‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 322 sur 609 · TROISIÈME PARTIE. — LES EMPIRES · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — LES EMPIRES

Il sul se servir, pour ses intérêts , des ennemis de sa maison , et même de ses concurrents.

Les troupes de son père se donnèrent à lui, touchées du nom de César, et des largesses prodigieuses qu'il leur fit.

Le sénat ne peut plus rien : tout se fait par la force et par les soldats , qui se livrent à qui plus leur donne.

Dans cette funeste conjoncture , le -triumvirat abattit tout ce que Rome nourrissait de plus courageux et de plus opposé à la tyrannie. César et Antoine défirent Brutus et Cassius : la liberté expira avec eux. Les vainqueurs, après s'être défaits du faible Lépide, firent divers accords et divers partages, où César, comme plus habile, trouvant toujours le moyen d'avoir la meilleure part, mit Rome dans ses intérêts, et prit le dessus. Antoine entreprend en vain de se relever, et la bataille Actiaque soumet tout l'empire à la puissance d'Auguste César.

Rome , fatiguée et épuisée par tant de guerres civiles , pour avoir du repos est contrainte de renoncer à sa liberté.

La maison des Césars , s'attachant sous le grand nom d'empereur le commandement des armées , excerce une puissance absolue.

Rome, sous les Césars, plus soigneuse de se conserver que de s'étendre , ne fait presque plus de conquêtes que pour éloigner les Barbares qui voulaient entrer dans l'empire.

A la mort de Caligula, le sénat, sur le point de rétablir la liberté et la puissance consulaire, en est empêché par les gens de guerre , qui veulent un chef perpétuel, et que leur chef soit le maître.

Dans les révoltes causées par les violences de Néron, chaque armée élit un empereur, et les gens de guerre connaissent qu'ils sont maîtres de donner l'empire.

Ils s'emportent jusqu'à le vendre publiquement au plus offrant, et s'accoutument à secouer le joug. Avec l'obéissance, la discipline se perd. Les bons princes s'obstinent en vain à la conserver; et leur zèle pour maintenir l'ancien ordre de la milice romaine ne sert qu'à les exposer à la fureur des soldats.

Dans les changements d'empereur, chaque armée entreprenant de faire le sien , il arrive des guerres civiles et des massacres effroyables.

Ainsi l'empire s'énerve parle relâchement de la discipline, et tout ensemble il s'épuise par tant de guerres intestines.

Au milieu de tant de désordres , la crainte et la majesté du nom romain diminue. Les Parthes souvent vaincus deviennent redoutables du côté de l'Orient, sous l'ancien nom de Perses qu'ils reprennent. Les nations septentrionales qui habitaient des terres froides et incultes , attirées par la beauté et par la richesse de celles de l'empire , en tentent l'entrée de toutes parts.

Un seul homme ne suffit plus à soutenir le fardeau d'un empire si vaste et si fortement attaqué.

La prodigieuse multitude des guerres , et l'humeur des soldats, qui voulaient voir à leur tête des empereurs et des césars , oblige à les multiplier.

L'empire même étant regardé comme un bien

héréditaire, les empereurs se multiplient naturellement par la multitude des enfants des princes.

Marc-Aurèle associe son frère à l'empire. Sévère fait ses deux enfants empereurs. La nécessité des affaires oblige Dioctétien à partager l'Orient et l'Occident entre lui et Maximien : chacun d'eux surchargé se soulage en élisant deux césars.

Par cette multitude d'empereurs et de césars , l'Etat est accablé d'une dépense excessive, le corps de l'empire est désuni, et les guerres civiles se multiplient. ^

Constantin, fils de l'empereur Constantius Chlorus, partage l'empire comme un héritage entre ses enfants : la postérité suit ces exemples , et on ne voit presque plus un seul empereur.

La mollesse d'Honorius et celle de Valentinien III , empereur d'Occident, fait tout périr.

L'Italie et Rome même sont saccagées à diverses fois et deviennent la proie des Barbares.

Tout l'Occident est à l'abandon. L'Afrique est occupée par les Vandales , l'Espagne par les Visigoths, la Gaule par les Francs, la Grande-Bretagne par les Saxons, Rome et l'Italie même par les Hérules , et ensuite par les Ostrogoths. Les empereurs romains se renferment dans l'Orient, et abandonnent le reste, même Rome et l'Italie.

L'empire reprend quelque force sous Justinien par la valeur de Bélisaire et de Narsès. Rome, souvent prise et reprise, demeure enfin aux empereurs. Les Sarrasins , devenus puissants par la division de leurs voisins , et par la nonchalance des empereurs , leur enlèvent la plus grande partie de l'Orient, et les tourmentent tellement de ce côté-là, qu'ils ne songent plus à l'Italie. Les Lombards y occupent les plus belles et les plus riches provinces. Tlome, réduite à l'extrémité par leurs entreprises continuelles , et demeurée sans défense du côté de ses empereurs, est contrainte de se jeter entre les bras des Français. Pépin, roi de France, passe les monts, et réduit les Lombards. Charlemagne, après en avoir éteint la domination, se fait couronner roi d'Italie , où sa seule modération conserve quelques petits restes aux successeurs des Césars; et en Fan 800 de Notre Seigneur, élu empereur par les Romains , il fonde le nouvel empire.

Il est maintenant aisé de connaître les causes de l'élévation et de la chute de Rome.

Vous voyez que cet Etat fondé sur la guerre, et par là naturellement disposé à empiéter sur ses voisins, a mis tout l'univers sous le joug, pour avoir porté au plus haut point la politique et l'art militaire.

Vous voyez les causes des divisions de la république , et finalement de sa chute , dans les jalousies de ses citoyens , et dans l'amour de la Uberté poussé jusqu'à un excès et une délicatesse insupportable.

Vous n'avez plus de peine à distinguer tous les temps de Rome, soit que vous vouliez la considérer en elle-même, soit que vous la regardiez par rapport aux autres peuples; et vous voyez les changements qui devaient suivre la disposition des affaires en chaque temps.

En elle-même vous la vovez au commencement

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE

dans uu étal inoiiarchique établi selon ses lois primitives, ensuite dans sa liberté, et enfin soumise encore une fois au gouvernement monai'chique , mais par force et par violence.

Il est aisé de concevoir de quelle sorte s'est formé l'étal populaire , ensuite des commencements qu'il avait dès les temps de la royauté; et vous ne voyez pas dans une moindre évidence, comment, dans la liberté, s'établissaient peu à peu les fondements de la nouvelle monarchie.

Car de même que vous avez vu le projet de république dressé dans la monarchie par Servius Tullius , qui donna comme un premier goût de la liberté au peuple romain, vous avez aussi observé que la tyrannie de Sylla, quoique passagère, quoique courte , a fait voir que Rome , malgré sa fierté, était autant capable de porterie joug que les peuples qu'elle tenait asservis.

Pour connaître ce qu'a opéré successivement cette jalousie furieuse entre les ordres, vous n'avez qu'à distinguer les deux temps que je vous ai expressément marqués : l'un , où. le peuple était retenu dans certaines bornes par les périls qui l'environnaient de tous côtés ; et l'autre, où n'ayant plus rien à craindre au dehors , il s'est abandonné sans réserve à sa passion.

Le caractère essentiel de chacun de ces deux temps , est que dans l'un l'amour de la patrie et des lois retenait les esprits; et que dans l'autre tout se décidait par l'intérêt et par la force.

De là s'ensuivait encore que, dans le premier de ces deux temps, les hommes de commandement, qui aspiraient aux honneurs par les moyens légitimes, tenaient les soldats en bride et attachés à la république; au lieu que dans l'autre temps, où la violence emportait tout, ils ne songeaient qu'à les ménager, pour les faire entrer dans leurs desseins malgré l'autorité du sénat.

Par ce dernier état, la guerre était nécessairement dans Rome ; et par le génie de la guerre , le commandement venait naturellement entre les mains d'un seul chef : mais parce que dans la guerre, où les lois ne peuvent plus rien, la seule force décide , il fallait que le plus fort demeurât le maître; par conséquent que l'empire retournât en la puissance d'un seul.

Et les choses s'y disposaient tellement par ellesmêmes , que Polybe , qui a vécu dans le temps le plus florissant de la république , a prévu , par la seule disposition des affaires , que l'Etat de Rome à la longue reviendrait à la monarchie'.

La raison de ce changement est que la division entre les ordres n'a pu cesser parmi les Romains que par l'autorité d'un maître absolu, et que d'ailleurs la liberté était trop aimée pour être abandonnée volontairement. Il fallait donc peu à peu l'affaiblir par des prétextes spécieux, et faire, par ce moyen , qu'elle pût être ruinée par la force ouverte.

La tromperie , selon Aristole- , devait commencer en flattant le peuple , et devait naturellement être suivie de la violence.

Mais de là on devait tomber dans un autre inconvénient par la puissance des gens de guerre , mal inévitable à cet Etat.

1. l'olub., 1. VI. c. d clscq.; c. Il et ssq. — 2. Polit.. I. V, c. 4.

En effet , cette monarchie que^formèrent les Césars s'étant érigée par les armes , il fallait qu'elle fût toute militaire , et c'est pourquoi elle s'établit sous le nom d'empereur , titre propre et naturel du commandement des armées.

Par là vous avez pu voir que , comme la république avait son faible inévitable, c'est-à-dire la jalousie entre le peuple et le sénat , la monarchie des Césars avait aussi le sien ; et ce faible était la licence des soldats qui les avaient faits.

Car il n'était pas possible que les gens de guerre, qui avaient changé le gouvernement et établi les empereurs , fussent longtemps sans s'apercevoir que c'étaient eux en effet qui disposaient de l'empire.

Vous pouvez maintenant ajouter aux temps que vous venez d'observer , ceux qui vous marquent l'état et le changement de la milice ; celui où elle est soumise et attachée au sénat et au peuple romain ; celui où elle s'attache à ses généraux ; celui où elle les élève à la puissance absolue sous le titre militaire d'empereurs; celui où, maîtresse en quelque façon de ses propres empereurs , qu'elle créait, elle les fait et les défait à sa fantaisie. De là le relâchement; de là les séditions et les guerres que vous avez vues ; de là enfin la ruine de la milice avec celle de l'empire.

Tels sont les temps remarquables qui nous marquent les changements de l'Etat de Rome considérée en elle-même. Ceux qui nous la font connaître par rapport aux autres peuples, ne sont pas moins aisés à discerner.

Il y a le temps où elle combat contre ses égaux, et où elle est en péril. Il dure un peu plus de cinq cents ans , et finit à la ruine des Gaulois en Italie, et de l'empire des Carthaginois.

Celui où elle combat, toujours plus forte et sans péril , quelque grandes que soient les guerres qu'elle entreprenne. Il dure deux cents ans , et va jusqu'à l'établissement de l'empire des Césars.

Celui où elle conserve son empire et sa majesté. 11 dure quatre cents ans , et finit au règne de Théodose le Grand.

Celui enfin où son empire , entamé de toutes parts, tombe peu à peu. Cet état, qui dure aussi quatre cents ans , commence aux enfants de Théodose , et se termine enfin à Charlcmagne.

Je n'ignore pas, Monseigneur, qu'on pourrait ajouter aux causes de la ruine de Rome beaucoup d'incidents particuliers. Les rigueurs des créanciers sur leurs débiteurs ont excité de grandes el de fréquentes révoltes. La prodigieuse quantité di; j gladiateurs et d'esclaves, dont Rome et l'Italii' était surchargée , ont causé d'efîroyables violences, et même des guerres sanglantes. Rome, épuisée par tant de guerres civiles et étrangères, se fit tant de nouveaux citoyens , ou par brigue ou par raison, qu'à peine pouvait-elle se reconnaître ellemême parmi tant d'étrangers qu'elle avait naturalisés. Le sénat se remplissait de barbares; le sang romain se mêlait ; l'amour de la patrie , par lequel Rome s'était élevée au-dessus de tous les peuples du monde , n'était pas naturel à ces citoyens venus de dehors ; et les autres se gâtaient par le mélange. Les partialités se multipliaient avec cette prodigieuse multiplicité de citoyens nouveaux ; et

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