LIVRE IV
DE L'AUTORITÉ BOYALE.
se
son propre jugement , et doit-il faire ce qu'il condamne? »
De là cette belle loi d'un empereur romain : « C'est une parole digne de la majesté du prince de se connaître soumis aux lois'. »
Les rois sont donc soumis comme les autres à l'équité des lois, et parce qu'ils doivent être justes, et parce qu'ils doivent au peuple l'exemple de garder la justice; mais ils ne sont pas soumis aux peines des lois : ou , comme parle la théologie, ils sont soumis aux lois , non quant à la puissance coactive, mais quant à la puissance directive.
V" Proposition. Le peuple doit se tenir en repos sous l'autorité du prince.
C'est ce qui paraît dans l'apologue où les arbres
choisissent un roi-. Ils s'adressent à l'olivier, au figuier et à la vigne. Ces arbres délicieux, contents de leur abondance naturelle, ne voulurent pas se charger des soins du gouvernement. « Alors tous les arbres dirent au buisson : Venez et régnez sur nous^ » Le buisson est accoutumé aux épines et aux soins. Il est le seul qui naisse armé , il a sa garde naturelle dans ses épines. Par là il pouvait paraître digne de régner. Aussi le fait-on parler comme il appartient à un roi. « Il répondit aux arbres qui l'avaient élu : Si vous me faites vraiment votre roi, reposez-vous sous mon ombre; sinon il sortira du buisson un feu qui dévorera les cèdres du Liban*.
Aussitôt qu'il y a un roi, le peuple n'a plus qu'à demeurer en repos sous son autorité. Que si le peuple impatient se remue , et ne veut pas se tenir tranquille sous l'autorilé royale, le feu de la division se mettra dans l'Etat, et consumera le buisson avec tous les autres arbres, c'est-à-dire le roi et les peuples : les cèdres du Liban seront brûlés , avec la grande puissance qui est la royale , les autres puissances seront renversées, et tout l'Etat ne sera plus qu'une même cendre.
Quand un roi est autorisé, « chacun demeure en repos et sans crainte sous sa vigne , et sous son figuier, d'un bout du royaume à l'autre '". »
Tel était l'état du peuple juif sous Salomon. Et de même , sous Simon le ÎMachabée , « chacun cultivait sa terre en paix : les vieillards assis dans les rues parlaient ensemble du bien public; et les jeunes gens se paraient et prenaient l'habit militaire. Chacun, assis sous sa vigne et sous son liguier, vivait sans crainte ^ »
Pour jouir de ce repos, il ne faut pas seulement la paix au dehors , il faut la paix au dedans sous l'autorité d'un prince absolu.
VI= Propositio.-*. Le peuple doit craindre le prince ; mais le prince ne doit craindre que de faire mal.
« Qui sera orgueilleux , et ne voudra pas obéir au commandement du pontife , et à l'ordonnance du juge , il mourra , et vous ôterez le mal du milieu d'Israël : et tout le peuple qui entendra son supplice craindra , afin que personne ne se laisse emporter à l'orgueiF. »
La crainte est un frein nécessaire aux hommes ,
i.Lib. Digiia.Cap. cU Legib. - 2. Juiiic, ix, 8,9, 10,11, 12,13. — 3. Idem . 14. — 4. Ibid., 15. — 5. //;. Reg., iv, 25. - 6. /. Mach., XIV, 8, 9, 12. - 1. DeiU.. xvii, 12, 13.
à cause de leur orgueil et de leur indocilité naturelle.
Il faut donc que le peuple craigne le prince; mais si le prince craint le peuple , tout est perdu. La mollesse d'Aaron, à qui Moïse avait laissé le commandement pendant qu'il était sur la montagne, fut cause de l'adoration du veau d'or. « Que vous a fait ce peuple? lui dit Moïse' ; et pourquoi l'avez-vous induit à un si grand mal? » Il impute le crime du peuple à Aaron , qui ne l'avait pas réprimé , quoiqu'il en eût le pouvoir.
Remarquez ces termes : « Que vous a fait ce peuple pour l'induire à un si grand mal? » C'est être ennemi du peuple , que de ne lui résister pas dans ces occasions.
Aaron lui répondit'^ : « Que mon Seigneur ne se fâche point contre moi ; vous savez que ce peuple est enclin au mal ; ils me sont venus dire : Faites des dieux qui nous précèdent ; car nous ne savons ce qu'est devenu Moïse qui nous a tirés d'Egypte. »
Quelle excuse à un magistrat souverain de craindre de fâcher le peuple? Dieu ne le reçoit pas , « et irrité au dernier point contre xVaron , il voulut l'écraser; mais Moïse pria pour lui^ »
Saûl pense s'excuser sur le peuple , de ce qu'il n'a pas exécuté les ordres de Dieu. Vaine excuse que Dieu rejette, car il était établi pour résister au peuple, lorsqu'il se portait au mal. « Ecoutez, lui dit Samuel*, ce que le Seigneur a prononcé contre vous : vous avez rejeté sa parole , il vous a aussi rejeté, et vous ne serez pas roi. Saiil dit à Samuel : J'ai péché d'avoir désobéi au Seigneur et à vous en craignant le peuple, et cédant à ses discours. »
Le prince doit repousser avec fermeté les importuns qui lui demandent des choses injustes.
La crainte de fâcher, poussée trop avant , dégénère en une faiblesse criminelle. « Il y en a qui perdent leur âme par une mauvaise honte : l'imprudent qu'ils n'osent refuser les fait périr^. »
Vile Proposition. Le prince doit se faire craindre des grands et des petits.
Salomon , dès le commencement de son règne, parle ferme à Adonias son frère. Aussitôt que Salomon eut été couronné, Adonias lui envoya dire : Que le roi Salomon me jure qu'il ne fera point lïiourir son serviteur. Salomon répondit : S'il fait ' son devoir, il ne perdra pas un seul cheveu ; sinon il mourra". »
Dans la suite, Adonias cabala pour se faire roi, et Salomon le fit mourir''.
Il fit dire au grand-prêtre Abiathar, qui avait suivi le parti d' Adonias : « Retirez-vous à la campagne dans votre maison : vous méritez la mort, mais je vous pardonne parce que vous avez porté l'arche du Seigneur devant mon père David, et que vous l'avez fidèlement servi®. »
Sa dignité et ses services passés lui sauvèrent la vie; mais il lui en coûta la souveraine sacrificature, et il fut banni de Jérusalem.
Joab, le plus grand capitaine de son temps, et le plus puissant homme du royaume , était aussi
1. Exod.. xxxn , 21. — 2. Idem, 22, 23. — 3. Deut., i%, 20. — 4. /. Reg., XV, 11), 23, 24. — 5. EcclL, xx 24. — 0. ///. Reg., i, 51. 52. — 7. Idem, ii, 22, 25. — 8. Ibid., 26.
POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE
du même parti. Ayant appris que Salomon l'avait su , il se réfugia au coin de l'autel , où Salomon ordonna à Banaias de le tuer. « Ainsi, dit-il, vous éloignerez de moi, et de la maison de mon père, le sang innocent que Joab a répandu en tuant deux hommes de bien, et qui valaient mieux que lui, Abner, fils de Ner, et Amassa, tils de Jether : et leur sang retombera sur sa tète'. »
L'autel n'est pas fait pour servir d'asile aux assassins ; et l'autorité royale se doit faire sentir aux méchants , quelque grands qu'ils soient.
Dans le Nouveau Testament, et parmi des peuples plus humains , il faut moins faire de ces exécutions sanglantes qu'il ne s'en faisait dans l'ancienne loi et parmi les Juifs, peuple dur et enclin à la révolte. Mais enfin le repos public oblige les rois à tenir tout le monde en crainte, et plus encore les grands que les particuliers , parce que c'est du côté des grands qu'il peut arriver de plus grands troubles.
VIII» PrioposiTiON. L'autorité royale doit être invincible.
S'il y a dans un Etat quelque autorité capable d'arrêter le cours de la puissance publique, et de l'embarrasser dans son exercice, personne n'est en sûreté. Jérémie exécutait les ordres de Dieu, en déclarant que la ville , en punition de ses crimes , serait livrée au roi de Babylone^. « Des grands s'assemblèrent autour du roi et lui dirent : Nous vous prions que cet homme soit mis à mort, car il abat par malice le courage des gens de guerre et de tout le peuple : c'est un méchant qui ne veut pas le bien de l'Etat, mais sa ruine. Le roi Sédécias leur répondit : Il est en vos mains , car le roi ne vous peut rien refuser. » Le gouvernement était faible, et l'autorité royale n'était plus un refuge à l'innocent persécuté.
Le roi voulait le sauver, parce qu'il savait que Dieu lui avait commandé de parler comme il avait fait. « 11 fit venir Jérémie auprès de lui en particulier, et lui dit' : Vous no mourrez pas, mais que les seigneurs ne sachent point ce qui se passe entre nous ; et s'ils entendent dire que vous m'avez parlé, et qu'ils vous demandent : Qu'est-ce que le roi vous a dit? répondez : Je me suis jeté aux pieds du roi, afin qu'il ne me renvoyât pas dans ma prison pour y mourir. » Prince faible, qui craignait les grands, et qui perdit bientôt son royaume, n'osant suivre les conseils que lui donnait Jérémie par ordre de Dieu.
Evihnérodac , roi de Babylone , fut un de ces princes faibles qui se laissent mener par force. Par son ordre , Daniel avait découvert les fourbes des prêtres de Bel, et avait fait crever le dragon sacré que les Babyloniens adoraient. « Ci) que les seigneurs ayant oui, ils entrèrent dans une grande colère; et, s'étant assemblés contre le roi, ils disaient : Le roi s'est fait Juif, il a renversé Bel, il a tué le dragon sacré et les prêtres. Et ayant dit ces choses entre eux , ils vinrent au roi : Livrez-nous Daniel , lui dirent-ils , autrement nous vous ferons mourir, vous et votre maison ■'.
Il leur accorda leur demande"; et si Dieu délivra Daniel des bêtes farouches , ce roi n'en était
1. m. Reg., n , 28, 31 . 33. — 2. ]er., xxxvni , 4, f,. — 3. Idem . 14 , 24, 25, 20. — 4. Dan., xiv, 27, 28. — 5. ;dem,29, clc.
pas moins coupable de sa mort, à laquelle il avait donné son consentement.
On entreprend aisément contre un prince faible. Celui-ci , qui se laisse intimider par les menaces qu'on lui fait de le faire mourir, lui et sa maison , l'ut tué en une autre occasion pour ses débauches et ses injustices' : car tout prince faible est injuste, et sa maison perdit la royauté.
Ainsi ces faiblesses sont pernicieuses aux particuliers , à l'Etat, et au prince môme, contre qui on ose tout , quand il se laisse entamer.
Le prophète Daniel fut encore exposé aux bêtes farouches, par la faiblesse de Darius le Mède-. <( 11 voulait donner à Daniel le gouvernement du royaume , parce que l'esprit de Dieu paraissait en lui , plus que dans tous les autres hommes. Les grands et les satrapes , jaloux de sa grandeur, cherchèrent l'occasion de le perdre, et surprirent le roi. Puissiez-vous vivre à jamais, ô roi Darius 1 Les grands de votre royaume, et les magistrats, et les satrapes , les sénateurs et les juges, sont d'avis qu'on publie un édit royal, par lequel il soit fait défense d'adresser durant trente jours aucune prière à qui que ce soit, Dieu ou homme, excepté à vous. »
Le roi fit cette loi , autant tyrannique qu'impie, selon la forme la plus authentique, et qui la rendait irrévocable parmi les Mèdes et les Perses^. On ne doit point d'obéissance aux rois contre Dieu. « Aussi Daniel priait à son ordinaire trois fois le jour, ses fenêtres ouvertes, tournées vers Jérusalem. Ceux qui avaient conseillé la loi entrèrent en foule, et le trouvèrent en prières*. »
Ils firent leur plainte au roi; et pour le presser davantage , ils le prennent par la coutume des Mèdes et des Perses , et par sa propre autorité. « Sachez , ô roi ! que c'est une loi inviolable parmi les Mèdes et les Perses , que toute ordonnance faite par le roi ne peut être changée'*. »
Darius abandonna Daniel qui l'avait si bien servi , et se contenta d'en témoigner une sensible douleur ^ Dieu délivra ce prophète encore une fois ; mais le roi l'avait immolé autant qu'il était en lui à la fureur des lions et à la jalousie des grands, plus furieux que les lions mêmes.
Un roi est bien faible, qui répand le sang innocent, pour n'avoir pu résister aux grands de son royaume, ni révoquer une loi injuste, et faite par une surprise évidente. Assuérus, roi du même peuple, révoqua bien la loi publiée contre les Juifs", quand il en connut l'injustice, quoique elle eût été faite de la manière la plus authentique.
C'est un-e chose pitoyable de voir Pilate dans l'histoire de la Passion. « Il savait que les Juifs lui amenaient et accusaient Jésus par envie'. »
Il leur avait déclaré « qu'il ne voyait en cet homme aucune cause de mort'. Il leur dit encore une fois'": Vous l'accusez d'avoir excité le peuple à la sédition; et voilà que, l'interrogeant devant vous, je n'ai rien trouvé de ce que vous lui reprochez. Hérode, à qui je l'ai renvoyé, ne l'a pas non plus trouvé digne de mort. Et ils se mirent à crier : Faites-le mourir, et mettez en liberté Barabbas, qui avait été arrêté pour sédition et pour
i. Deros. apud Joseph., lil). T , cont. Appion. — 2. Dan., vi. 3, 4, 6, 7. — 3. Jdem. 8, 9. — 4. Jbid..lO. 11. — 5. Ibii., 15. —6. Jbid., 16, 18. —7. l-:slh., VIII, 5, 8.-8. il/a(»i., xxvir, 18; Marc, xv, 10.— 9. Lhc, xxiii,4. — 10. Idc7n, 14, 15, etc.