‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 337 sur 609 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Des principes de la société pai-mi les homincs.

ARTICLE PREMIER

L'homme est fait pour vivre en société.

Première Proposition. Les hommes n'ont qu'une même fin et un même objet, qui est Dieu.

« Ecoute , Israël 1 le Seigneur notre Dieu est le seul Dieu. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu , de tout ton cœur, de toute ton âme , et de toute ta force'. »

II" PnoposiTiON. L'amour de Dieu oblige les hommes à s'aimer les uns les autres.

Un docteur de la loi demanda à Jésus : « Maître, quel est le premier de tous les commandements? Jésus lui répondit : Le premier de tous les commandements est celui-ci : Ecoute Israël; le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu , et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme , de toute ta pensée , et de toute ta force : voilà le premier commandement. Et le second, qui lui est semblable, est celui-ci : Tu aimeras ton prochain comme toi-même^. »

« En ces deux préceptes consistent toute la loi et les prophètes ^ »

Nous nous devons donc aimer les uns les autres, parce que nous devons aimer tous ensemble le même Dieu , qui est notre Père commun ; et son unité est notre lien. « Il n'y a qu'un seul Dieu,

1. fleul., VI, 4, 5. — 2, Mnrc. xu, 29, 30. 31. — 3. Matlh., xxii, 40.

dit saint Paul'; si les autres comptent plusieurs dieux, il n'y en a pour nous qu'un seul, qui est le père d'où nous sortons tous , et nous sommes faits pour lui. »

S'il y a des peuples qui ne connaissent pas Dieu, il n'en est pas moins pour cela le créateur, et il ne les a pas moins faits à son image et ressemblance. Car il a dit en créant l'homme : << Faisons l'homme à notre image et ressemblance - ; » et un peu après : « Et Dieu créa l'homme à son image; il le créa à l'image de Dieu. »

Il le répète souvent, afin que nous entendions sur quel modèle nous sommes formés , et que nous aimions les uns dans les autres l'image de Dieu. C'est ce qui fait dire à Notre Seigneur, que le précepte d'aimer le prochain est semblable à celui d'aimer Dieu : parce qu'il est naturel que qui aime Dieu, aime aussi pour l'amour de lui tout ce qui est fait à son image ; et ces deux obligations sont semblables.

Nous voyons aussi que quand Dieu défend d'attenter à la vie de l'homme, il en rend cette raison : « Je rechercherai la vie de l'homme de la main de toutes les bêtes, et de la main de l'homme. Quiconque répandra le sang humain, son sang sera répandu : parce que l'homme est fait à l'image de Dieu^. »

Les bêtes sont en quelque sorte appelées, dans ce passage , au jugement de Dieu , pour y rendre compte du sang humain qu'elles auront répandu. Dieu parle ainsi pour faire trembler les hommes sanguinaires; et il est vrai, en un sens, que Dieu redemandera même aux animaux les hommes qu'ils auront dévorés , lorsqu'il les ressuscitera malgré leur cruauté dans le dernier jour.

111= Proposition. Tous les hommes sont frères.

Premièrement, ils sont tous enfants du même Dieu. «Vous êtes tous frères, dit le Fils de Dieu*, et vous ne devez donner le nom de père à personne sur la terre , car vous n'avez qu'un seul père qui est dans les cieux. »

Ceux que nous appelons pères, et d'où nous sortons selon la chair, ne savent pas qui nous sommes : Dieu seul nous connaît de toute éternité, et c'est pourquoi Isaïe disait" : « Vous êtes notre vrai père; Abraham ne nous a pas connus, et Israël nous a ignorés ; mais vous , Seigneur, vous êtes notre père et notre protecteur ; votre nom est devant tous les siècles. »

Secondement, Dieu a établi la fraternité des hommes en les faisant naître d'un seul, qui pour cela est leur père commun, et porte en lui-même l'image de la paternité de Dieu. Nous ne lisons pas que Dieu ait voulu faire sortir les autres animaux d'une même tige. « Dieu fit les bêtes selon leurs espèces ; et il vit que cet ouvrage était bon ; et il dit : Faisons l'homme à notre image et ressemblance''. »

Dieu parle de l'homme en nombre singulier, et marque distinctement qu'il n'en veut faire qu'un seul, d'où naissent tous les autres, selon ce qui est écrit dans les Actes que', « Dieu a fait sortir d'un

1./. Cor., vni, 4,5,6. —2. Ge»., i, 26.27. — 3. Idem, ix. 5, G. — 4. itatth., xxiii, 8, 9. — 5. /«., LXiii, 16. — C. Gen., i, 25,26. — ". ,trt.,xvii,26,

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POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE

seul tous les hommes qui devaient remplir la surface de la terre. » Le grec porte que Dieu les a faits d'un même sang. Il a même voulu que la femme qu'il donnait au premier homme fût tirée de lui, afin que tout fût undans le genrehumain. «Dieu forma en femme la côte qu'il avait tirée d'Adam, et il l'amena à Adam, et Adam dit : Celle-ci est un os tiré de mes os , et une cliair tirée de ma chair : son nom môme marquera qu'elle est tirée de l'homme; c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme ; et ils seront tous deux dans une chair'. »

Ainsi le caractère d'amitié est parfait dans le genre humain, et les hommes, qui n'ont tous qu'un même père doivent s'aimer comme frères. A Dieu ne plaise qu'on croie que les rois soient exempts de cette loi , ou qu'on craigne qu'elle ne diminue le respect qui leur est dû. Dieu marque distinctement que les rois qu'il donnera à son peuple, <( seront tirés du milieu de leurs frères^; » un peu api*ês : Cl Ils ne s'élèveront point au-dessus de leurs frères par un sentiment d'orgueil; » et c'est à cette condition qu'il leur promet un long règne.

Les hommes ayant oublié leur fraternité , et les meurtres s'étant multipliés sur la terre. Dieu résolut de détruire tous les hommes ^ à la réserve de Noé et de sa famille, par laquelle il répara tout le genre humain , et voulut que dans ce renouvellement du monde nous eussions encore tous un même père.

Aussitôt après, il défend les meurtres, en avertissant les hommes qu'ils sont tous frères, descendus premièrement du même Adam, et ensuite du même Noé : (c Je rechercherai, dit-il*, la vie de l'homme de la main de l'homme et de la main de son frère. »

IV" Proposition. Nul homme n'esl étranger à un autre homme.

Notre Seigneur, après avoir établi le précepte d'aimer son prochain, interrogé par un docteur de la loi , qui était celui que nous devons tenir pour notre prochain, condamne l'erreur des Juifs, qui ne regardaient comme tels que ceu.x de leur nation. Il leur montre, par la parabole du Samaritain qui assiste le voyageur méprisé par un prêtre et par un lévite , que ce n'est pas sur la nation , mais sur l'humanité en général, que l'union des hommes doit être fondée. « Un prêtre vit le voyageur blessé, et passa; et un lévite passa près de lui et continua son chemin. Mais un Samaritain, le voyant, fut' touché de compassion". » 11 raconte avec quel soin 11 le secourut, et puis il dit au docteur" : « Lequel de ces trois vous paraît être son prochain ? et le docteur répondit : Celui qui a eu pitié de lui; et Jésus lui dit : Allez, et faites de même. »

Cette parabole nous apprend que nul homme n'esl étranger à un autre homme , fùt-il d'une nation autant haïe dans la nôtre, que les Samaritains l'étaient des Juifs.

V» Proposition. Chaque homme doit avoir soin des autres hommes.

Si nous sommes tous frères , tous faits à l'image de Dieu et également ses enfants, tous une même

1. Gen., II, 22, 23. - 2. Deul., xvii, 15, 20. — 3. Gènes., vi. — i. Idem, IX, 5. — 5. Luc, x, 31, 32, etc. — (). Idem, 30, 37.

race et un même sang, nous devons prendre soin les uns des autres ; et ce n'est pas sans raison qu'il est écrit : « Dieu a chargé chaque homme d'avoir soin de son prochain'. » S'ils ne le font pas de bonne foi. Dieu en sera le vengeur, car ajoute l'Ecclésiastique- : (c Nos voies sont toujours devant lui et ne peuvent être cachées à ses yeux. » Il faut donc secourir notre prochain , comme en devant rendre compte à Dieu qui nous voit.

Il n'y a que les parricides et les ennemis du genre humain qui disent comme Gain ^ : « Je ne sais où est mon frère ; suis-je fait pour le garder? »

« N'avons-nous pas tous un même père? n'est-ce pas un même Dieu qui nous a créés? pourquoi donc chacun de nous méprise-t-il son frère , violant le pacte de nos pères '' ? »

VI« Proposition. L'intérêt même nous unit.

" Le frère, aidé de son frère, est comme une ville fortes » Voyez comme les forces se multiplient par la société et le secours mutuel.

« Il vaut mieux être deux ensemble, qile d'être seul, car on trouve une grande utilité dans cette union. Si l'un tombe, l'autre le soutient. Malheur à celui qui est seul : s'il tombe, il n'a personne pour le relever. Deux hommes reposés dans un même lit, se réchauffent mutuellement. Qu'y a-t-il de plus froid qn'un homme seul ? Si quelqu'un est trop fort contre un seul, deux pourront lui résister ; une corde à trois -cordons est difficile à rompre^. »

On se console, on s'assiste, on se fortifie l'un l'autre. Dieu voulant établir la société, veut que chacun y trouve son bien , et y demeure attaché par cet intérêt.

C'est pourquoi il a donné aux hommes divers talents. L'un est propre à une chose, et l'autre à une autre , afin qu'ils puissent s'entre-secourir comme les membres du corps, et que l'union soit cimentée par ce besoin mutuel. « Comme nous avons plusieurs membres, qui tous ensemble ne font qu'un seul corps, et que les membres n'ont pas tous une même fonction, ainsi nous ne sommes tous ensemble qu'un seul corps en Jésus-Christ, et nous sommes tous membres les uns des autres'. » Chacun de nous a son don et sa grâce différente.

'( Le corps n'est pas un seul membre, mais plusieurs membres. Si le pied dit : Je ne suis pas du corps , parce que je no suis pas la main , est-il pour cela retranché du corps? Si tout le corps était œil, où serait l'ouïe et l'odorat? Mais maintenant Dieu a formé les membres, et les a mis chacun où il lui a plu. Que si tous les membres n'étaient qu'un seul membre, que deviendrait le corps? Mais dans l'ordre que Dieu a établi, s'il y a plusieurs membres, il n'y a qu'un corps. L'œil ne peut pas dire à la main : Je n'ai que faire de votre assistance; ni la tête ne peut pas dire aux pieds : Vous ne m'êtes pas nécessaires. Mais au contraire, les membres qui paraissent les plus faibles sont ceux dont on a le plus besoin. Et Dieu a ainsi accordé le corps , en suppléant par un membre ce qui manque à l'autre, afin qu'il n'y ait point de dissension dans le corps,

i. EcclL, XVII, 12. — 2. Idem, 13. — 3. Gen., iv, 9. — 4. Mal., XI. 10. — 5. l'rov.. xvni, 1». — 6. Eccl, iv. 9, 10, H, 12. — 7. Hom., XII, i, 5,0.

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