TROISIÈME PARTIE. — LES EMPIRES
mains jouir en paix d'une liberté quïls savaient si bien défendre.
La liberté leur était donc un trésor qu'ils préféraient à toutes les richesses de l'univers. Aussi avez-vous vu que dans leurs commencements, et même bien avant dans leurs progrès, la pauvreté n'était pas un mal pour eux; au contraire, ils la regardaient comme un moyen de garder leur liberté plus entière , n'y ayant rien de plus libre ni de plus indépendant qu'un homme qui sait vivre de peu, et qui, sans rien attendre de la protection ou de la libéralité d'autrui , ne fonde sa subsistance que sur son industrie et sur son travail.
C'est ce que faisaient les Romains. Nourrir du bétail, labourer la terre, se dérober à eux-mêmes tout ce qu'ils pouvaient, vivre d'épargne et de travail : voilà quelle était leur vie : c'est de quoi ils soutenaient leur famille , qu'ils accoutumaient à de semblables travaux.
Tite-Live a raison de dire qu'il n'y eut jamais de peuple où la frugalité, où l'épargne, où la pauvreté aient été plus longtemps en honneur. Les sénateurs les plus illustres, à n'en regarder que l'extérieur, différaient peu des paysans , et n'avaient d'éclat ni de majesté qu'en public et dans le sénat. Du reste , on les trouvait occupés du labourage et des autres soins de la vie rustique, quand on les allait quérir pour commander les armées. Ces exemples sont fréquents dans l'histoire romaine. Curius et Fabrice, ces grands capitaines qui vainquirent Pyrrhus, un roi si riche, n'avaient que de la vaiselle de terre ; et le premier, à qui les Samnites en offraient d'or et d'argent, répondit que son plaisir n'était point d'en avoir, mais de commander à qui en avait. Après avoir triomphé, et avoir enrichi la république des dépouilles de ses ennemis, ils n'avaient pas de quoi se faire enterrer. Cette modération durait encore pendant les guerres puniques. Dans la première , on voit Régulus, général des armées romaines, demander son congé au §énat pour aller cultiver sa métairie abandonnée pendant son absence'. Après la ruine de Carlhage , on voit encore de grands exemples de la première simplicité. /Emilius Paulus, qui augmenta le trésor des rois de Macédoine , vivait selon les règles de l'ancienne frugalité, et mourut pauvre. Mummius, en ruinant Corinthe, ne profita que pour le public des richesses de cette ville opulente et voluptueuse-. Ainsi les richesses étaient méprisées, la modération et l'innocence des généraux romains faisaient l'admiration des peuples vaincus.
Cependant, dans ce grand amour de la pauvreté, les Romains n'épargnaient rien pour la grandeur et pour la beauté de leur ville. Dès leurs commencements, les ouvrages publics furent tels que Rome n'en rougit pas depuis même qu'elle se vit maîtresse du monde. Le Capitule, bâti par Tarquin le Superbe , et le temple qu'il éleva à Jupiter dans cette forteresse, étaient dignes dès lors de la majesté du plus grand des dieux , et de la gloire future du peuple romain. Tout le reste répondait à celte grandeur. Les principaux temples, les marchés , les bains, les places publiques, les grands
1 Tit. Uv.,Eput.,\. X\nil — 2. Cicer.,deOiriciis,iib. II. cap. 2-, n. 76.
chemins, les aqueducs, les cloaques mêmes et les égouts de la ville avaient une magnificence qui paraîtrait incroyable, si elle n'était attestée par tous les historiens', et confirmée par les restes que nous en voyons. Que dirai-je de la pompe des triomphes, des cérémonies de la religion, des jeux et des spectacles qu'on donnait au peuple-? En un mot , tout ce qui servait au public , tout ce qui pouvait donner aux peuples une grande idée de leur commune patrie se faisait avec profusion autant que le temps le pouvait permettre. L'épargne régnait seulement dans les maisons particulières. Celui qui augmentait ses revenus, et rendait ses terres plus fertiles par son industrie et par son travail , qui était le meilleur économe , et prenait le plus sur lui-même, s'estimait le plus libre, le plus puissant et le plus heureux.
11 n'y a rien de plus éloigné d'une telle vie que la mollesse. Tout tendait plutôt à l'autre excès , je veux dire , à la dureté. Aussi les mœurs des Romains avaient-elles naturellement quelque chose , non-seulement de rude et de rigide, mais encore de sauvage et de farouche. Mais ils n'oublièrent rien pour se réduire eux-mêmes sous de bonnes lois : et le peuple le plus jaloux de sa liberté , que l'univers ait jamais vu , se trouva en même temps le plus soumis à ses magistrats et à la puissance légitime.
La milice d'un tel, peuple ne pouvait manquer d'être admirable , puisqu'on y trouvait , avec des courages fermes et des corps vigoureux , une si prompte et si exacte obéissance.
Les lois de cette milice étaient dures , mais nécessaires. La victoire était périlleuse et souvent mortelle à ceux qui la gagnaient contre les ordres. Il y allait de la vie , non-seulement à fuir, à quitter ses armes, à abandonner son rang, mais encore à se remuer, pour ainsi dire, et à branler tant soit peu sans le commandement du général. Qui mettait les armes bas devant l'ennemi, qui aimait mieux se laisser prendre que de mourir glorieusement pour sa patrie , était jugé indigne de toute assistance. Pour l'ordinaire on ne comptait plus les prisonniers parmi les citoyens, et on les laissait aux ennemis comme des membres retranchés de la république. Vous avez vu dans Florus et dans Cicéron% l'histoire de Régulus, qui persuada au sénat , aux dépens de sa propre vie , d'abandonner les prisonniers aux Carthaginois. Dans la guerre d'Annibal , et après la perte de la bataille de Cannes c'est-à-dire dans le temps où Rome, épuisée par tant de pertes , manquait le plus de soldats, le sénat aima mieux armer, contre sa coutume, huit mille esclaves , que de racheter huit mille Romains qui ne lui auraient pas plus coûté que la nouvelle milice qu'il fallut lever ^. Mais, dans la nécessité des affaires, on établit plus que jamais comme une loi inviolable , qu'un soldat romain devait vaincre ou mourir.
Par cette maxime, les armées romaines, quoique défaites et rompues , combattaient et se ralliaient jusqu'à la dernière extrémité, et comme re-
I. Tit. Live, 1. 1, c. 53, 55 ; 1. M, c. 4; Dion. Halicam., Ant. Rom.. 1. m. c. 20. 21 ; I. IV, c. 13; Tacit.. Hist.. 1. III, c. "2; Plin., Hist. nalur.. 1. XXXVI, c. 15. — 2. Dion. liai.. 1. VII, c. 13 — 3. Cic. de Offic. 1. III, c. 23, n. 110; Florus. 1. U, c. 2. — V. Fol.. 1. VI, c. 65; Tit. Liv.. I. XXll, c. dT, 58;Cic.,<ieO/yic .1.111, c. 26, n. Ht.
DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE
marque Sallusle', il se trouve parmi les Romains plus lie gens punis pour avoir combattu sans en avoir ordre, que pour avoir lâché-le pied et quitté son poste : de sorte que le courage avait plus besoin d'être réprimé, que la lâcheté n'avait besoin d'être excitée.
Ils joignirent à la valeur l'esprit et l'invention. Outre qu'ils étaient par eux-mêmes appliqués et ingénieux , ils savaient profiter admirablement de tout ce qu'ils voyaient dans les autres peuples , de commode pour les campements, pour les ordres de bataille, pour le genre même des armes ; en un mot, pour faciliter tant l'attaque que la défense. Vous avez vu , dans Salluste et dans les autres auteurs , ce que les Romains ont apjiris de leurs voisins et de leurs ennemis mêmes. Qui ne sait qu'ils ont appris des Carthaginois l'invention des galères, par lesquelles ils les ont battus , et enfin qu'ils ont tiré de toutes les nations qu'ils ont connues de quoi les surmonter toutes?
En effet, il est certain, de leur aveu propre, que les Gaulois les surpassaient en force de corps , et ne leur cédaient pas en courage. Polybe nous fait voir qu'en une rencontre décisive les Gaulois , d'ailleurs plus forts en nombre, montrèrent plus de hardiesse que les Romains, quelque déterminés qu'ils fussent^ ; et nous voyons toutefois, en cette même rencontre, ces Romains, inférieurs en tout le reste, l'emporter sur les* Gaulois, parce qu'ils savaient choisir de meilleures armes, se ranger dans un meilleur ordre et mieux profiter du temps dans la mêlée. C'est ce que vous pourrez voir quelque jour plus exactement dans Polybe ; et vous avez souvent remarqué vous-même, dans les Commentaires de César, que les Romains commandés par ce grand homme ont subjugué les Gaulois, plus encore par les adresses de l'art militaire que par leur valeur.
Les Macédoniens, si jaloux de conserver l'ancien ordre de leur milice formée par Philippe et par Alexandre, croyaient leur phalange invincible, et ne pouvaient se persuader que l'esprit humain fût capable de trouver quelque chose déplus ferme. Cependant le même Polybe, et Tile-Live, après lui', ont démontré qu'à considérer seulement la nature des armées romaines et de celles des Macédoniens, les dernières ne pouvaient manquer d'être battues à la longue; parce que la phalange macédonienne , qui n'était qu'on gros bataillon carré , fort épais de toutes parts , ne pouvait se mouvoir que tout d'une pièce, au lieu que l'armée romaine, distinguée en petits corps, était plus prompte et plus disposée à toutes sortes de mouvements.
Les Romains ont donc trouvé, ou ils ont bientôt appris l'art de diviser les armées en plusieurs bataillons et escadrons , et de former les corps de réserve, dont le mouvement est si propre à pousser ou à soutenir ce qui s'ébranle de part et d'autre. Faites marcher contre des troupes ainsi disposées la phalange macédonienne, cette grosse et lourde machine sera terrible à la vérité à une armée sur laquelle elle tombera de tout son poids ;
i. .Sfi/disl.. (le nello r.alil., n. 9. — 2. Poljib.. I. Il, c. 28 et scq. — 3. l'aluti.. I. XVll, in E.vmy., c. 24 et seq. ; '/'((. I.tv., I. IX, c. l'J; I. XXXI, c. au, Ole.
mais, comme parle Polybe, elle ne peut conserver longtemps sa propriété naturelle ; c'est-à-dire sa solidité et sa consistance; parce qu'il lui faut des lieux propres, et pour ainsi dire faits exprès, et qu'à faute de les trouver, elle s'embarrasse ellemême, ou plutôt elle se rompt par son propre mouvement; joint qu'étant une fois enfoncée, elle ne sait plus se rallier. Au lieu que l'armée romaine, divisée en ses petits corps, profite de tous les lieux, et s'y accommode : on l'unit et on la sépare comme on veut ; elle défile aisément et se rassemble sans peine ; elle est propre aux détachements, aux ralliements, à toutes sortes de conversions et d'évolutions , qu'elle fait ou tout entière ou en partie, selon qu'il est convenable; enfin elle a plus de mouvements divers, et par conséquent plus d'action et plus de force que la phalange. Concluez donc , avec Polybe , qu'il fallait que la phalange lui cédât, et que la Macédoine fût vaincue.
11 y a plaisir. Monseigneur, à vous parler de ces choses dont vous êtes si bien instruit par d'excellents maîtres, et que vous voyez pratiquées, sous les ordres de Louis le Grand, d'une manière si admirable, que je ne sais si la milice romaine a ; jamais rien eu de plus beau. Mais, sans vouloir ici la mettre aux mams avec la milice française, je me contente que vous ayez vu que la milice romaine , soit qu'on regarde la science même de prendre ses avantages, ou qu'on s'attache à considérer son extrême sévérité à faire garder tous les ordres de la guerre, a surpassé de beaucoup tout ce qui avait paru dans les siècles précédents.
Après la Macédoine , il ne faut plus vous parler de la Grèce : vous avez vu que la Macédoine y tenait le dessus, et ainsi elle vous apprend à juger du reste. Athènes n'a plus rien produit depuis les temps d'Alexandre. Les Etoliens, qui se signalèrent en diverses guerres, étaient plutôt indociles que libres, et plutôt brutaux que vaillants. Lacédémone avaitfait son dernier effort pour la guerre en produisant Cléomène , et la ligue dos Achéens en produisant Philopœmen. Rome n'a point combattu contre ces deux grands capitaines ; mais le dernier, qui vivait du temps d'Annibal et de Scipion, à voir agir les Romains dans la Macédoine, jugea bien que la liberté de la Grèce allait expirer et qu'il ne lui restait plus qu'à reculer le moment de sa chute'. Ainsi les peuples les plus belliqueux cédaient aux Romains. Les Romains ont triomphé du courage dans les Gaulois, du courage et de l'art dans les Grecs , et de tout cela soutenu de la conduite la plus raffinée, en triomphant d'Annibal ; de sorte que rien n'égala jamais la gloire de leur milice.
Aussi n'ont-ils rien eu , dans tout leur gouvernement, dont ils se soient tant vantés que de leur discipline militaire. Ils l'ont toujours considérée comme le fondement de leur empire. La discipline militaire est la chose qui a paru la première dans leur Etat, et la dernière qui s'y est perdue, tant elle était attachée à la constitution de leur république.
Une des plus belles parties de la milice romaine était qu'on n'y louait point la fausse valeur. Les