‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 317 sur 609 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

LES EMPIRES

qiiité prescrivait. Qu'y a-t-il de plus beau ni de plus sain que le collège des feciaux , soit que .\uma en soit le fondateur, comme le dit Denys d'Halicarnasse', ou que ce soit Ancus Martius, comme le veut Tite-Live'? Ce conseil était établi pour juger si une guerre était juste ; avant que le sénat la proposât , ou que le peuple la résolût, cet examen d'équité précédait toujours. Quand la justice de la guerre était reconnue , le sénat prenait ses mesures pour l'entreprendre; mais on envoyait , avant toutes choses , redemander dans les formes à l'usurpateur les choses injustement ravies, et on n'en venait aux extrémités qu'après avoir épuisé les voies de douceur. Sainte institution s'il en fût jamais et qui fait honte aux chrétiens, à qui un Dieu venu au monde pour pacifier toutes choses, n'a pu inspirer la charité et la paix. Mais que servent les meilleures institutions, quand enfin elles dégénèrent en pures cérémonies? La douceur de vaincre et de dominer corrompit bientôt dans les Romains ce que l'équité naturelle leur avait donné de droiture. Les délibérations des feciaux ne furent plus parmi eux qu'une formalité inutile ; et encore qu'ils exerçassent envers leurs plus grands ennemis des actions de grande équité, et même de grande clémence , l'ambition ne permettait pas à la justice de régner dans leurs conseils.

Au reste, leurs injustices étaient d'autant plus dangereuses, qu'ils savaient mieux les couvrir du prétexte spécieux de l'équité , et qu'ils mettaient sous le joug insensiblement les rois et les nations, sous couleur de les protéger et de les défendre.

Ajoutons encore qu'ils étaient cruels à ceux qui leur résistaient : autre qualité assez naturelle aux conquérants, qui savent que l'épouvante fait plus de la moitié des conquêtes. Faut-il dominer à ce prix ; et le commandement est-il si doux, que les hommes le veuillent acheter par des actions si inhumaines? Les Romains, pour répandre partout la terreur, aflectaient de laisser dans les villes prises des spectacles terribles de cruauté^, et de paraître impitoyables à qui attendait la force, sans même épargner les rois qu'ils faisaient mourir inhumainement, après les avoir menés en triomphe chargés de fers , et tramés à des chariots comme des esclaves.

Mais s'ils étaient cruels et injustes pour conquérir, ils gouvernaient avec équité les nations subjuguées. Ils tâchaient de faire goûter leur gouvernement aux peuples soumis, et croyaient que c'était le meilleur moyen de s'assurer leurs conquêtes. Le sénat tenait en bride les gouverneurs, et faisait justice au peuple. Cette compagnie était regardée comme l'asile des oppressés : aussi les concussions et les violences ne furent-elles connues parmi les Romains que dans les derniers temps de la république; et jusqu'à ce temps la retenue de leurs magistrats était l'admiration de toute la terre.

Ce n'était donc pas de ces conquérants brutaux et avares , qui ne respirent que le pillage , ou qui établissent leur domination sur la ruine des pays vaincus. Les Romains rendaient meilleurs tous

1. Dion. liai., .Ant. Ilom., 1. 11. c. 19. — 2. TU. Ltv.. 1. I, c. 32. - 3. ralijb., 1. X, c. 13.

ceux qu'ils prenaient, en y faisant fleurir la justice, l'agriculture, le commerce, les arts mêmes et les sciences, après qu'ils lesi eurent une fois goûtées.

C'est ce qui leur a donné l'empire le plus florissant et le mieux établi, aussi bien que le plus étendu qui fût jamais. Depuis l'Euphrate et le Tanaïs jusqu'aux colonnes d'Hercule et à la mer Atlantique, toutes les terres et toutes les mers leur obéissaient : du milieu et comme du centre de la mer Méditerranée , ils embrassaient toute l'étendue de cette mer, pénétrant au long et au large tous les états d'alentour, et la tenant entre deux pour faire la communication de leur empu-e. On est encore effrayé quand on considère que les nations qui font à présent des royaumes si redoutables , toutes les Gaules , toutes les Espagnes , la Grande-Rrelagne presque tout entière, l'Illyrique jusqu'au Danube, la Germanie jusqu'à l'Elbe, l'Afrique jusqu'à ses déserts affreux et impénétrables, la Grèce, la Thrace, la Syrie, l'Egypte, tous les royaumes de l'Asie Mineure , et ceux qui sont enfermés entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne, et les autres que j'oublie peut-être, ou que je ne veux pas rapporter, n'ont été , durant plusieurs siècles, que des provinces romaines. Tous les peuples de notre monde, jusqu'aux plus barbares, ont respecté leur puissance; et les Romains y ont établi presque partout, avec leur empire, les lois et la politesse.

C'est une espèce de prodige, que dans un si vaste empire, qui embrassait tant de nations et tant de royaumes , les peuples aient été si obéissants et les révoltes si rares. La politique romaine y avait pourvu par divers moyens qu'il faut vous expliquer en peu de mots.

Les colonies romaines, établies de tous côtés dans l'empire, faisaient deux effets admirables : l'un de décharger la ville d'un grand nombre de citoyens, et la plupart pauvres; l'autre de garder les postes principaux , et d'accoutumer peu à peu les peuples étrangers aux mœurs romaines.

Ces colonies , qui portaient avec elles leurs privilèges , demeuraient toujours attachées au corps de la république, et peuplaient tout l'empire des Romains.

Mais outre les colonies, un grand nombre de villes obtenaient pour leurs citoyens le droit de citoyens romains; et unies par leur intérêt au peuple dominant , elles tenaient dans le devoir les villes vois;nes.

Il arriva à la fin que tous les sujets de l'empire se crurent Romains. Les honneurs du peuple victorieux peu à peu se communiquèrent aux peuples vaincus : le sénat leur fut ouvert, et ils pouvaient aspirer jusqu'à l'empire. Ainsi, par la clémence, romaine , toutes les nations n'étaient plus qu'une seule nation, et Rome fut regardée comme la commune patrie.

Quelle facilité n'apportait pas à la navigation et au commerce, cette merveilleuse union de tous les peuples du monde sous un même empire? La société romaine embrassait tout; et à la réserve de quelques frontières inquiétées quelquefois par les voisins , tout le reste^ de l'univers jouissait d'une paix profonde. Ni la Grèce, ni l'Asie Mineure, ni

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE

la Syrie, ni l'Egypte, ni enfin la plupart des autres provinces n'ont jamais été sans guerre que sous l'empire romain ; et il est aisé d'entendre qu'un commerce si agréable des nations servait à maintenir dans tout le corps de l'empire la concorde et l'obéissance.

Les légions, distribuées pour la garde des frontières , en défendant le dehors , affermissaient le dedans. Ce n'était pas la coutume des Romains d'avoir des citadelles dans leurs places , ni de fortifier leurs frontières ; et je no vois guère commencer ce soin que sous Valentinien 1. Auparavant on mettait la force et la sûreté de l'empire uniquement dans les troupes, qu'on disposait de manière qu'elles se prêtaient la main les unes les autres. Au reste , comme l'ordre était qu'elles campassent toujours, les villes n'en étaient point incommodées; et la discipline ne permettait pas aux soldats de se répandre dans la campagne. Ainsi les armées romaines ne troublaient ni le commerce ni le labourage. Elles faisaient dans leurs camps comme une espèce de ville , qui ne différait des autres que parce que les travaux y étaient continuels , la discipline plus sévère , et le commandement plus ferme. Elles étaient toujours prêtes pour le moindre mouvement ; et c'était assez pour tenir les peuples dans le devoir, que de leur montrer seulement dans le voisinage cette milice invincible.

Mais rien ne maintenait tant la paix de l'empire, que l'ordre de la justice. L'ancienne république l'avait établi : les empereurs et les sages l'ont expliqué sur les mêmes fondements : tous les peuples, jusqu'aux plus barbares, le regardaient avec admiration , et c'est par là principalement que les Romains étaient jugés dignes d'être les maîtres du monde. Au reste, si les lois romaines ont paru si saintes, que leur majesté subsiste encore malgré la ruine de l'empire, c'est que le bon sens, qui est le maître de la vie humaine, y règne partout, et qu'on ne voit nulle part une plus belle application des principes de l'équité naturelle.

Malgré cette grandeur du nom romain, malgré la politique profonde et toutes les belles institutions de cette fameuse république , elle portait en son sein la cause de sa ruine, dans la jalousie perpétuelle du peuple contre le sénat ou plutôt des plébéiens contre les patriciens. Romulus avait établi cette distinction'. Il fallait bien que les rois eussent des gens distingués qu'ils attachassent à leur personne par des liens particuliers , et par lesquels ils gouvernassent le reste du peuple. C'est pour cela que Romulus choisit les pères, dont il forma le corps du sénat. On les appelait ainsi , à cause de leur dignité et de leur âge, et c'est d'eux que sont sorties les familles patriciennes. Au reste, quelque autorité que Romulus eût réservée au peuple, il avait mis les plébéiens en plusieurs manières dans la dépendance des patriciens , et cette subordination nécessaire à la royauté avait été conservée non-seulement sous les rois , mais encore dans la république. C'était parmi les patriciens qu'on prenait toujours les sénateurs. Aux patriciens appartenaient les emplois, les commandements, les dignités, même celle du sacerdoce; et

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