‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 347 sur 609 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

De l'autorité : que la royale et l'héréditaire est la plus propre au gouvernement.

ARTICLE PREMIER

Par qui l'autorité a été exercée dès l'origine du monde.

Phemiébe Proposition. Dieu est le vrai roi.

Un grand roi le reconnaît lorsqu'il parle ainsi en présence de tout son peuple ' : « Béni soyez vous, ô Seigneur Dieu d'Israël, notre père, de toute éternité et durant toute l'éternité ! A vous. Seigneur, appartient la majesté , et la puissance, et la gloire , et la victoire , et la louange : tout ce qui est dans le ciel et dans la terre est à vous : il vous appartient de régner, et vous commandez à tous les princes ; les grandeurs et les richesses sont à vous ; vous dominez sur toutes choses : en votre main est la force et la puissance, la grandeur et l'empire souverain. »

L'empire de Dieu est éternel ; et de là vient qu'il est appelé le Roi des siècles^.

L'empire de Dieu est absolu : « Qui osera vous dire, ô Seigneur! pourquoi faites-vous ainsi? ou qui se soutiendra contre votre jugement^'? »

Cet empire absolu de Dieu a pour premier titre et pour fondement la création. 11 a tout tiré du néant, et c'est pourquoi tout est en sa main. « Le

1. /. Par.. XXIX, 10, 12. — 2. Apoc, xv, 3. —3. Sap., xil, 12.

Seigneur dit à Jérémie ' : Va en la maison d'un potier : là tu entendras mes paroles. El j'allai en la maison du potier et il travaillait avec sa roue, et il rompit un pot qu'il venait de faire de boue, et de la même terre il en fit un autre ; et le Seigneur me dit : Ne puis-je pas faire comme ce potier? Comme cette terre molle est en la main du potier, ainsi vous êtes en ma main , dit le Seigneur. »

11= Proposition. Dieu a exercé visiblement par lui-même l'empire et l'autorité sur les hommes.

Ainsi en a-t-il usé au commencement du monde. Il était en ce temps le seul roi des hommes , et les gouvernait visiblement.

Il donna à Adam le précepte qu'il lui plut, et lui déclara sur quelle peine il l'obligeait à le pratiquera II le bannit; il lui dénonça qu'il avait encouru la peine de mort.

Il se déclara visiblement en faveur du sacrifice d'Abel contre celui de Caïn. 11 reprit Cain de sa jalousie : après que ce malheureux eût tué son frère, il l'appela en jugement, il l'interrogea, il le convainquit de son crime , il s'en réserva la vengeance, et l'interdit à tout autre''; il donna à Gain une espèce de sauvegarde , un signe pour empêcher qu'aucun homme n'attentât sur lui*. Toutes fonctions de la puissance publique.

Il donne ensuite des lois à Noé et à ses enfants ; il leur défend le sang et les meurtres , et leur ordonne de peupler la terre"'.

Il conduit de la même sorte Abraham , Isaac et Jacob.

Il exerce publiquement l'empire souverain sur son peuple dans le désert. Il est leur roi , leur législateur, leur conducteur. Il donne visiblement le signal pour camper et pour décamper, et les ordres tant de la guerre que de la paix.

Ce règne continue visiblement sous Josué, et sous les juges : Dieu les envoie : Dieu les établit : et de là vient que le peuple disant à Gédéon : « Vous dominerez sur nous , vous et votre fils , et le fils de votre fils ; il répondit : Nous ne dominerons point sur vous , ni moi , ni mon fils ; mais le Seigneur dominera sur vous''. »

C'est lui qui établit les rois. 11 fit sacrer Saiil et David par Samuel ; il affermit la royauté dans la maison de David, et lui ordonna de faire régner à sa place Salomon son fils.

C'est pourquoi le trône des rois d'Israël est appelé le trône de Dieu. « Salomon s'assit sur le trône du Seigneur, et il plut à tous, et tout Israël lui obéit'. » Et encore : « Béni soit le Seigneur votre Dieu, dit la reine de Saba à Salomon*, qui a voulu vous faire asseoir sur son trône, et vous établir roi pour tenir la place du Seigneur votre Dieu. »

III" Proposition. Les apôtres et les premiers fidèles ont toujours été de bons citoyens.

Jésus-Christ, qui va toujours à la source , semble l'avoir marqué par ces paroles : « Tout royaume divisé en lui-même sera désolé ; toute ville et toute famille divisée en elle-même ne subsistera pas". »

i. Jerem., xvii, 16. — 2. Gen., ii,n. — 3. Idem, iv, 4,5, G, 9, 10. i. /iiiii., 15. — 5. ;i)!d., IX, 1, 5, (i, 7. — b.JuiL, viii,22, 23.-7. /. Par., XXIX, 23. —8. Idem; II. Par., ix, 8. — 9. mtlk.,ii.ii, 25.

POLITIQUE DE L'ÉGRITURE SAINTE

Des royaumes il va aux villes, d'oii les royaumes sont venus, et des villes il remonte encore aux familles, comme au modèle et au principe des villes, et de toute la société humaine.

Dès l'origine du monde. Dieu dit à Eve, et en elle à toutes les femmes : « Tu seras sous la puissance de l'homme, et il te commandera', n

Au premier enfant qu'eut Adam, qui fut Gain , Eve dit : « J'ai possédé un homme par la grâce de Dieu^ » Voilà donc aussi les enfants sous la puissance paternelle. Gar cet enfant était plus encore en la possession d'Adam , à qui la mère elle-même était soumise par l'ordre de Dieu. L'un et l'autre tenaient de Dieu cet enfant, et l'empire qu'ils avaient sur lui. « Je l'ai possédé, dit Eve, mais, par la grâce de Dieu. »

Dieu ayant mis dans nos parents comme étant en quelque façon les auteurs de notre vie, une image de la puissance par laquelle il a tout fait, il leur a aussi transmis une image de la puissance qu'il a sur ses œuvres. G'est pourquoi nous voyons dans le Décalogue, qu'après avoir dit : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et ne serviras que lui; » il ajoute aussitôt : « Honore ton père et ta mère , afin que tu vives lontemps sur la terre que le Seigeur ton Dieu te donnera''. » Ce précepte est comme une suite de l'obéissance qu'il faut rendre à Dieu , qui est le vrai père.

De là nous pouvons juger que la première idée de commandement et d'autorité humaine, est venue aux hommes de l'autorité paternelle.

Les hommes vivaient longtemps au commencement du monde, comme l'atteste non-seulement l'Ecriture , mais encore toutes les anciennes traditions : et la vie humaine commence à décroître seulement après le déluge, où il se fit une si grande altération dans (ouïe la nature. Un grand nombre de familles se voyaient parce moyen, réunies sous l'autorité d'un seul grand-père ; et cette union de tant de familles avait quelque image de royaume.

Assurément durant tout le temps qu'Adam vécut, Seth, que Dieu lui donna à la place d'Abel lui rendit avec toute sa famille une entière obéissance.

Gain , qui viola le premier la fraternité humaine par un meurtre, fut aussi le premier à se soustraire de l'empire paternel : haï de tous les hommes, et contraint de s'établir un refuge, il bâtit la première ville, à qui il donna le nom de son fils Hénoch*.

Les autres hommes vivaient à la campagne, dans la première simplicité, ayant pour loi la volonté de leurs parents, et les coutumes anciennes.

Telle fut encore, après le déluge, la conduite de plusieurs familles, surtout parmi les enfants de Sem, où se conservèrent plus longtemps les anciennes traditions du genre humain, et pour le culte de Dieu, et pour la manière du gouvernement.

Ainsi Abraham, Isaac et Jacob, persistèrent dans l'observance d'une vie simple et pastorale. Ils étaient avec leur famille libres , et indépendants : ils traitaient d'égal avec les rois. Abimélech, roi de Gérare, vint trouver Abraham ; « et ils firent un » traité ensemble **. »

Il se fit un pareil traité entre un autre Abimélech, fils de celui-ci, et Isaac, fils d'Abraham.

t. Gènes., lit, iG. —2. Mem, iv, l. 3. £xo(i.,xx, 12.— i. Cènes.. IV, il. — f). Idem, XXI, 23, 32.

« Nous avons vu, dit Abimélech', que le Seigneur était avec vous , et pour cela nous avons dit : Qu'il y ait entre nous un accord confirmé par serment. »

Abraham fit la guerre de son chef aux rois qui avaient pillé Sodome, les défit, et offrit la dime des dépouilles à Melchisédech, roi de Salem, pontife du Dieu très-haut^.

C'est pourquoi les enfants de Heth avec qui il fait un accord, l'appellent Seigneur, et le traitent de prince. « Ecoutez-nous, Seigneur; vous êtes parmi nous un prince de Dieu^; » c'est-à-dire, qui ne relève que de lui.

Aussi a-t-il passé pour roi dans les histoires profanes. Nicolas de Damas, soigneux observateur des antiquités, le fait roi; et sa réputation dans tout l'Orient est cause qu'il le donne à son pays. Mais au fond la vie d'Abraham était pastorale, son royaume était sa famille; et il exerçait seulement, à l'exemple des premiers hommes, l'empire domestique et paternel.

IV» Proposition. Il s'établit pourtant bientôt des rois, ou par le consentement des peuples, ou par les armes : où il est parlé du droit de conquête.

Ces deux manières d'établir les rois sont connues dans les histoires anciennes. G'est ainsi qu'Abimélech , fils de Gédéon , fit consentir ceux de Sichem à le prendre pour leur souverain. » Lequel aimezvous mieux, leur dit-il*, ou d'avoir pour maître soixante et dix hommes , enfants de Jérobaal , ou de n'en avoir qu'un seul , qui encore est de votre ville et de votre parenté? et ceux de Sichem tournèrent leur cœur vers Abirnélech. »

G'est ainsi que le peuple de Dieu demanda, de lui-même, un roi pour le juger".

Le même peuple transmit toute l'autorité de la nation à Simon, et à sa postérité. L'acte en est dressé au nom des prêtres , de. tout le peuple , des grands, et des sénateurs, qui consentirent à le faire prince".

Nous voyons , dans Hérodote , que Déjocès fut roi de la même manière.

Pour les rois par conquêtes , tout le monde en sait les exemples.

Au reste , il est certain qu'on voit des rois de bonne heure dans le monde. On voit du temps d'Abraham, c'est-à-dire quatre cents ans environ après le déluge, des royaumes déjà formés et établis de longtemps. On voit premièrement quatre rois qui font la guerre contre cinq'. On voit Melchisédech, roi de Salem, pontife du Dieu très-haut, à qui Abraham donne la dîme". On voit Pharaon, roi d'Egypte, et Abimélech, roi de Gérare ^ Un autre .\bimélech, aussi roi de Gérare, paraît du temps d'Isaac'"; et ce nom apparemment était commun aux rois de ce pays-là , comme celui de Pharaon aux rois d'Egypte.

Tous ces rois paraissent bien autorisés; on leur voit des officiers réglés, une cour, des grands qui les environnent, une armée et un chef des armes pour la commander", une puissance affermie. « Qui touchera, dit Abimélech'S lafemme de cet homme, il mourra de mort. »

i. Cènes., xxvi,28. — 2. Idem, xiv, )-t, etc. — 3. Ibid.. xxiii, fi. - 4. .hid.. IX, 2, 3. — 5. /. Iteg., viii, 5. — 0. Machab., xiv. 28, 4t. — -. Gcn.. XIV, 1, 3. — 8. Idem, 18, 20. — fl. Ibid., xii, 15 ; et xx, 2. - 10. /W(i.,xxvi, 1. — H. Ibid., XII, 16; XXI, 22. - 12. Ibid., xxvi, 11.

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