‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 354 sur 609 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

DE L'AUTORITE ROYALE

la même vengeance , puisqu'il est écrit' : « Le pain est la vie du pauvre; qui le lui ôte est un homme sanguinaire. »

XI" Proposition. Les bons princes exposent leur vie pour le salut de leurs peuples, et la conservent aussi pour l'amour d'eux.

L'un et l'autre nous paraît par ces deux exemples.

Pendant la révolte d'Absalon , David mit son armée en bataille, et voulut marcher avec elle à son ordinaire. » Mais le peuple lui dit : Vous ne viendrez pas : car quand nous serons défaits, les rebelles ne croiront pas pour cela avoir vaincu. Vous êtes vous seul compté pour dix mille , et il vaut mieux que vous demeuriez dans la ville pour nous sauver tous. Le roi répondit : Je suivrai vos conseils ^ »

Il cède sans résistance, il ne fait aucun semblant de se retirer à regret; en un mot , il ne fait point le vaillant : c'est qu'il l'était.

« Dans un combat des Philistins contre David, comme les forces lui manquaient, un Philistin allait le percer; .\bisa'i, fils de Savia, le défendit, et tua le Philistin; alors les gens de David lui dirent avec serment : Vous ne viendrez plus avec nous à la guerre, pour ne point éteindre la lumière d'IsraëP. »

La valeur de David s'est fait sentir aux Philistins, à ce fier géant Goliath , et même aux ours et aux lions, qu'il déchirait comme des agneaux'. Cependant nous ne lisons point qu'il ait combattu depuis ce temps. Il ne faut pas moins estimer la condescendance d'un roi si vaillant , qui se conserve pour son Etat , que la piété de ses sujets.

Au reste , l'histoire des rois , et celle des Machabées , sont pleines de fameux exemples de princes qui ont exposé leur vie pour le peuple, et il est inutile de les rapporter.

L'antiquité païenne a admiré ceux qui se sont dévoués pour leur patrie. Salil, au commencement de son règne , et David à la fin du sien , se sont dévoués à la vengeance divine pour sauver leur peuple.

Aous avons déjà rapporté l'exemple de David : voyons celui de Salil.

Saul victorieux , résolu de poursuivre les ennemis jusqu'au bout , selon une coutume ancienne dont on voit des exemples dans toutes les nations , « engagea tout le peuple par ce serment : Maudit celui qui mangera jusqu'au soir, et jusqu'à ce que je me sois vengé de mes ennemis^; » c'est-à-dire, des Philistins , ennemis de l'Etat. Jonathas , qui n'avait pas oui ce serment de son père , mangea contre l'ordre, dans son extrême besoin*^; et Dieu, qui voidait montrer, ou combien était redoutable la religion du serment , ou combien on doit être prompt à savoir les ordres publics , témoigna sa colère contre tout le peuple'. Sur cela que fait Saiil'"? « Vive Dieu , le Sauveur d'Israël ! dit-il ; si la faute est arrivée par mon fils Jonathas , il sera irrémissiblement puni de mort. Séparez-vous d'im côté, et moi je serai de l'autre avec Jonathas. 0

1. Eccli.. XXXIV, 2.5. —2. II. Reg.. xviii, 3, i. — 3. Idem, xxi, 15. — i. I. ISeti.. xvii, 3G; Eccli., XLvii. 3. —5. Idem, xiv. 24. - G.Jbid.. il. — 7. Ibid.. 37.-8. Ibid., 30-41.

Seigneur, Dieu d'Israël ! faites connaître en qui est la faute qui vous a mis en colère contre votre peuple : si elle est en moi, ou en Jonathas, faitesle connaître. Aussitôt le sort fut jeté ; Dieu le gouverna ; tout le peuple fut délivré ; il ne restait que Saiil cl Jonathas. Saiil poursuit sans hésiter : Jetez le sort entre moi et Jonathas. Il tombe sur Jonathas '. » Ce jeune prince avoue ce qu'il avait fait ; son père persiste invinciblement à vouloir le faire mourir : il fallut que tout le peuple s'unît pour empêcher l'exécution - ; mais du côté de Saiil le vœu fut accompli, et Jonathas fut dévoué à la mort sans s'y opposer.

XI1« Proposition. Le gouvernement doit être doux.

« Ne soyez pas comme un lion dans votre maison , opprimant vos sujets et vos domestiques ^ »

Le prince ne doit être redoutable qu'aux méchants. Car, comme dit l'Apôtre*, « il n'est pas donné pour faire craindre ceux qui font bien, mais ceux qui font mal. Voulez-vous ne craindre pas le prince ? faites bien , et vous n'aurez de lui que des louanges. Car il est ministre de Dieu pour le bien : que si vous faites mal , tremblez : car ce n'est pas en vain qu'il porte l'épée. »

Ainsi le gouvernement est doux de sa nature ; et le prince ne doit être rude , qu'y étant forcé par les crimes.

Hors de là , il lui convient d'être bon , affable , indulgent , en sorte qu'on sente à peine qu'il soit le maître. « 'Vous ont-ils fait leur prince, ou leur gouverneur? soyez parmi eux comme l'un d'eux^.»

C'est au prince de pratiquer ce précepte de l'Ecclésiastique "^ : « Prêtez l'oreille au pauvre sans chagrin ; rendez-lui ce que vous lui devez , et répondez-lui paisiblement et avec douceur. »

La douceur aide à entendre et à bien répondre. « Soyez doux à écouter la parole , afin de concevoir, et de rendre avec sagesse une réponse véritable". »

Par la douceur on expédie mieux les affaires , et on acquiert une grande gloire. « Mon fils , faites vos aflaires avec douceur, et vous élèverez votre gloire au-dessus de tous les hommes*. »

Moise était le plus doux de tous les hommes', et par là le plus digne de commander sous un Dieu qui est la bonté même. « Il a été sanctifié par sa foi et par sa douceur; et Dieu l'a choisi parmi tous les hommes pour être le conducteur de son peuple'". »

Nous avons vu la bonté et la douceur de Job , qui , « assis au milieu du peuple comme un roi environné de sa cour, était le consolateur des affligés". »

Moïse ne se lassait jamais d'écouter le peuple , tout ingrat qu'était ce peuple à ses bontés , « et il y passait depuis le matin jusqu'au soir '-. »

David était tendre et bon. Nathan le prend par la pitié , et commence par cet endroit , comme par le plus sensible , à lui faire entendre son crime. « Un pauvre homme n'avait, dit-il '^ qu'une petite brebis ; elle couchait en son sein , et il l'aimait comme sa fille : et un riche la lui a ravie et tuée, etc.

1. /. Reg-, XIV, 42. — 2. Idem.iS. — 3. Eccl, iv, 53.— 4. Itom.. XIII, 3,4. — 5. Eccli., xxxn ,1.-6. Idem, iv, 8. — 7. Ibid., v, 13. — «. Ibid., III, 19. — 9. Num., xn. 3. — 10. Eccli., XLV, 4. — H. .lob.. XXIX , 25. — 12. Exod., xviii, 13. — 13. //. Reg., xii, 3, 4.

POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE

Celle femme de Thécua , qui venait lui persuader de rappeler Absalon, le prend par le même endroit : « Hélas! je suis une femme veuve : un de mes fils a tué son frère; et ma parenté assemblée me veut encore ôter celui qui me reste , et éteindre l'étincelle qui m'est demeurée; et le roi lui dit : Allez, j'y donnerai ordre'. »

Elle achève de le toucher, en lui représentant le bien du peuple, comme la chose qui lui était la plus chère. c( D'oii vous vient cette pensée contre le peuple de Dieu? et pourquoi ne rappelez-vous pas votre fils banni, que tout le peuple désire^? »

On peut voir, par les choses qui ont été dites, que toute la vie de ce prince est pleine de bonté et de douceur. Ce n'est donc pas sans raison que nous lisons dans un psaume, qui apparemment est de Salomon ' : « 0 Seigneur ! souvenez-vous de David et de toute sa douceur. »

Ainsi , parmi tant do belles qualités de David , son fils n'en trouve point de plus mémorable, ni de plus agréable à Dieu, que sa grande douceur.

Il n'y a rien aussi que les peuples célèbrent tant. « Nous avons oui dire que les rois de la maison d'Israël sont doux et cléments*. » Les Syriens parlent ainsi à leur roi Bénadad , prisonnier d'un roi d'Israël. Belle réputation de ces rois parmi les peuples étrangers, et qualité vraiment royale I

XII" Proposition. Les princes sont faits pour être aimes.

Nous avons déjà rapporté cette parole : « Salomon s'assit dans le trône du Seigneur, et il plut à tous, et tout le monde lui obéit^ »

On ne connaît pas ce jeune prince : il se montre, et gagne les cœurs par la seule vue. Le trône du Seigneur, où il est assis, fait qu'on l'aime naturellement, et rend l'obéissance agréable.

De cet ath'ail naturel des peuples pour leurs princes, naît la mémorable dispute entre ceux de Juda et les autres Israélites, à qui servirait mieux le roi*^. « Ces derniers vinrent à David, et lui dirent : Pourquoi nos frères de Juda nous ont-ils dérobé le roi, et l'ont-ils ramené à sa maison, comme si c'était à eux seuls de le servir? Et ceux de Juda répondirent : C'est que le roi nous est plus proche qu'à vous, et qu'il est de notre tribu : pourquoi vous fâchez-vous? l'avons-nous fait par intérêt? nous a-t-on donné des présents ou quelque chose pour subsister? Et ceux d'Israël réponciirent : Nous sommes dix fois plus que vous, et nous avons plus de part que vous en la personne du roi : vous nous avez fait injure , de ne nous avertir pas les premiers pour ramener notre roi. Ceux de Juda répondirent durement à ceux d'Israël. »

Chacun veut avoir le roi ; chacun , passionné pour lui, envie aux autres la gloire de le posséder: il en arriverait quelque sédition, si le prince, qui en effet est un bien public , ne se donnait également à tous.

Il Y a un charme pour les peuples dans la vue du prince; et rien ne lui est plus aisé que de se

i. II. heg., XVI, 5.6, T, R. — 2. Idem, 13. — 3. Ps., cxxxi, i. — i. III. Reg., XX, 31. - 5. ; Par., xxix, 23. — 6. //. lieg.. xix, if, 42. 13.

faire aimer avec passion. « La vie est dans la gaieté du visage du roi , et sa clémence est comme la pluie du soir ou de l'arrière-saison'. » La pluie qui vient alors rafraîchir la terre desséchée par l'ardeur ou du jour ou de l'été n'est pas plus agréable qu'un prince qui tempère son autorité par la douceur ; et son visage ravit tout le monde quand il est serein.

Job explique admirablement ce charme secret du prince. « Ils attendaient mes paroles comme la posée , et ils y ouvraient leur bouche comme on fait à la pluie du soir. Si je leur souriais, ils avaient peine à le croire ; et ils ne laissaient point tomber à terre les rayons de mon visage^. » Après le grand chaud du jour ou de l'été , c'est-à-dire après le trouble et l'affliction , ses paroles étaient consolantes; les peuples étaient ravis de le voir passer : et heureux d'avoir un regard, ils le recueillaient comme quelque chose de précieux.

Que le prince soit donc facile à distribuer des regards bénins, et à dire des paroles obligeantes. « La rosée rafraîchît l'ardeur, el une douce parole vaut mieux qu'un présenta »

Et encore : « Une douce parole multiplie les amis, el adoucit les ennemis; et une langue agréable donne l'abondance*.

Il y faut pourtant joindre les effets. « L'homme qui donne des espérances trompetises, et n'accomplit pas ses promesses , c'est une nuée et un vent qui n'est pas suivi de la pluie". »

Un prince bienfaisant est adoré par son peuple. « Tout le pays fut en repos durant les jours de Simon ; il cherchait le bien de sa nation : aussi sa puissance et sa gloire faisaient le plaisir de tout le peuple ^ »

Que la puissance est affermie, quand elle est ainsi chérie par les peuples, et que Salomon a raison de dire : « La bonté et la justice gardent le roi ; el son trône est affermi par la clémence' ! »

Voilà une belle garde pour le roi , et un digne soutien de son trône.

XIV» PnoposiTio.N . Un prince qui se fait haïr par ses violences est toujours a la veille de périr.

Il est regardé non comme un homme, mais comme une bête féroce. « Le prince impitoyable est un lion rugissant, et-un ours affamé*. »•

Il se peut assurer qu'il vit au milieu de ses ennemis. Comme il n'aime personne, personne ne l'aime « Il dit en son cœur : Je suis , et il n'y a Cfue moi sur la terre : il lui viendra du mal sans qu'il sache de quel côté : il tombera dans une misère inévitable. La calamité viendra sur lui, lorsqu'il y pensera le moins'. )>

u Brisez la tête des princes ennemis qui disent : Il n'y a que nous'". » Ce n'est pas, comme nous verrons , qu'il soit permis d'attenter sur eux ; à Dieu ne plaise ! mais le Saint-Esprit nous apprend qu'ils ne méritent pas de vivre, et qu'ils ont tout à craindre , tant des peuples poussés à bout par leur violence , que de Dieu qui a prononcé que « les hommes sanguinaires cl trompeurs ne verront pas la moitié de leurs jours". »

1. Prov., XVI, 15. —2. Job., xxix, 23, 2i. —3. EccH., xvm, 16.— i. Idem, VI, 5. — 5. Prov., xxv, 14. — 6.-7. Mach., xiv, 4. — 7. Prov., XX, 28. — 8. Idem, xxviii, 15. — 9. Is., XLvii , 10, 11. — 10. EcclL, XXXVI, 12. — 11. Psal., Liv, 21.

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