TROISIÈME PARTIE
LES EMPIRES
nourris dans ces sentiments, et le peuple disputait avec la noblesse à qui agirait le plus par ces vigoureuses maximes. Durant les bons temps de Rome, l'enfance même était exercée par des travaux : on n'y entendait parler d'autre chose que de la grandeur du nom romain. II fallait aller à la guerre quand la république l'ordonnait , et là travailler sans cesse, camper hiver et été, obéir sans résistance , mourir ou vaincre. Les pères qui n'élevaient pas leurs enfants dans ces piaximes, et comme il fallait, pour les rendre capables de servir l'Etat, étaient appelés en justice par les magistrats, et jugés coupables d'un attentat envers le public. Quand on a commencé à prendre ce train , les grands hommes se font les uns les autres ; et si Rome en a plus porté qu'aucune autre ville qui eût été avant elle , ce n'a point été par hasard ; mais c'est que l'Etat romain , constitué de la manière que nous avons vue, était, pour ainsi parler, du tempérament qui devait être le plus fécond en héros.
Un état qui se sent ainsi formé, se sent aussi en même temps d'une force incomparable , et ne se croit jamais sans ressource. Aussi voyons-nous que les Romains n'ont jamais désespéré de leurs affaires , ni quand Porsenna , roi d'Elrurie , les affamait dans leurs murailles; ni quand les Gaulois, après avoir brûlé leur ville, inondaient tout leur pays , et les tenaient serrés dans le Capitule ; ni quand Pyrrhus, roi des Epirotes, aussi habile qu'entreprenant, les effrayait par ses éléphants, et défaisait toutes leurs armées; ni quand Annibal, dt\jà tant de ibis vainqueur, leur tua encore plus de cinquante mille hommes et leur meilleure milice daus la bataille de Cannes.
Ce fut alors que le consul Terentius Varro , qui venait de perdre par sa faute une si grande bataille , fut reçu à Rome comme s'il eût été victorieux , seulement parce que , dans un si grand malheur, il n'avait point désespéré des affaires de la république. Le sénat l'en remercia publiquement ; et dès lors on résolut, selon les anciennes maximes, de n'écouter dans ce triste état aucune proposition de paix. L'ennemi fut étonné ; le peuple reprit cœur et crut avoir des ressources que le sénat connaissait par sa prudence.
En effet, cette constance du sénat, au milieu de tant de malheurs qui arrivaient coup sur coup , ne venaient pas seulement d'une résolution opiniâtre de ne céder jamais à la fortune, mais encore d'une profonde connaissance des forces romaines et des forces ennemies. Rome savait par son cens, c'est-à-dire par le rôle de ses citoyens toujours exactement continué depuis Servius TuUius , elle savait , dis-je , tout ce qu'elle avait de citoyens capables de porter les armes, et ce qu'elle pouvait espérer de la jeunesse qui s'élevait tous les jours. Ainsi elle ménageait ses forces contre un ennemi qui venait des bords de l'Afrique ; que le temps devait détruire tout seul dans un pays étranger, où les secours étaient si tardifs ; et à qui ses victoires mêmes, qui lui coûtaient tant de sang', étaient fatales. C'est pourquoi, quelque perte qui fût arrivée , le sénat, toujours instruit de ce qui lui restait de bons soldats, n'avait qu'à temporiser, et ne se laissait jamais abattre. Quand, par la défaite de
Cannes et par les révoltes qui suivirent , il vit les forces de la république tellement diminuées , qu'à peine eût-on pu se défench'e si les ennemis eussent pressé , il se soutint par courage ; et sans se troubler de ses pertes , il se mit à regarder les démarches du vainqueur. Aussitôt qu'on eût aperçu qu'Annibal , au lieu de poursuivre sa victoire, ne songeait durant quelque temps qu'à en jouir, le sénat se rassura, et vit bien qu'un ennemi capable de manquer à sa fortune , et de se laisser éblouir par ses grands succès , n'était pas né pour vaincre les Romains. Dès lors Rome fit tous les jours de plus grandes entreprises; et Annibal, tout habile, tout courageux, tout victorieux qu'il était, ne put tenir contre elle.
11 est aisé déjuger, par ce seul événement, à qui devait enfin demeurer tout l'avantage. Annibal, enflé de ses grands succès, crut la prise de Rome trop aisée , et se relâcha. Rome , au milieu de ses malheurs, ne perdit ni le courage, ni la confiance, et entreprit de plus grandes choses que jamais. Ce fut incontinent après la défaite de Cannes qu'elle assiégea Syracuse et Capoue , l'une infidèle aux traités , et l'autre rebelle. Syracuse ne put se défendre , ni par ses fortifications , ni par les inventions d'Archimède. L'armée victorieuse d'Annibal vint vainement au secours de Capoue. Mais les Romains firent lever à ce capitaine le siège de Noie. Un peu après , les Carthaginois défirent et tuèrent en Espagne les deux Scipions. Dans toute cette guerre il n'était rien arrivé de plus sensible ni de plus funeste aux Romains. Leur perle leur fit faire les derniers efforts : le jeune Scipion, fils d'un de ces généraux, non content d'avoir relevé les affaires de Rome en Espagne , alla porter la guerre aux Carthaginois dans leur propre ville , et donna le dernier coup à leur empire.
L'état de cette ville ne permettait pas que Scipion y trouvât la même résistance qu'/innibal trouvait du côté de Rome ; et vous en serez convaincu si peu que vous regardiez la constitution de ces deux villes.
Rome était dans sa force; et Carthage, qui avait commencé de baisser, ne se soutenait plus que par Annibal'. Rome avait son Sénat uni, et c'est précisément dans ces temps que s'y est trouvé ce concert tant loué dans le livre des Machabées. Le sénat de Carthage était divisé par de vieilles factions irréconciables ; et la perte d'Annibal eût fait la joie de la plus notable partie des grands seigneurs. Rome encore pauvre, et attachée à l'agriculture, nourrissait une milice admirable, qui ne respirait que la gloire, et ne songeait qu'à agrandir le nom romain. Carthage, enrichie par son trafic, voyait tous ses citoyens attachés à leurs richesses, et nullement exercés dans la guerre. Au lieu que les armées romaines étaient presque toutes composées de citoyens ; Carthage , au contraire, tenait pour maxime de n'avoir que des troupes étrangères , souvent autant à craindre à ceux qui les paient qu'à ceux contre qui on les emploie.
Ces défauts venaient en partie de la première institution de la république de Carthage, et en partie s'y était introduits avec le temps. Carthage