (Ai. — 3. Xetioph.. I. IV. 5. — 4. Idem, c. 5. — ». Plat., de Leg., 1. III. — r,. Mcili. l; llerod., 1. I. c. 138.
de ces princes fussent capables de s'accommoder avec les vainqueurs , ils les laissaient commander dans leur pays avec presque toutes les marques de leur ancienne grandeur'. Les Perses étaient honnêtes , civils , libéraux envers les étrangers , et j ils savaient s'en servir. Les gens de mérite étaient connus parmi eux , et ils n'épargnaient rien pour les gagner. Il est vrai qu'ils ne sont pas arrivés à la connaissance parfaite de cette sagesse qui apprend à bien gouverner. Leur grand empire fut toujours régi avec quelque confusion. Ils ne surent jamais trouver ce bel art, depuis si bien pratiqué par les Romains , d'unir toutes les parties d'un grand Etat, et d'en faire un tout parfait. Aussi n'étaient-ils presque jamais sans révoltes considérables. Ils n'étaient pourtant pas sans politique. Les règles de la justice étaient connues parmi eux; et ils ont eu de grands rois qui les faisaient observer avec une admirable exactitude. Les crimes étaient sévèrement punis ^ mais avec cette modération , qu'en pardonnant aisément les premières fautes^ on réprimait les rechutes par de rigoureux châtiments. Ils avaient beaucoup de bonnes lois, presques toutes venues de Cyrus et de Darius , fils d'Hystaspe^. Ils avaient des maximes de gouvernement , des conseils réglés pour les maintenir', et une grande subordination dans tous les emplois. Quand on disait que les grands qui composaient le conseil étaient les yeux et les oreilles du prince", on avertissait tout ensemble, et le prince, qu'il avait ses ministres comme nous avons les organes de nos sens , non pas pour se reposer, mais pour agir par leur moyen ; et- les ministres qu'ils ne devaient pas agir pour eux-mêmes , mais pour le prince, qui était leur chef, et pour tout le. corps de l'Etat. Ces ministres devaient être instruits des anciennes maximes de la monarchie". Le registre qu'on tenait des choses passées'' servait de règle à la postérité. On y marquait les services que chacun avait rendus, de peur qu'à la honte du prince et au grand malheur de l'Etat ils ne demeurassent sans récompense. C'était une belle manière d'attacher les particuliers au bien public , que de leur apprendre qu'ils ne devaient jamais sacrifier pour eux seuls, mais pour le roi et pour tout l'état où chacun se trouvait avec tous les autres. Un des premiers soins du prince était de faire fleurir l'agriculture ; et les satrapes dont le gouvernement était le mieux cultivé, avaient la plus grande part aux grâces '. Comme il y avait des charges établies pour la conduite des armes, il y en avait aussi pour veiller aux travaux rustiques , c'était deux charges semblables, dont l'une prenait soin de garder le pays, et l'autre de le cultiver. Le prince les protégeait avec une affection presque égale, et les faisait concourir au bien public. Après ceux qui avaient remporté quelque avantage à la guerre, les plus honorés étaient ceux qui avaient élevé beaucoup d'enfants'. Le respect qu'on inspirait aux Perses, dès leur enfance, pour l'autorité royale , allait jusqu'à l'excès, puisqu'ils y mêlaient de l'adoration, et paraissaient plutôt des esclaves que des sujets soumis par raison à un empire légitime; c'est l'esprit
i.Hcr., 1. m, c. 15. — 2. ner.,\. I, c. 137. - 3. Plat. , de Leg.. \. m. — 4. EstK., I, 13. — 5. Xenojih., Cyropœd., 1. VIIl. — 6. Esth., I, 13. — 7. Idem, vi, 1. — 8. Xenoph., (Econom. — 9. Herod., 1. 1, c. 13G.
DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE
lies Orienlaux; et peut-être que le naturel vif et violent de ces peuples demandait un gouvernement plus ferme et plus absolu.
La manière dont on élevait les enfants des rois est admirée par Platon', et proposée aux Grecs comme le modèle d'une éducation parfaite. Dès l'âge de sept ans on les tirait des mains des eunuques, pour les faire monter à cheval, et les exercer à la chasse. A l'âge de quatorze ans, lorsque l'esprit commence à se former, on leur donnait pour leur instruction , quatre hommes des plus vertueux et des plus sages de l'Etat. Le premier, dit Platon, leur apprenait la magie, c'est-à-dire, dans leur langage, le culte des dieux selon les anciennes maximes et selon les lois de Zoroastre, fils d'Oromase. Le second les accoutumait à dire la vérité, et à rendre la justice. Le troisième leur enseignait à ne se laisser pas vaincre par les voluptés, afin d'être toujours libres et vraiment rois, maîtres d'eux-mêmes et de leurs désirs. Le quatrième fortifiait leur courage contre la crainte, qui en eût fait des esclaves , et leur eût ôté la confiance si nécessaire au commandement. Les jeunes seigneurs étaient élevés à la porte du roi avec ses enfants^. On prenait un soin particulier qu'ils ne vissent ni n'entendissent rien de malhonnête. On rendait compte au roi de leur conduite. Ce compte qu'on lui rendait était suivi, par son ordre, de châtiments et de récompenses. La jeunesse qui les voyait , apprenait de bonne heure , avec la vertu , la science d'obéir et de commander. Avec une si belle institution que ne devait-on pas espérer des rois de Perse et de leur noblesse, si on eût eu autant de soin de les bien conduire dans le progrès de leur âge , qu'on en avait de les bien instruire dans leur enfance? Mais les mœurs corrompues de la nation les entraînaient bientôt dans les plaisirs , contre lesquels nulle éducation ne peut tenir. Il faut pourtant confesser que malgré cette mollesse des Perses, malgré le soin qu'ils avaient de leur beauté et de leur parui-e , ils ne manquaient pas de valeur. Ils s'en sont toujours piqués , et ils en ont donné d'illustres marques. L'art militaire avait parmi eux la préférence qu'il méritait, comme celui à l'abri duquel tous les autres peuvent s'exercer en repos ^ Mais jamais ils n'en connurent le fond , ni ne surent ce que peuvent dans une armée la sévérité, la discipline, l'arrangement des troupes, l'ordre des marches et des campements, et enfin une certaine conduite qui fait remuer ces grands corps sans confusion et à propos. Ils croyaient avoir tout fait quand ils avaient ramassé sans choix un peuple immense , qui allait au combat assez résolument, mais sans ordre , et qui se trouvait embarrassé d'une multitude infinie de personnes inutiles que le roi et les grands traînaient après eux seulement pour le plaisir. Car la mollesse était si grande, qu'ils voulaient trouver dans l'armée la même magnificence et les mêmes délices que dans les lieux où la cour faisait sa demeure ordinaire; de sorte que les rois marchaient accompagnés de leurs femmes , de leurs concubines, de leurs eunuques et de tout ce qui servait à leurs plaisirs. La vaisselle d'or et
1. l'Iat., Akili., I. — 2. .Yi!H., de Expcd. Ciiri Jun., 1. I. — 3. Xen.,
d'argent, et les meubles précieux, suivaient dans une abondance prodigieuse, et enfin tout l'attirail que demande une telle vie. Une armée composée de cette sorte, et déjà embarrassée de la multitude excessive de ses soldats , était surchargée par le nombre démesuré de ceux qui ne combattaient point. Dans cette confusion , on ne pouvait se mouvoir de concert; les ordres ne venaient jamais à temps , et dans une action tout allait comme à l'aventure, sans que personne fût en état de pourvoir à ce désordre. Joint encore qu'il fallait avoir fini bientôt , et passer rapidement dans un pays : car ce corps immense , et avide non-seulement de ce qui était nécessaire pour la vie, mais encore de ce qui servait au plaisir, consumait tout en peu de temps ; et on a peine à comprendre d'où il pouvait tirer sa subsistance.
Cependant, avec ce grand appareil, les Perses étonnaient les peuples qui ne savaient pas mieux la guerre qu'eux. Ceux mêmes qui la savaient se trouvèrent ou affaiblis par leurs propres divisions, ou accablés par la multitude de leurs ennemis ; et c'est par là que l'Egypte, toute superbe qu'elle était, et de son antiquité, et de ses sages institutions, et des conquêtes de son Sésostris, devint sujette des Perses. Il ne leur fut pas malaisé de dompter l'Asie Mineure et même les colonies grecques , que la mollesse de l'Asie avait corrompues. Mais quand ils vinrent à la Grèce même, ils trouvèrent ce qu'ils n'avaient jamais vu, une milice réglée, des chefs entendus, des soldats accoutumés à vivre de peu, des corps endurcis au travail , que la lutte et les autres exercices ordinaires dans ce pays rendaient adroits ; des armées médiocres à la vérité, mais semblables à ces corps vigoureux où il semble que tout soit nerf, et où tout est plein d'esprits au reste si bien commandés et si souples aux ordres de leurs généraux qu'on eût cru que les soldats n'avaient tous qu'une même âme , tant on voyait de concert dans leurs mouvements.
Mais ce que la Grèce avait de plus grand , était une politique ferme et prévoyante , qui savait abandonner, hasarder et défendre ce qu'il fallait ; et ce qui est plus grand encore , un courage que l'amour de la liberté et celui de la patrie rendait invincible.
Les Grecs , naturellement pleins d'esprit et de courage avaient été cultivés de bonne heure par des rois et des colonies venues d'Egypte, qui, s'étant établies dès les premiers temps en divers endroits du pays, avaient répandu partout cette excellente police des Egyptiens. C'est de là qu'ils avaient appris les exercices du corps, la lutte, la course à pied , la coui'se à cheval et sur des chariots , et les autres exercices qu'ils mirent dans leur perfection par les glorieuses couronnes des jeux olympiques. Mais (;e que les Egyptiens leur avaient appris de meilleur était à se rendre dociles , et à se laisser former par des lois pour le bien public. Ce n'était pas des particuliers qui ne songent qu'à leurs affaires, et ne sentent les maux de l'Etat qu'autant qu'ils en souffrent eux-mêmes, ou que le repos de leur famille en est troublé : les Grecs étaient instruits à se regarder et à regarder leur famille comme partie d'un plus grand corps ,