LIVRE IV
DE L'AUTORITE ROYALE
dans Jérusalem, et qu'en effet Salomon les eût grevés dans le temps qu'il donna tout à ses passions. Les vieillards , qui connaissaient l'état des afl'aires, et l'humeur du peuple juif, lui conseillaient de l'apaiser avec de douces paroles suivies de quelques effets : « Si vous donnez quelque chose à leurs prières, et que vous leur parliez doucement, ils vous serviront toute votre vie'. »
Mais la jeunesse téméraire, qu'il consulta dans la suite, se moqua de la prévoyance des vieillards, et lui conseilla non un simple refus , mais un refus accompagné de paroles dures et de menaces insupportables : « Mon petit doigt, leurdit-iP, est plus gros que tout le corps de mon père ; mon père vous a foulés, et moi je vous foulerai eucore davantage ; mon père vous a fouettés avec des verges , et moi je vous fouetterai avec des chaînes de fer : et le roi n'acquiesça pas au désir du peuple, parce que Dieu s'était éloigné de lui , et voulait accomplir ce qu'il avait dit contre Salomon^ qu'en punition de ses crimes il partagerait son royaume après sa mort.
Ainsi cette dureté de Roboam était un fléau envoyé de Dieu, et une punition tant de Salomon que de lui.
Les jeunes gens qu'il consultait ne manquaient pas de prétextes : Il faut soutenir l'autorité. Qui se laisse aller au commencement, on lui met à la fm le pied sur la gorge. Mais par dessus tout cela, il fallait connaître les dispositions présentes et céder ù une force qu'on ne pouvait vaincre : Les bonnes maximes outrées perdent tout. Qui ne veut jamais plier casse tout à coup.
II|o Proposition. Le prince doit commencer par soi-même à commander avec fermeté , et se rendre maître de ses passions.
« Ne marchez point après vos désirs , retirezvous de votre propre volonté. Si vous suivez vos désirs, vous donnerez beaucoup de joie à vos ennemis*. 1) Il faut donc résister à vos propres volontés , et être ferme premièrement contre soimême.
Le premier de tous les empires est celui qu'on a sur ses désirs. « Ta cupidité te sera soumise et lu la domineras\ »
C'est la source et le fondement de toute l'autorité. Qui l'a sur soi-même mérite de l'avoir sur les autres. Qui n'est pas maître de ses passions n'a rien de fort, car il est faible dans le principe.
Sédécias, qui disait aux grands^ : « Le roi ne vous peut rien refuser, » n'était faible devant eux, que parce qu'il l'était en lui-même, et ne savait pas maîtriser sa crainte.
Evilniérodac , abattu par la même passion, se laissa maltraiter et abattre par les seigneurs qui lui disaient : « Livez-nous Daniel , ou nous vous tuerons'. »
Si Darius eût eu assez de force sur lui-même pour soutenir la justice , il aurait eu de l'autorité sur les grands qui lui demandaient le même prophète, et n'aurait pas eu la faiblesse de sacrifier un innocent à leur jalousie ^ »
Pilate avait succombé intérieurement à la tcnla-
1. ///. Reg.,jiu. 7.-2. Jdcm. 10, 41, 15. — 3. Ibid., xi, 31, etc. — l. Eccli., xviii, 30, 31. — 5. CeK.,iv, 7. — 6. ,/«•., xxxvni,5.— ". Dan., XIV, 28. — 8. Mem, vi, 12 el seq.
tion de la faveur, quand il se laissa forcer à crucifier Jésus-Christ. Il avait beau avoir en main toute la puissance romaine dans la Judée; il n'était pas puissant, puisqu'il ne put résister à l'iniquité connue.
David, quelque grand roi qu'il fût, n'était plus puissant, quand sa puissance ne lui servit qu'à des actions qu'il a pleurées toute sa vie , et qu'il eût voulu n'avoir pas pu faire.
Salomon n'était plus puissant , quand sa puissance le rendit le plus faible de tous les hommes.
Hérode n'était point puissant, lorsque, désirant de sauver saint Jean-Baptiste, dont une malheureuse lui demandait la tête, il n'osa le faire, « de peur de la fâcher'. » Il entra dans son crime quelque égard pour les assistants, devant lesquels il craignit de paraître faible, s'il manquait d'accomplir le serment qu'il avait fait. « Le roi était fâché d'avoir promis la tête de saint Jean-Baptiste; mais à cause du serment qu'il avait fait, et des assistants, il commanda qu'on la donnât^ »
C'est la plus grande de toutes les faiblesses, que de craindre de paraître trop faible.
Tout cela fait connaître qu'il n'y a pas de puissance, si on n'est premièrement puissant sur soimême ; ni de fermeté véritable , si on n'est premièrement ferme contre ses propres passions.
IV" Proposition. La crainte de Dieu est le vrai contre-poids de la puissance : le prince le craint d'autant plus qu'il ne doit craindre que lui.
« Il faut souhaiter, dit saint Augustin % d'avoir une volonté droite, avant que de souhaiter d'avoir une grande puissance. »
Pour établir solidement le repos public , et affermir un Etat , nous avons vu que le prince a dû recevoir une puissance indépendante de toute autre puissance qui soit sur la terre. Mais il ne faut pas pour cela qu'il s'oublie , ni qu'il s'emporte , puisque moins il a de compte à rendre aux hommes, plus il a de compte à rendre à Dieu.
Les méchants , qui n'ont rien à craindre des hommes , sont d'autant plus malheureux , qu'ils sont réservés comme Gain à la vengeance divine.
«Dieu mit un signe sur Gain, afin que personne ne le tuât*. » Ce n'est pas qu'il pardonnât à ce parricide ; mais il fallait une main divine pour le punir comme il le méritait.
Il traite les rois avec les mêmes rigueurs. L'impunité à l'égard des hommes les soimiet à des peines plus terribles devant Dieu. Nous avons vu que la primauté de leur état leur attire une primauté dans les supplices. « La miséricorde est pour les petits ; mais les puissants seront puissamment tourmentés : aux plus grands est préparé un plus grand tourmenta »
Considérez comme Dieu les frappe dès cette vie. Voyez comme, il traite un Achab ; comme il traite un Antiochus ; comme il traite un Nabuchodonosor, qu'il relègue parmi les bêtes ; un Balthasar, à qui il dénonce sa mort et la ruine de son royaume, au milieu d'une grande fête qu'il faisait à toute sa cour ; enfin , comme il traite tant de méchants rois : il n'épargne pas la grandeur, mais plutôt il la fait servir d'exemple.
1. Marc, VI, 26. —2. MattU., XIV. — 3. Aug.. de Trinil., 1. XIII, cap. 13. —4. Ce»., IV, 15. — 5. Soj)., VI, 6,7, 9.
POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE
Que ne fera-t-il point contre les rois impénitents, s'il traite si rudement David humilié devant lui, qui lui demande pardon ! « Pourquoi as-tu méprisé ma parole , et as-tu faille mal devant mes yeux? Tu as tué Urie par le glaive des enfants d'Ammon ; tu lui as ravi sa femme. Le glaive s'attachera à ta maison à jamais parce que tu m'as méprisé. Et voici ce que dit le Seigneur : Je susciterai contre toi ton propre fds : je te ravirai tes femmes , et les donnerai à un autre qui en abusera publiquement, et à la lumière du soleil. Tu l'as fait en secret, et tu as cru pouvoir cacher ton crime ; et moi j'en ferai le châtiment à la vue de tout le peuple, et devant le soleil : parce que tu as fait blasphémer les ennemis du Seigneur". »
Dieu le fit comme il l'avait dit, et il n'est pas nécessaire de rapporter ici la révolte d'Absalon et toutes ses suites.
Ces châtiments font trembler. Mais tout ce que Dieu exerce de rigueur et de vengeance sur la terre, n'est qu'une ombre à comparaison des rigueurs du siècle futur. <( C'est une chose horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant-. »
Il vit éternellement; sa colère est implacable, et toujours vivante , sa puissance est invincible ; il n'oublie jamais ; il ne se lasse jamais ; rien ne lui échappe.