TROISIEME PARTIE. — LES EMPIRES
maximes du faux honneur, qui ont fait périr tant de monde parmi nous, n'étaient pas seulement connues dans une nation si avide de gloire. On remarque de Scipion ' et de César, les deux premiers hommes de guerre et les plus vaillants qui aient été parmi les Romains, qu'ils ne se sont jamais exposés qu'avec précaution , et lorsqu'un grand besoin le demandait. Un n'attendait rien de bon d'un général qui ne savait pas connaître le soin qu'il devait avoir de conserver sa personne-; et on réservait pour le vrai service les actions d'une hardiesse extraordinaire. Les Romains ne voulaient point de batailles hasardées mal à propos, ni de victoires qui coûtassent trop de sang; de sorte qu'il n'y avait rien de plus hardi, ni tout ensemble de plus ménagé qu'étaient les armées romaines.
Mais comme il ne suffit pas d'entendre la guerre si on n'a un sage conseil pour l'entreprendre à propos, et tenir le dedans de l'Etat dans un bon ordre, il faut encore vous faire observer la profonde politique du sénat romain. A le prendre dans les bons temps de la république, il n'y eut jamais d'assemblée où les affaires fussent traitées plus mûrement, ni avec plus de secret , ni avec une plus longue prévoyance, ni dans un plus grand concours, et avec un plus grand zèle pour le bien public.
Le Saint-Esprit n'a pas dédaigné de marquer ceci dans le livre des Machabées^ ni de louer la haute prudence et les conseils vigoureux de cette sage compagnie où personne ne se donnait de l'autorité que par la raison , et dont tous les membres conspiraient à l'utilité publique sans partialité et sans jalousie.
Pour le secret, Tite-Live nous en donne un exemple illustre*. Pendant qu'on méditait la guerre contre Persée, Eumènes, roi de Pergame, ennemi de ce prince , vint à Rome pour se liguer contre lui avec le sénat. Il y fit ses propositions en pleine assemblée, et l'affaire fut résolue par h^s suffrages d'une compagnie composée de trois cents hommes. Qui croirait que le secret eût été gardé , et qu'on n'ait jamais rien su de la délibération que quatre ans après , quand la guerre fut achevée? Mais ce qu'il y a de plus surprenant , est que Persée avait à Rome ses ambassadeurs pour observer Eumènes. Toutes les villes de Grèce et d'Asie, qui craignaient d'être enveloppées dans cette querelle , avaient aussi envoyé les leurs , et tous ensemble tâchaient à découvrir une affaire d'une telle conséquence. Au milieu de tant d'habiles négociateurs, le sénat fut impénétrable. Pour faire garder le secret on n'eut jamais besoin de supplices, ni de défendre le commerce avec les étrangers sous des peines rigoureuses. Le secret se recommandait comme tout seul , et par sa propre importance.
C'est une chose surprenante dans la conduite de Rome , d'y voir le peuple regarder presque toujours le sénat avec jalousie, et néanmoins lui déférer tout dans les grandes occasions , et surtout dans les grands périls. Alors on voyait tout le peuple tourner les yeux sur cette sage compagnie , et attendre ses résolutions comme autant d'oracles.
Une longue expérience avait appris aux Romains
i. l'olyh.,\.\.c.i3. — i. Idem, c. Î9. — 3. 1. liach., vni,15,lG. - 4. Tu. Lh:. 1. XLII, c. U.
que de là étaient sortis tous les conseils qui avaient sauvé l'Etat. C'était dans le sénat que se conservaient les anciennes maximes, et l'esprit, pour ainsi parler, de la république. C'était là que se formaient les desseins qu'on voyait se soutenir par leur propre suite ; et ce qu'il y avait de plus grand dans le sénat, est qu'on n'y prenait jamais des résolutions plus vigoureuses que dans les plus grandes extrémités.
Ce fut au plus triste état de la république, lorsque, faible encore et dans sa naissance, elle se vit tout ensemble et divisée au dedans par les tribuns, et pressée au dehors par les Volsques que Coriolan irrité menait contre sa patrie ' : ce fut , dis-je , en cet état, que le sénat parut le plus intrépide. Les Volsques , toujours battus par les Romains , espérèrent de se venger ayant à leur tête le plus grand homme de Rome, le plus entendu à la guerre, le plus libéral, le plus incompatible avec l'injustice; mais le plus dur, le plus difficile et le plus aigri. Ils voulaient se faire citoyens par force; et après de grandes conquêtes , maîtres de la campagne et du pays, ils menaçaient de tout perdre si on n'accordait leur demande. Rome n'avait ni armée ni chefs ; et néanmoins dans ce triste état, et pendant qu'elle avait tout à craindre , on vit sortir tout à coup ce hardi décret du sénat , qu'on périrait plutôt que de rien céder à l'ennemi armé, et qu'on lui accorderait des conditions équitables , après qu'il aurait retiré ses armes.
La mère de Coriolan, qui fut envoyée pour le fléchir, lui disait entre autres raisons^ : « Necon- 1) naissez-vous pas les Romains? Ne savez- vous » pas , mon fils , que vous n'en aurez rien que par » les prières , et que vous n'en obtiendrez ni » grande ni petite chose par la force? » Le sévère Coriolan se laissa vaincre ; il lui en coûta la vie , et les Volsques choisirent d'autres généraux : mais le sénat demeura ferme dans ses maximes; et le décret qu'il donna, de ne rien accorder par force, passa pour une loi fondamentale de la politique romaine , dont il n'y a pas un seul exemple que les Romains se soient départis dans tous les temps de la république ^ Parmi eux, dans les états les plus tristes , jamais les faibles conseils n'ont été seulement écoutés. Ils étaient toujours plus traitables victorieux que vaincus; tant le sénat savait maintenir les anciennes maximes de la république, et tant il y savait confirmer le reste des citoyens.
De ce même esprit sont sorties les résolutions prises tant de fois dans le sénat, de vaincre les ennemis par la force ouverte, sans y employer les ruses ou les artifices , même ceux qui sont permis à la guerre , ce que le sénat ne faisait ni par un faux point d'honneur, ni pour avoir ignoré les lois de la guerre , mais parce qu'il ne jugeait rien de plus efficace pour abattre un ennemi orgueilleux, que de lui ôter toute l'opinion qu'il pourrait avoir de ses forces , afin que vaincu jusque dans le cœur, il ne vît plus de salut que dans la clémence du vainqueur.
C'est ainsi que s'établit par toute la terre cette haute opinion des armes romaines. La créance
t. mon. liai., 1. VIII, c. 5 ; Tit. Liv., I. II , c. 39. — 2. Dion. Hal., 1. VIII, c. 7.— 3. Polyb., I. VI, c. 56; Excerpl. de Légat :c. 69;J)ion. Hal, I. VIII, c. .5.
DISCOURS SUR L'IIISTOIUE UNIVERSELLE
répandue parloiil que rien ne leur résistait, faisait tomber les armes des mains à leurs ennemis , et donnait à leurs alliés un invincible secours. Vous voyez ce que fait dans toute l'Europe une semblable opinion des armes françaises , et le monde étonné des exploits du Roi confesse qu'il n'appartenait qu'à lui seul de donner des bornes à ses conquêtes.
La conduite du sénat romain , si forte contre les ennemis, n'était pas moins admirable dans la conduite du dedans. Ces sages sénateurs avaient quelquefois pour le peuple une juste condescendance; comme lorsque, dans une extrême nécessité, non-seulement ils se taxèrent eux-mêmes plus haut que les autres , ce qui leur était ordinaire, mais encore qu'ils déchargèrent le menu peuple de tout impôt, ajoutant « que les pauvres » payaient un assez grand tribut à la république , »-en nourrissant leurs enfants'. »
Le sénat montra , par cette ordonnance , qu'il savait en quoi consistaient les vraies richesses d'un état; et un si beau sentiment, joint aux témoignages d'une bonté paternelle, fit tant d'impression dans l'esprit des peuples , qu'ils devinrent capables de soutenir les dernières extrémités pour le salut de leur patrie.
Mais quand le peuple méritait d'être blâmé , le sénat le faisait aussi avec une gravité et une vigueur digne de cette sage compagnie, comme il arriva dans le démêlé entre ceux d'Ardée et d'Aricie. L'histoire en est mémorable, et mérite de vous être racontée. Ces deux peuples étaient en guerre pour des terres que chacun d'eux prétendait^ Enfin, las de combattre, ils convinrent de se rapporter au jugement du peuple romain, dont l'équité était révérée par tous les voisins. Les tribus furent assemblées, et le peuple ayant connu, dans la discussion, que ces terres prétendues par d'autres, lui appartenaient de droit, se les adjugea. Le sénat, quoique convaincu que le peuple dans le fond avait bien jugé , ne put souffrir que les Romains eussent démenti leur générosité naturelle , ni qu'ils eussent lâchement trompé l'espérance de leurs voisins qui s'étaient soumis à leur arbitrage. Il n'y eut rien que ne fit cette compagnie pour empêcher un jugement d'un si pernicieux exemple, où les juges prenaient pour eux les terres contestées par les parties. Après que la sentence eût été entendue, ceux d'Ardée dont le droit était le plus apparent, indignés d'un jugement si inique, étaient prêts à s'en venger par les armes. Le sénat ne fit point de difficulté de leur déclarer publiquement qu'il était aussi sensible qu'eux-mêmes à l'injure qui leur avait été faite ; qu'à la vérité il ne pouvait pas casser un décret du peuple, mais que si , après cette offense , ils voulaient bien se fier à la compagnie de la réparation qu'ils avaient raison de prétendre, le sénat prendrait un tel soin de leur satisfaction , qu'il ne leur resterait aucun sujet de plainte. Les Ardéates se fièrent à cette parole. Il leur arriva une affaire capable de ruiner leur ville de fond en comble. Ils reçurent un si prompt secours par les ordres du sénat, qu'ils se crurent trop bien payés de la terre qui leur avait été ùtée, et ne songeaient plus qu'à remercier de si fidèles
1. Til. l.ir.. 1. li, r. '■>■ — 2. Idem, 1. III. c. 71; I. IV, c. 7, 0, )0.
amis. Mais le sénat ne fut pas content, jusqu'à ce qu'en leur faisant rendre la terre que le peuple romain s'était adjugée, il abolît la mémoire d'un si infâme jugement.
Je n'entreprends pas ici de vous dire combien le sénat a fait d'actions semblables ; combien il a livré aux ennemis de citoyens parjures qui ne voulaient pas leur tenir parole, ou qui chicanaient sur leurs serments, combien il a condanùié de mauvais conseils, qui avaient eu d'heureux succès' :
je vous dirai seulement que cette auguste compagnie n'inspirait rien que de grand au peuple romain , et donnait en toutes rencontres une haute idée de ses conseils, persuadée qu'elle était que la réputation était le plus ferme appui des Etats. On peut croire que dans un peuple si sagement dirigé, les récompenses et les châtiments étaient ordonnés avec grande considération. Outre que le service et le zèle au bien de l'Etat était le moyen le plus sûr pour s'avancer dans les charges ; les actions militaires avaient mille récompenses qui ne coûtaient rien au public , et qui étaient infiniment précieuses aux particuliers, parce qu'on y avait attaché la gloire , si chère à ce peuple belliqueux. Une couronne d'or très-mince, et le plus souvent une couronne de feuilles de chêne , ou de laurier, ou de quelque herbage plus vil encore, devenait inestimable parmi les soldats, qui ne connaissaient point de plus belles marques que celles de la vertu, ni de plus noble distinctioi^que celle qui venait des actions glorieuses.
Le sénat, dont l'approbation tenait lieu de récompense , savait louer et blâmer quand il fallait.
• Incontinent après le combat, les consuls et les autres généraux donnaient publiquement aux soldats et aux officiers la louange ou le blâme qu'ils méritaient; mais eux-mêmes ils attendaient en
I suspens le jugement du sénat, qui jugeait de la
, sagesse des conseils , sans se laisser éblouir par le bonheur des événements. Les louanges étaient précieuses, parce qu'elles se donnaient avec connaissance : le blâme piquait au vif les cœurs généreux, et retenait les plus faibles dans le devoir. Les châtiments qui suivaient les mauvaises actions, tenaient les soldats en crainte, pendant que les récompenses et la gloire bien dispensée les élevaient au-rdessus d'eux-mêmes.
Qui peut mettre dans l'esprit des peuples la gloire , la patience dans les travaux , la grandeur de la nation et l'amour de la patrie, peut se vanter d'avoir trouvé la constitution d'état la plus propre à produire de grands hommes. C'est sans doute les grands hommes qui font la force d'un empire. La nature ne manque pas de faire naître dans tous les pays des esprits et des courages élevés ; mais il faut lui aider à les former. Ce qui les forme, ce qui les achève, ce sent des sentiments forts et de nobles impressions qui se répandent dans tous les esprits, et passent insensiblement de l'un à l'autre. Qu'est-ce qui rend notre noblesse si fière dans les combats et si hardie dans les entreprises? c'est l'opinion reçue dès l'enfance, et établie par le sentiment unanime de la nation, qu'un gentilhomme sans cœur se dégrade lui-même , et n'est plus digne de voir le jour. Tous les Romains étaient
' 1. l'olijl'.. m. av., Cic, (le Uflic, I. m, c. 25, 20, elc.