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DISCOURS SUR L'niSTOIRK UNIVERSELLE.
une succession vacante; et après avoir été longtemps la proie du plus fort, il passa enfin à une autre famille. Ainsi ce grand conquérant, le plus renommé et le plus illustre qui fût jamais, a été le dernier roi de sa race. S'il fût demeuré paisible dans la Macédoine, la grandeur de son empire n'aurait pas tenté ses capitaines , et il eût pu laisser à ses enfants le royaume de ses pères. Mais parce qu'il avait été trop puissant , il fut cause de la perte de tous les siens ; et voilà le fruit glorieux de tant de conquêtes.
Sa mort fut la seule cause de cette grande révolution. Car il faut dire, à sa gloire, que si jamais homme a été capable de soutenir un si vaste empire , quoique nouvellement conquis , ça été sans doute Alexandre, puisqu'il n'avait pas moins d'esprit que de courage. 11 ne faut donc point imputer à ses fautes , quoiqu'il en ait fait de grandes , la chute de sa famille, mais à la seule mortalité; si ce n'est qu'on veuille dire qu'un homme de son humeur, et que son ambition engageait toujours à entreprendre, n'eût jamais trouvé le loisir d'établir les choses.
Quoi qu'il en soit, nous voyons par son exemple, qu'outre les fautes que les hommes pourraient corriger, c'est-à-dire celles qu'ils l'ont par emportement ou par ignorance , il y a un faible irrémédiable inséparablement attaché aux desseins humains ; et c'est la mortalité. Tout peut tomber en un moment par cet endroit-là; ce qui nous force d'avouer que comme le vice le plus inhérent, si je puis parler de la sorte , et le plus inséparable des choses humaines , c'est leur propre caducité ; celui qui sait conserver et affermir un Etat, a trouvé un plus haut point de sagesse que celui qui sait conquérir et gagner des batailles.
Il n'est pas besoin que je vous raconte en détail ce qui fit périr les royaumes formés du débris de l'empire d'Alexandre, c'est-à-dire celui de Syrie, celui de Macédoine, et celui d'Egypte. La cause commune de leur ruine est qu'ils furent contraints de céder à une plus grande puissance , qui fut la puissance romaine. Si toutefois nous voulions considérer le dernier état de ces monarchies , nous trouverions aisément les causes immédiates de leur chute; et nous verrions , entre autres choses, que la plus paissante de toutes , c'est-à-dire celle de Syrie , après avoir été ébranlée par la mollesse et le luxe de la nation, reçut enfin le coup mortel par la division de ses princes.
CH.VPITRE VI.
L'empire romain, et, en passant , celui de Carthage et sa mauvaise constitution.
Nous sommes enfin venus à ce grand empire qui a englouti tous les empires de l'univers , d'où sont sortis les plus grands royaumes du monde que nous habitons, dont nous respectons encore les lois, et que nous devons par conséquent mieux connaître que tous les autres empires. 'Vous entendez bien que je parle de l'empire romain. Vous en avez vu la longue et mémorable histoire dans toute sa suite. Mais pour entendre parfaitement les causes de l'élévation de Rome et celles des grands changements qui sont arrivés dans son état, consitlércz attentivement, avec les mœurs des Ro-
mains, les temps d'où dépendent tous les mouvements de ce vaste empire.
De tous les peuples du monde , le plus fier et le plus hardi , mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, le plus constant dans ses maximes, le plus avisé, le plus laborieux, et enfin le plus patient, a été le peuple romain.
De tout cela s'est formée la meilleure mihce et la politique la plus prévoyante, la plus ferme et la plus suivie qui fût jamais.
Le fond d'un Romain , pour ainsi parler, était l'amour de sa liberté et de sa patrie. Une de ces choses lui faisait aimer l'autre ; car, parce qu'il aimait sa liberté, il aimait aussi sa patrie comme une mère qui le nourrissait dans des sentiments également généreux et libres.
Sous ce nom de liberté, les Romains se figuraient, avec les Grecs , un état où personne ne fût sujet que de la loi , et où la loi fût plus puissante que les hommes.
Au reste , quoique Rome fût née sous un gouvernement royal , elle avait , même sous ses rois , une liberté qui ne convient guère à une monarchie réglée. Car outre que les rois étaient électifs, et que l'élection s'en faisait par tout le peuple, c'était encore au peuple assemblé à confirmer les lois , et à résoudre la paix ou la guerre. Il y avait même des cas particuliers où les rois déféraient au peuple le jugement souverain : témoin Tullus Hostilius , qui , n'osant ni condamner ni absoudre Horace comblé tout ensemble , et d'honneur pour avoir vaincu les Curiaces , et de honte pour avoir tué sa sœur, le fit juger par le peuple. Ainsi les rois n'avaient proprement que le commandement des armées, et l'autorité de convoquer les assemblées légitimes, d'y proposer les affaires, de maintenir les lois , et d'exécuter les décrets publics.
Quand Servius Tullius conçut le dessein que vous avez vu de réduire Rome en république , il augmenta dans un peuple déjà si libre, l'amour de la liberté ; et de là vous pouvez juger combien les Romains en furent jaloux quand ils l'eurent goûtée tout entière sous leurs consuls.
On frémit encore en voyant dans les histoires la triste fermeté du consul Brutus, lorsqu'il fit mourir à ses yeux ses deux enfants , qui s'étaient laissés entraîner aux sourdes pratiques que les Tarquins faisaient dans Rome pour y rétablir leur domination. Combien fut affermi dans l'amour de la liberté un peuple qui voyait ce consul sévère immoler à la liberté sa propre famille ! Il ne faut plus s'étonner si on méprisa dans Rome les efforts dos peuples voisins, qui entreprirent de rétablir les Tarquins bannis'. Ce fut en vain que le roi Porsenna les prit en sa protection. Les Romains, presque affamés, lui firent connaître, par leur fermeté, qu'ils voulaient du moins mourir libres. Le peuple fut encore plus ferme que le sénat ; et Rome entière fit dire à ce puissant roi , qui venait de la réduire à l'extrémité , qu'il cessât d'intercéder pour les Tarquins , puisque , résolue de tout hasarder pour sa liberté , elle recevrait plutôt ses ennemis que ses tyrans^ Porsenna, étonné de la fierté de ce peuple, et de la hardiesse plus qu'humaine de quelques particuliers, résolut de laisser les Ro-
\. mon., liai.. .\:il. Ilmn.. I. V, c. I. —2. Tit. Uv.. \. II, c. 13.