LIVRE III. — DE L'AUTORITÉ ROYALE
YI'" Proposition. Le prince inutile au bien du peuple est puni aussi bien que le méchant qui le tyrannise.
C'est la règle de la justice divine , de ne punir pas seulement les serviteurs violents, qui abusent du pouvoir qu'il leur a donné, mais encore les serviteurs inutiles, qui ne font pas profiter le talent qu'il leur a mis en main. « Jetez le serviteur inutile dans les ténèbres extérieures, » c'est-à-dire dans la prison obscure et profonde qui est hors de la maison de Dieu : « là seront pleurs et grincements de dents'. »
C'est pourquoi nous venons d'entendre qu'il reprochait aux pasteurs, non-seulement qu'ils dévoraient son troupeau, mais qu'ils ne le guérissaient pas, qu'ils le négligeaient et le laissaient dévorer.
Mardochée manda aussi à la reine Esther, dans le péril extrême du peuple de Dieu : « Ne croyez pas vous pouvoir sauver toute seule, parce que vous êtes la reine, et élevée au-dessus de tous les autres : car si vous vous taisez, les Juifs seront délivrés par quelque autre voie ; et vous périrez , vous, et la maison de votre père-. »
Vlh' Proposition. La bonté du prince ne doit pas être altérée par l'ingratitude du peuple.
Il n'y a rien de plus ingrat envers Moïse que le peuple juif. Il n'y a rien de meilleur envers le peuple juif que Moïse. On n'entend partout, dans VExodc et dans les ISombres, que des murmures insolents de ce peuple contre lui ; toutes leurs plaintes sont séditieuses , et jamais il n'entend de leurs bouches des remontrances tranquilles. Des menaces ils passent aux effets. « Tout le peuple criait contre lui et voulait le lapidera » Mais, pendant cette fureur, il plaide leur cause devant Dieu, qui voulait les perdre. « Je les frappera de peste , et je les exterminerai, et je te ferai prince d'une grande nation plus puissante que celle-ci. Oui , Seigneur, répondit Moïse , afin que les Egyptiens blasphèment contre vous. Glorifiez plutôt votre puissance, ô Dieu patient et de grande miséricorde! et pardonnez à ce peuple selon vos bontés infinies*. »
Il ne répond pas seulement aux promesses que Dieu lui fait, occupé du péril de ce peuple ingrat, et s'oubliant toujours lui-même.
Bien plus , il se dévoue pour eux : « Seigneur, ou pardonnez-leur ce péché , ou eflacez-moi de votre livre^ : n c'est-à-dire, ôtez-moi la vie.
David imite Moïse. Malgré toutes ses bontés, son peuple avait suivi la révolte d'Absalon, et depuis, celle de Séba**. Il ne leur en est pas moins bon; et même ne laisse pas de se dévouer, lui et sa famille , pour ce peuple tant de fois rebelle. « Voyant' l'ange qui frappait le peuple : 0 Seigneur, s'écriat-il , c'est moi qui ai péché, c'est moi qui suis coupable; qu'ont fait ces brebis que vous frappez? Tournez votre main contre moi , et contre la maison de mon père'. »
YIII' Proposition. Le prince ne doit rien donner à son ressentiment ni à son humeur.
" .\ Dieu ne plaise, dit Job*, que je me sois ré-
I. Matih.. XXV, 30. — 2. Eslh., iv, 13. U. — 3. Num . . xiv, 4, 10. — I. Idem, 12, 13, etc. — 5. Exod.. xxxii. 32. — 11. //. lieg., xv, xx.— 7. Idem, xxiv, 17. — 8. Job., xxxi, 29, 30.
joui de la chute de mon ennemi , ou du mal qui lui arrivait. Je n'ai pas même péché contre lui par des paroles, ni je n'ai fait aucune imprécation contre sa vie. »
Les commencements de Saii! sont admirables , lorsque la fortune n'avait pas encore perverti en lui les bonnes dispositions qui l'avaient rendu digne de la royauté. Une partie du peuple avait refusé de lui obéir : « Cet homme nous pourra-t-il sauver? Ils le méprisèrent, et ne lui apportèrent pas les présents ordinaires en cette occasion'. » Comme donc il venait de remporter une glorieuse victoire, « tout le peuple dit à Samuel : Qu'on nous donne ceux qui ont dit : Saul ne sera pas notre roi , et qu'on les fasse mourir. A quoi Saiil répondit : Personne ne sera tué en ce jour, que Dieu a sauvé son peuple-. »
En ce jour de triomphe et de salut, il ne pouvait offrir à Dieu un plus digne sacrifice que celui de la clémence.
Voici encore un exemple de cette vertu en la personne de David. Durant que Saiil le persécutait, il était avec ses troupes vers le Carmel, où. il y avait un homme extraordinairement riche, nommé Nabal. David le traitait avec toute la bonté possible : non-seulement il ne souffrait pas que ses soldats lui fissent de là aucun tort, chose difficile dans la licence de la guerre , et parmi des troupes tumultuairement ramassées , sans paye réglée , telles qu'étaient alors celles de David ; mais les gens de Nabal confessaient eux-mêmes qu'il les protégeait en toutes choses. Ces hommes, disentils , nous sont fort bons : nous n'avons jamais rien perdu parmi eux; et au contraire, pendant que nous paissions nos troupeaux, ils nous étaient nuit et jour comme un remparts » C'est le vrai usage de la puissance : car que sert d'être le plus fort, si ce n'est pour soutenir le plus faible?
C'est ainsi qu'en usait David : et cependant comme ses soldats , en un jour de réjouissance , vinrent demander à Nabal , avec toute la douceur possible, qu'il leur donnât si peu qu'il voudrait; cet homme féroce, non-seulement le refusa, mais encore il s'emporta contre David d'une manière outrageuse, sans aucun respect pour un si grand homme, destiné à la royauté par ordre de Dieu, et sans être touché de la persécution qu'il souffrait injustement : l'appelant, au contraire, un valet rebelle qui voulait faire le maître*.
A ce coup , la douceur de David fut poussée à bout; il courait à la vengeance : mais Dieu lui envoie Abigaïl, femme de Nabal, aussi prudente que belle, qui lui parla en ces termes^ : << Que le roi mon seigneur ne prenne pas garde aux emportements de cet insensé. Vive le Seigneur qui vous a empêché de verser le sang ; et a conservé vos mains pures et innocentes; le Seigneur vous sera une main puissante et fidèle, parce que vous combati tez pour lui. A Dieu ne plaise qu'il vous arrive de faire aucun mal dans tout le cours de votre vie ! Quand le Seigneur aura accompli ce qu'il vous a I promis et qu'il vous aura établi roi sur son peuple d'Israël, vous n'aurez point le regret d'avoir répandu le sang innocent, ni de vous être vengé
1. /. Re9.,x,27. — 2.7(iem,xi, 12, 13. — 3. Ibid., xxv, 15, 16. — 4. Ibid., xxv, 8 , etc. — 5. Ibid. , 25 , 26, etr.
POLITIQUE DE L'ECRITURE SAINTE
vous-même : et cette triste pensée ne viendra pas vous troubler au milieu de votre gloire; et mon Seigneur se souviendra de sa servante. »
Elle parlait à David comme assurée de sa bonté; et le touchait en effet par où il était sensible, lui faisant voir que la grandeur n'était donnée aux hommes que pour bien faire , comme il avait toujours fait, et qu'au reste toute sa puissance n'aurait plus d'agrément pour lui , s'il pouvait se reprocher d'en avoir usé avec violence.
David , pénétré de ce discours s'écrie ' : « Féni soit le Dieu d'Israël qui vous a envoyée à ma rencontre; béni soit votre discours, qui a calmé ma colère ; et bénie soyez-vous vous-même , vous qui m'avez empêché de verser du sang, et de me venger de ma main. »
Comme il goûte la douceur de dompter sa colère : et dans quelle horreur entre-t-il de l'action qu'il allait faire!
Il reconnaît qu'en effet la puissance doit être odieuse, même à celui qui l'a en main, quand elle le porte à sacrifier le sang innocent à son ressentiment particulier. Ce n'est pas être puissant, que de n'avoir. pu résister à la tentation de la puissance ; et quand on en a abusé, on sent toujours en soi-même qu'on ne la méritait pas.
Voilà quel était David : et il n'y a rien qui fasse plus déplorer ce que l'amour et le plaisir peuvent sur les hommes, que de voir un si bon prince poussé jusqu'au meurtre d'Urie par cette aveugle passion.
Si le prince ne doit rien donner à ses ressentiments particuliers , à plus forte raison ne doit-il pas se laisser maîtriser par son humeur, ni par des aversions ou des inclinations irrégulières : mais il doit agir toujours par raison, comme on dira dans la suite.
IX= Proposition. Cq bon prince épargne le sang humain.
" Qui me donnera, avait dit David^ qui me donnera de l'eau de la citerne de Bethléem! Aussitôt trois vaillants hommes percèrent le camp des Philistins, et lui apportèrent de l'eau de cette citerne ; mais il ne voulut pas en boire, et la répandit devant Dieu en effusion , disant : Le Seigneur me soit propice ; à Dieu ne plaise que je boive le sang de ces 'hommes, et le péril de leurs âmes. »
n 11 sent, dit saint Ambroise ^ sa conscience blessée par le péril où ces vaillants hommes s'étaient mis pour le satisfaire ; et cette eau qu'il avait achetée au prix du sang, ne lui cause plus que de l'horreur. »
X' Proposition. Un bon prince déleste 1rs actions sanguinaires.
« Retirez-vous de moi, gens sanguinaires, » disait David'. Il n'y a rien qui s'accorde moins avec le protecteur de la vie et du salut de tout le peuple , que les hommes cruels et violents.
Après le meurtre d'Urie , le même David qu'un amour aveugle avait jeté , contre sa nature , dans cette action sanguinaire, croyait toujours nager dans le sang; et ayant horreur de lui-même , il s'écriait : « 0 Seigneur, délivrez-moi du sang". »
Les violences et les cruautés, toujours détesta-
1. /. fieg., XXV, 32, 33. — 2. ;/, [leg., xxiii, 15, 16, 17.-3. Ambr., Apol. Daviil., ap. vu, c. 3i, tom. I, col. 086. — 1. l's.. cxxxvni, l'J. — 5. Ps.. h, 16.
bles, le sont encore plus dans les princes , établis pour les empêcher et les punir. Dieu , qui avait supporté avec patience les impiétés d'.\chab et de Jézabel , laisse partir la dernière et irrévocable sentence, après qu'ils ont répandu le sang de Naboth. Aussitôt Elle est envoyé pour dire à ce roi cruel' : « Tu as tué, et tu as possédé le bien de Naboth , et tu ajouteras encore à tes crimes ; mais voici ce que dit le Seigneur : .\u même lieu oii les chiens ont léché le sang de Naboth , ils lécheront aussi ton sang; et je ruinerai ta maison sans qu'il en reste un seul homme, et les chiens mangeront le corps de ta femme Jézabel. Si Achab meurt dans la ville , les chiens le inangeront ; et s'il meurt à la campagne, il sera donné aux oiseaux. »
Antiochus, surnommé l'Illustre, roi de Syrie, périt d'une manière moins violente en apparence , mais non moins terrible. Dieu le punit en l'abandonnant aux reproches de sa conscience , et à des chagrins furieux, qui se tournèrent enfin en maladie incurable.
Son avarice l'avait engagé à piller le temple de Jérusalem , et ensuite à persécuter le peuple de Dieu. Il fit de grands meurtres , et parla avec grand orgueil^. Et voilà que tout d'un coup, entendant parler des victoires des Juifs qu'il persécutait à toute outrance , « il fut saisi de frayeur à ce discours , et fut jeté dans un grand trouble , il se mit au lit, et tomba dans une profonde tristesse, parce que ses desseins ne lui avaient pas réussi. Il fut plusieurs jours en cet état; sa tristesse se renouvelait et s'augmentait tous les jours , et il se sentait mourir. Alors , appelant tous ses courtisans , il leur dit : Le sommeil s'est -retiré de mes yeux; je n'ai plus de force, et mon cœur est abattu par de cruelles inquiétudes. En quel abîme de tristesse suis-je plongé! quelle horrible agitation sensje en moi-même, moi qui étais si heureux , et si chéri de toute ma cour.dans ma puissance! Maintenant je me ressouviens des maux et des pilleries que j'ai faites dans Jérusalem , et des ordres que j'ai donnés sans raison pour faire périr les peuples de la Judée. Je connais que c'est pour cela que m'arrivent les maux où je suis : et voilà que je péris accablé de tristesse , dans une terre étrangère ^ »
Il se joignit à cette tristesse des douleurs- d'entrailles, et des ulcères par tout le corps : il devint insupportable à lui-même , aussi bien qu'aux autres par la puanteur qu'exhalaient ses membres pourris. En vain reconnut-il la puissance divine par ces paroles : « Il est juste d'être soumis à Dieu, et qu'un mortel ne s'égale pas à lui ; » Dieu rejeta des soumissions forcées. « Et ce méchant le priait en vain dans un temps oit Dieu avait résolu de ne lui plus faire de miséricorde*. »
« Ainsi mourut ce meurtrier et ce blasphémateur, traité comme il avait traité les autres^ » C'est-à-dire, qu'il trouva Dieu impitoyable, comme il l'avait été.
Voilà ce qui arrive aux rois violents et sanguinaires. Ceux qui oppriment le peuple, et l'épuiscnt par de cruelles vexations, doivent craindre
1. /;/. neg., XXI, 19, 23, 24. — 2. /. Mach., i, 23, 24, 25. — 3. Idem, vi,8, 10, etc. —i.Il. Mach., ix, 5, 9, 12, 13. —5. Idtm,