LIVRE I. — DES PRINCIPES DE LA SO.GIETÉ HUMAINE
avec la main, mais non pas les couper avec la faucille. »
« Quand vous ferez votre moisson, si vous oubliez quelque gerbe , ne retournez pas sur vos pas pour l'enlever; mais laissez-la enlever à l'étranger, au pupille et à la veuve, afin que le Seigneur vous bénisse dans tous les travaux de vos mains. » Il ordonne la même raison des olives et des raisins dans la vendange'.
Moïse rappelle, par ce moyen, dans la mémoire des possesseurs, qu'ils doivent toujours regarder la terre comme la mère commune et la nourrice de tous les hommes, et ne veut pas que le partage qu'on en a fait leur fasse oublier le droit primitif de la nature.
Il comprend les étrangers dans ce droit. « Lais- » sez, dit-il ^, ces raisins et ces gerbes oubliées, » à l'étranger, au pupille et à la veuve. »
Il recommande particulièrement , dans les jugements, l'étranger et le pupille, honorant en tout la société du genre humain. « Ne pervertis point, dit-iP, le jugement de l'étranger et du pupille : souviens-toi que tu as été étranger et esclave en Egypte. »
Il est si loin de vouloir qu'on manque d'humanité aux étrangers, qu'il étend même en quelque façon cette humanité jusqu'aux animaux. Quand on trouve un oiseau qui couve, le législateur défend de prendre ensemble la mère et les petits. « Laisse-la aller, dit-il, si tu lui ôtes ses petits *. » Comme s'il disait : Elle perd assez en les perdant, sans perdre encore sa liberté.
Dans le même esprit de douceur, la loi défend de « cuire le chevreau dans le lait de sa mère'; » et de « lier la bouche, c'est-à-dire de refuser la nourriture au bœuf qui travaille à battre le blé ". » <c Est-ce que Dieu a soin des bœufs? » comme dit saint Paul ' : a-t-il fait la loi pour eux, et pour les chevreaux, et pour les bêtes? et ne paraît-il pas qu'il a voulu inspirer aux hommes la douceur et l'humanité en toutes choses ; afin qu'étant doux aux animaux, ils sentent mieux ce qu'ils doivent à leurs semblables?
Il ne faut donc pas penser que les bornes qui séparent les terres des particuliers et les Etals, soient faites pour mettre la division dans le genre humain ; mais pour faire seulement qu'on n'attente rien les uns sur les autres, et que chacun respecte le repos d'autrui. C'est pour cela qu'il est dit : « Ne transporte point les bornes qu'ont mises les anciens dans la terre que t'a donnée le Seigneur ton Dieu*. » Et encore : « Maudit celui qui remue les bornes de son voisin '. »
Il faut encore plus respecter les bornes qui séparent les Etats , que celles qui séparent les particuliers ; et on doit garder la société que Dieu a établie entre tous les hommes.
Il n'y a que certains peuples maudits et abominables, avec qui toute société est interdite, à cause de leur effroyable corruption, qui se répandrait sur leurs alliés. « N'aie point, dit la loi, de société avec ces peuples : ne leur donne point ta fille, ne prends pas la leur pour ton fils , parce qu'ils le sé-
1. Deul.. XXEV, 19-21. — 2. Idem. — 3. Ibid., 17, 22. — 4. Ibid.. XXII, 6,". —5. Ibid.. XV, 21. —0. lbid.,\\v,i. —7. /.Cor., IX, 9. — 8. Deut., XIX, il. — 9. /rf«?7i, xxvii, 17.
duiront, ou le feront servir aux dieux étrangers. »
Hors de là Dieu défend ces aversions qu'ont les peuples les uns pour les autres ; et au contraire, il fait valoir tous les liens de la société qui sont entre eux. » N'ayez point en exécration l'Iduméen, parce que vous venez de même sang ; ni l'Egyptien , parce que vous avez été étrangers dans sa terre. »
Aussi est-il demeuré , parmi tous les peuples , certains principes communs de société et de concorde. Les peuples les plus éloignés s'unissent par le commerce, et conviennent qu'il faut garder la foi elles traités. Il y a, dans tous les peuples civilisés , certaines personnes à qui tout le genre humain semble avoir donné une sûreté pour entretenir le commerce entre les nations. La guerre même n'empêche pas ce commerce ; les ambassadeurs sont regardés comme des personnes sacrées : qui viole leur caractère est en horreur ; et David prit avec raison une vengeance terrible des Ammonites, et de leur roi, qui avaient maltraité ses ambassadeurs.
Les peuples qui ne connaissent pas ces lois de société sont peuples inhumains ; barbares , ennemis de toute justice, et du genre humain, que l'Ecriture appelle du nom odieux de « gens sans foi et sans alliance. »
Voilà une belle règle, de saint Augustin , pour l'application de la charité. « Où la raison est égale, il faut que le sort décide. L'obligation de s'entraîmer est égale dans tous les hommes , et pour tous les hommes. Mais comme on ne peut pas également les servir tous, on doit s'attacher principalement à servir ceiLx que les lieux, les temps et les autres rencontres semblables nous unissent d'une façon particulière comme par une espèce de sort. »
ARTICLE VI
De l'amour de la patrie.
Première Proposition. II faut être bon citoyen , et sacrifier à sa patrie dans le besoin tout ce qu'on a, et sa propre vie; où il est parlé de la guerre.
Si l'on est obligé d'aimer tous les hommes, et qu'à vrai dire il n'y ait point d'étranger pour le chrétien, à plus forte raison doit-il aimer ses concitoyens. Tout l'amour qu'on a pour soi-même , pour sa famille, et pour ses amis, se réunit dans l'amour qu'on a pour sa patrie , où notre bonheur et celui de nos familles et de nos amis est renfermé.
C'est pourquoi les séditieux qui n'aiment pas leur pays, et y portent la division, sont l'exécration du genre humain. La terre ne les peut pas supporter, et s'ouvre pour les engloutir. C'est ainsi que périrent Coré, Dathan, et Abiron. « S'ils périssent, dit Mo'ise', comme les autres hommes, s'ils sont frappés d'une plaie ordinaire, le Seigneur ne m'a pas envoyé ; mais si Dieu fait quelque chose d'extraordinaire , et que la terre ouvre sa bouche pourles engloutir eux et tout cequi leur appartient, en sorte qu'on les voie entrer tout vivants dans les enfers, vous connaîtrez qu'ils ont blasphémé contre le Seigneur. A peine avait-il cessé de parler, que la terre s'ou\Tit sous leurs pieds ; et les dévora avec leur tente, et tout ce qui leur appartenait. »
i. Num., XVI, 28, elc.
POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE
Ainsi méritaient d'être retranchés ceux qui mettaient la division parmi le peuple. 11 ne faut point avoir de société avec eux ; en approcher c'est approcher de la peste. <( Retirez-vous, dit Moïse', de la tente de ces impies, et ne touchez rien de ce qui leur appartient, de peur que vous ne soyez enveloppés dans leurs péchés et dans leur perte. »
On ne doit point épargner ses biens quand il s'agit de servir la patrie. Gédéon dil à ceux de Soccoth : « Donnez de quoi vivre aux soldats qui sont avec moi parce qu'ils défaillent, afin que nous poursuivions les ennemis. » Ils refusent, et Gédéon en fait un juste châtiment^. Qui sert le public sert chaque particulier. Il faut même sans hésiter exposer sa vie pour son pays. Ce sentiment est commun à tous les peuples, et surtout il paraît dans le peuple de Dieu.
Dans les besoins de l'Etat, tout le monde sans exception était obligé d'aller à la guerre , et c'est pourquoi les armées étaient si nombreuses.
La ville de Jabès en Galaad, assiégée et réduite à l'extrémité par Naas, roi des Ammonites, envoie exposer son péril extrême à Saul, « qui aussitôt fait couper un bœuf en douze morceaux qu'il envoya aux confins de chacune des douze tribus avec cet édit : Qui ne sortira pas avec Satil et Samuel, ses bœufs seront ainsi mis en pièces : et aussitôt tout le peuple s'assembla comme un seul homme : et Saiil en fit la revue à Bézech ; et ils se trouvèrent d'Israël trois cent mille, et trente mille de Juda : et ils dirent aux envoyés de Jabès : Demain vous serez délivrés ^ »
Ces convocations étaient ordinaires, et il faudrait transcrire toute l'histoire du peuple de Dieu pour en rapporter tous les exemples.
C'était un sujet de plainte à ceux qui n'étaient pas appelés, et il le prenaient à affront. « Ceux d'Ephraïm dirent à Gédéon : Quel dessein avezvous eu de ne nous point appeler quand vous alliez combattre contre Madian"? Ce qu'ils dirent d'un ton de colère , et en vinrent presque à la force ; et Gédéon les apaisa en louant leur valeur'. »
Ils firent la même plainte à Jephté, et la chose alla jusqu'à la sédition ^ tant on se piquait d'honneur d'être convoqué en ces occasions. Chacun exposait sa vie non-seulement pour tout le peuple, mais pour sa seule tribu. « Ma tribu, dit •lephté'^, avait querelle contre les Ammonites ; ce que voyant, j'ai mis mon âme en mes mains (noble façon de parler qui signifiait exposer sa vie), et j'ai fait la guerre aux Ammonites. »
C'est une honte de demeurer en repos dans sa maison, pendant que nos citoyens sont dans le travail et dans le péril pour la commune patrie. David envoya Uri se reposer chez lui , et ce bon sujet répondif : « L'arche de Dieu, et tout Israël et Juda sont sous des tentes ; mon seigneur Joab , et tous les serviteurs du roi mon seigneur, couchent sur la terre : et moi j'entrerai dans ma maison pour y manger à mon aise, et y être avec ma femme! Par votre vie, je ne ferai point une chose si indigne. »
Il n'y a plus de joie pour un bon citoyen quand
1. Kum., XVI, 26. — 2. Jud., viii, 5, 15, 16, 17. —3. l. Reg., xi, 7, 8, 9. — 4. Jud.. viii, 1, 2, 3. — 5. /dem, xii, 1. — 6. /ftirf. ,2,3. — 7. //. Heg., xi. 10,11.
sa patrie est ruinée. De là ce discours de Mathathias, chef de la maison des Asmonéens ou Machabées' : « Malheur à moi! pourquoi suis-je né pour voir la ruine de mon peuple et celle de la cité sainte? puis-je y demeurer davantage, la voyant livrée à ses ennemis, et son sanctuaire dans la main des étrangers? Son temple est déshonoré comme un homme de néant, ses vieillards et ses enfants sont massacrés au milieu de ses rues, et sa jeunesse a péri dans la guerre : quelle nation n'a point ravagé son royaume , et ne s'est point enrichie de ses dépouilles? on lui a ravi tous ses ornements ; de libre elle est devenue esclave ; tout notre éclat, toute notre gloire, tout ce qu'il y avait parmi nous de sacré, a été souillé par les Gentils : et comment après cela pourrions-nous vivre? »
On voit là toutes les choses qui unissent les citoyens et entre eux et avec leur patrie : les autels et les sacrifices , la gloire, les biens, le repos et la sûreté de la vie ; en un mot, la société des choses divines et humaines. Mathathias, touché de toutes ces choses, déclare qu'il ne peut plus vivre voyant ses citoyens en proie, et sa patrie désolée. << En disant ces paroles, lui et ses enfants déchirèrent leurs habits, et se couvrirent de ciliées, et se mirent à gémir ^. »
Ainsi faisait Jérémie, « lorsque son peuple étant mené en captivité , et la sainte cité étant désolée , plein d'une douleur amère, il prononça en gémissant ces lamentations^ » qui attendrissent encore ceux qui les entendent.
Le même prophète dit à Baruch , qui dans la ruine de son pays songeait encore à lui-même et à sa fortune : « Voici, ô Baruch! ce que te dit le Seigneur Dieu d'Israël : j'ai détruit le pays que j'avais bâti, j'ai arraché les enfants d'Israël que j'avais plantés, et j'ai ruiné toute cette terre : et tu cherches encore pour toi de grandes choses? ne le fais pas ; contente-toi que je te sauve la vie*. »
Ce n'est pas assez de pleurer les maux de ses citoyens et de son pays ; il faut exposer sa vie pour leur service. C'est à quoi Mathathias excite en mourant toute sa famille". « L'orgueil et la tyrannie ont prévalu ; voici des temps de malheur et de ruine pour vous : prenez donc courage, mes enfants ; soyez zélateurs de la loi , et mourez pour le testament de vos pères. »
Ce sentiment demeurera gravé dans le cœur de ses enfants; il n'y a rien de plus ordinaire dans la bouche de Judas , de Jonathas et de Simon , que ces paroles : Mourons pour notre peuple et pour nos frères; « Prenez courage, dit Judas '^ et soyez tous gens de cœur : combattez vaillamment ces nations armées pour notre ruine. Il vaut mieux mourir à la guerre que de voir périr notre pays et le sanctuaire. » Et encore : « A Dieu ne plaise que nous fuyions devant l'ennemi; si notre heure de mourir est arrivée , mourons en gens de cœur pour nos frères , et ne mettons point de tache à notre gloire '. »
L'Ecriture est pleine d'exemples qui nous apprennent ce que nous devons à notre patrie; mais
1 . /. Mach., Il, 7, 8, elc. — 2. Idem. 14. — 3. Lam., Jcr. — 4. Jer., XLV, 1,2, 4,5. — 5. /. Mach., il, 49, 50, elc. "— 6. Idem, m, 58, 59. — 7. IHd., IX, 10.