‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 315 sur 609 · Pohjl)., 1. I, m, VI, c. 49, elc · texte numérisé non relu

Pohjl)., 1. I, m, VI, c. 49, elc

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE

a toujours aimé les rfchesses; el Aristole l'accuse d'y être attachée jusqu'à donner lieu à ses citoyens de les préférer à la vertu'. Par là une république toute faite pour la guerre, comme le remarque le même Arislote, à la fin en a négligé l'exercice. Ce philosophe ne la reprend pas de n'avoir que des milices étrangères; et il est à croire qu'elle n'est tombée que longtemps après dans ce défaut. Mais les richesses y mènent naturellement uue république marchande : on veut jouir de ses biens, et on croit tout trouver dans son argent. Carlhage se croyait forte parce qu'elle avait beaucoup de soldats, et n'avait pu apprendre, par tant de révoltes arrivées dans les derniers temps, qu'il n'y a rien de plus malheureux qu'un état qui ne se soutient qucv par les étrangers, où il ne trouve ni zèle, ni sûreté, ni obéissance.

11 est vrai que le grand génie d'Annibal semblait avoir remédié aux défauts de sa république. On regarde comme un prodige, que dans un pays étranger, et durant seize ans entiers, il n'ait jamais vu, je ne dis pas de sédition, mais de murmure, dans une armée toute composée de peuples divers, qui, sans s'entendre entre eux, s'accordaient si bien à entendre les ordres de leur géuéraP. Mais l'habileté d'Annibal ne pouvait pas soutenir Carlhage , lorsque attaquée dans ses murailles par un général comme Scipion, elle se trouva sans forces. Il fallut rappeler Annibal , à qui il ne restait plus que des troupes affaiblies plus par leurs propres victoires que par celles des Romains , et qui achevèrent de se ruiner par la longueur du voyage. Ainsi Annibal fut battu ; et Carthage , autrefois maîtresse de toute l'Afrique , de la mer Méditerranée, et de tout le commerce de l'univers, fut contrainte de subir le joug que Scipion lui imposa.

Voilà le fruit glorieux de la patience romaine. Des peuples qui s'enhardissaient et se fortifiaient par leurs malheurs , avaient bien raison de croire qu'on sauvait tout, pourvu qu'on ne perdît pas l'espérance; et Polybe a très-bien conclu, que Carthage devait à la fin obéir à Rome , par la seule nature des deux républiques.

Que si les Romains s'étaient servis de ces grandes qualités politiques et militaires , seulement pour conserver leur état en paix , ou pour protéger leurs alliés opprimés, comme ils en faisaient le semblant, il faudrait autant louer leur équité que leur valeur et leur prudence. Mais quand ils eurent goûté la douceur de la victoire , ils voulurent que tout leur cédât , et ne prétendirent à rien moins qu'à mettre premièrement leurs voisins el ensuite tout l'univers sous leurs lois.

Pour parvenir à ce but, ils surent parfaitement conserver leurs alliés , les unir entre eux , jeter la division et la jalousie parmi leurs ennemis , pénétrer leurs conseils, découvrir leur intelligence, el prévenir leurs entreprises.

Ils n'observaient pas seulement les démarches de leurs ennemis, mais encore tous les progrès do leurs voisins : curieux surtout ou de diviser ou de contrebalancer par quelque autre endroit les puissances qui devenaient trop redoutables , ou qui mettaient de trop grands obstacles à leurs conquêtes.

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