LIVRE V. — DE L'AUTORITE ROYALE
sage qiio vous. Mais je vous ai encore donné ce que vous ne m'avez pas demandé : c'est-à-dire les richesses et la gloire; et jamais il n'y a eu roi qui en eut tant que vous en aurez. »
Ce songe de Salomon était une extase, oii l'esprit de ce grand roi, séparé des sens et uni à Dieu, jouissait de la véritable intelligence. Il vit en cet état, que la sagesse est la seule grâce qu'un prince devait demander à Dieu.
Il vit le poids des atTaires, et la multitude immense du peuple qu'il avait à conduire. Tant d'humeurs, tant d'intérêts, tant d'artifices, tant de passions, tant de surprises à craindre , tant de choses à considérer, tant de monde de tous côtés à écouter et à connaître : quel esprit y peut suffire.''
Je suis jeune, dit-il, et je ne sais pas encore me conduire. L'esprit ne lui manquait pas, non plus que la résolution ; car il avait déjà parlé d'un ton de maître à son frère Adonias ; et dès le commencement de son règne il avait pris son parti dans une conjoncture décisive, avec autant de prudence qu'on en pouvait désirer : et toutefois il tremble encore, quand il voit cette suite immense de soins et d'affaires qui accompagnent la royauté; et il voit bien qu'il n'en peut sortir que par une sagesse consommée.
Il la demande à Dieu, et Dieu la lui donne : mais en même temps il lui donne tout le reste qu'il n'avait pas demandé : c'est-à-dire, et les richesses et la gloire.
Il apprend aux rois que rien ne leur manque quand ils ont la sagesse, et qu'elle seule leur attire tous les autres biens.
Nous trouvons un beau commentaire de la prière de Salcmon dans le livre de la Sagesse, qui fait parler ainsi ce sage roi' : « J'ai désiré le bon sens, et il m'a été donné ; j'ai invoqué l'esprit de sagesse, et il est venu sur moi. J'ai préféré la sagesse aux royaumes et aux trônes; au prix de la sagesse les pichesses m'ont paru comme rien : devant elle l'or ' l'a semblé un grain de sable, et l'argent comme ie la boue : elle est plus aimable que la santé et la bonne grâce. Je l'ai mise devant moi 'comme un lambeau, parce que sa lumière ne s'éteint jamais. Vous les biens me sont venus avec elle, et j'ai reçu îe ses mains la gloire, et des richesses immenses. »
IIo Proposition. La véritable fermelé est le fruit de l'intelligence.
« Considérez ce qui est droit , et que vos yeux précèdent vos pas; dressez-vous un chemin, et toutes vos démarches seront fermes^. » Qui voit devant soi marche sûrement.
Autant donc que la fermeté est nécessaire au ,2-ouvernement , autant a-t-il besoin de la sagesse.
Le caractère de la sagesse est d'avoir une conduite suivie. « L'homme sage est permanent comme le soleil ; le fou change comme la lune-'. »
Le plus sage de tous les rois fait dire ces paroles à la sagesse ; « A moi appartient le conseil et l'éipiité; à moi la force*. »
Ces choses, à le bien prendre, sont inséparables.
<i L'homme sage est courageux , l'homme habile est robuste et fort". » ;
1. Sop., VII. 7. 8. 9, etc. — 2. Prov., v, 25, 26. — 3. «cdi. , xxvii 12. — 4. Proi'., VII, U. — 5. /rfem.xxiv, 5.
Les brutaux n'ont qu'une fausse hardiesse. « Nabal était impérieux, et personne n'osait lui parler dans sa maison'. » Tant qu'il crut n'avoir rien à craindre de David, il disait insolemment : « Qu'ai-je à craindre de David, qui est le fils d'Isaï^ » Aussitôt qu'il eût appris que David avait juré sa perte, quoiqu'on lui eût dit que sa femme l'avait apaisé, « le cœur lui manqua : il demeura comme une pierre , et mourut au bout de dix jours^. »
Roboam est méprisé pour son peu de sens. « Salomon laissa après lui la folie de la nation, Roboam , qui manquait de prudence, et qui divisa le peuple par les mauvais conseils qu'il suivit*. »
Comme il n'avait point de sagesse, il n'avait point de fermeté; et son propre fils est contraint de dire : « Roboam était un homme malhabile et d'un courage tremblant, et il n'eut pas la force de résister aux rebelles'^. » Au lieu de malhabile et de courage tremblant, l'hébreu porte : « C'était un enfant tendre de cœur. » Ce n'est pas qu'il ne leur ait fait la guère : " Roboam et Jéroboam eurent toujours la guerre entre eux'. »
Il n'est point accusé d'avoir manqué de courage militaire , mais c'est qu'il n'avait pas cette force qui fait prendre et suivre avec résolution un bon conseil. A voir pourtant de quel ton il parla à tout le peuple , on le croirait ferme et résolu. Mais il n'était ferme qu'en paroles ; et au premier mouvement de la sédition , on lui voit honteusement prendre la fuite. « Roboam envoya Aduram, qui avait la charge de lever les tributs , et les enfants d'Israël le lapidèrent. Ce que Roboam n'eut pas plus tôt su, qu'il se pressa de monter dans son chariot, et s'enfuit en Jérusalem; et le peuple d'Israël se sépara de la maison de David '. »
Voilà l'homme qui se vantait d'être plus puissant que Salomon : il parle superbement quand il croit qu'il fera peur à un peuple suppliant. A la première émeute , il tremble lui-même , et il affermit les rebelles par sa fuite précipitée.
Ce n'est pas ainsi qu'avait fait son aïeul David : Quand il apprit la révolte d'Absalon , il vit ce qu'il y avait à craindre , et se retira promptement , mais en bon ordre et sans trop de précipitation , « marchant à pied avec ses gardes , et ce qu'il avait de meilleures troupes ; et se posta dans un lieu désert et de difficile accès , en attendant qu'il eût des nouvelles de ceux qu'il avait laissés pour observer les mouvements du peuple*. »
Il est vrai qu'il allait, en signe de douleur, « nupieds , et la tête couverte , lui et tout le peuple pleurant'. » Cela était d'un bon roi , et d'un bon père , qui voyait son fils bien-aimé à la tête des rebelles , et combien de sang il fallait répandre ; et que c'était son péché qui attirait tous ces malheurs sur sa maison et sur son peuple.
Il s'abaissait sous la main de Dieu , attendant l'événement avec un courage inébranlable : << Si je suis agréable à Dieu , il me rétablira dans Jérusalem ; que s'il me dit : Tu ne me plais pas ; il est le maître ; qu'il fasse ce qu'il trouvera le meilleur '". »
Etant donc ainsi résolu , il pourvoyait à tout avec une présence d'esprit adm.irable , et il trouva
i. T. Beff.,xxv,n. —2. Jdem.W. - 3. IbUI.,31. 38.-4. Eccli., XLVii.27,28. — 5. ;/. Par., XIII, 7. — 6. Idem.xu, 15.— 7. //. Par., X, 18, 19. — 8. //. fteg., xv, 14, Ifi, 17, 18, 28. — 9. Idem, 30. — 10. Ibid., 25, 26.
POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE
sans hésiter ce beau moyen qui dissipa les conseils d'Ahsalon et d'Achitophel '.
Et quand , après la victoire , il vit Séba, fils de Bochri , qui ramassait les restes des séditieux , il ne se reposa pas sur l'avantage qu'il venait de remporter. « Et il dit à Abisaï : Séba , nous fera plus de peine qu'Absalon : prenez donc tout ce qu'il y a ici de gens de guerre , de peur qu'il ne se jette dans quelque ville forte , et ne nous échappe-. » Par cet ordre, il assura le repos public , et étouffa la sédition dans sa naissance.
Voilà un homme vraiment fort, qui sait craindre où il faut; et qui sait prendre à propos les bons conseils.
nie Proposition. La sagesse du prince rend le peuple heureux.
« Le roi insensé perdra son peuple : les villes seront habitées par la prudence de leurs princes ^ »
Voici les fruits bienheureux du sage gouvernement de Salomon : « Le peuple de Juda et d'Israël était innombrable; ils buvaient, ils mangeaient et ils vivaient à leur aise : et ils demeuraient sans rien craindre, chacun dans sa vigne et sous son figuier'. »
« L'or et l'argent étaient communs en Jérusalem comme les pierres : et les cèdres naissaient dans les vallées en aussi grande quantité que les sycomores^. »
Sous un prince sage tout abonde ; les hommes , les biens de la terre, l'or et l'argent. Le bon ordre amène tous les biens.
La même chose arriva sous Simon le Machabée. Son caractère était la sagesse. Parmi les Machabées, enfants de Malhathias , Judas était le fort% et Simon était le sage. Mathathias l'avait bien con-, nu, lorsqu'il parle ainsi à ses enfants'*: « Votre frère Simon est homme de bon conseil : écoutez-le en toutes choses et regardez-le comme votre père. »
Nous avons déjà vu comme le peuple fut heureux sous sa conduite : mais il faut voir le particulier.
Il avait trouvé les affaires en mauvais état : « Sous lui les Juifs furent affranchis du joug des Gentils*. »
« Toute la terre de Juda était en repos durant les jours de Simon : il chercha le bien de ses citoyens ; aussi prenaient-ils plaisir à voir sa gloire et sa grandeur. Il prit Joppé, et y fit un port, et il s'ouvrit un passage dans les îles de la mer. 11 étendit les bornes de sa nation, et fit beaucoup de conquêtes. Personne ne lui pouvait résister. Chacun cultivait sa terre en paix ; la terre de Juda et les arbres produisaient leurs fruits ; les vieillards, assis dans les places publiques , ne parlaient que de l'abondance où on vivait; la jeunesse prenait plaisir à se parer de riches habillements, et portait l'habit militaire. Il pourvoyait à la subsistance des villes, et les fortifiait : la paix était sur la terre, et Israël vivait en grande joie, chacun dans sa vigne et sous son figuier, sans avoir aucune crainte : personne ne les attaquait; les rois ennemis étaient abattus : il protégeait les faibles; il faisait observer la loi : il ôtait les méchants de dessus la terre ;
1. //. /i«g.,xv.33, 3». -2. Wcm, xx, fi. —3. EccH., x, 3. —4. HT. «cj., IV, 20. 2(i. — 5. Idem . x , 2"; //. Par., i , 15. — G. /. Uaeh., ii, OG. —1. Mail, C5. —8. Ibiil . xiii, H.
il ornait le temple, -et augmentait les vaisseaux sacrés'. Enfin il faisait justice, il gardait la foi et ne songeait qu'au bonheur et à la grandeur de son peuple-.
Que ne fait point un sage prince! sous lui les guerres réussissent ; la paix s'établit ; la justice règne ; les lois gouvernent ; la religion fleurit ; le commerce et la navigation enrichissent le pays; la terre même semble produire les fruits plus volontiers. Tels sont les effets de la sagesse. Le Sage n'avait-il pas raison de dire : « Tous les biens me sont venus avec elle^? »
Qu'on doive tant de biens aux soins et à la prudence d'un seul homme : peut-on l'aimer assez? jVous voyons aussi que la grandeur de Simon faisait les délices du peuple. Il n'y a rien qu'ils ne lui accordent*.
Quand Dieu veut rendre un peuple heureux, il lui envoie un prince sage. Hiram , admirant Salomon qui savait tout faire à propos, lui écrivait^ : « Parce que Dieu a aimé son peuple , il vous a fait roi. Et il ajoutait : Béni soit le Dieu d'Israël , qui a fait le ciel et la terre , et qui a donné à David un fils sage, habile, sensé et prudent. »
K Heureux vos sujets et vos domestiques , qui sont tous les jours devant vous, et écoutent votre sagesse, s'écriait la reine de Saba". Béni soit le Seigneur votre Dieu, à qui vous avez plu ; qui vous a fait roi d'Israël, parce qu'il aimait ce peuple d'un amour éternel; et vous a établi pour y faire justice et jugement! »
IV' Proposition. La sagesse sauve les Etats plutôt que la force.
« Il y avait une petite ville, et peu de monde dedans. Un grand roi est venu contre elle; il l'a enceinte de tranchées , où il a bâti des forts de tous côtés , et il a formé un siège devant cette place. Il s'y est trouvé un homme pauvre et sage, et il a délivré sa ville par sa sagesse. Et j'ai dit en moimême que la sagesse vaut mieux que la force''. »
C'est ainsi que Salomon nous explique les effets de la sagesse. Et il répète encore une fois* : « La sagesse vaut mieux que les armes ; mais qui manque en une chose perd de grands biens. »
Les combats sont hasardeux ; la guerre est fâcheuse pour les deux partis : la sagesse, qui prend garde à tout et ne néglige rien , a des voies nonseulement plus douces et plus raisonnables , mais encore plus sûres.
Dans la révolte de Séba contre David , le rebelle se retira dans Abéla, ville importante, où Joab ne tarda pas à l'assiéger par ordre de David ^ Pendant qu'on en ruinait les murailles , une femme de la ville demanda à parler à Joab , et lui tint ce discours au nom de la ville qu'elle introduisait comme lui parlant : « Il y a un certain proverbe, que qui veut savoir la vérité la demande à Abéla'". » (Cette ville était en réputation d'avoir beaucoup de sages citoyens qu'on venait consulter de tous côtés.) « C'est moi qui réponds la vérité aux Israélites; cependant vous voulez me détruire et ruiner une mère en Israël! » (C'est-à-dire une ville capitale.")
i. I. Mach., XIV, i-O, etc. — 2. Idem, 35.— 3. Sap., vu, H. — i. /. Mach., XIV. U, 35, 46. - 5. //. Parai., n. H, 12. — 6. ///. Heg.. X, 8, U. — 1 Eccle , IX, 14, 15, 16. — 8. Idem, 18. - 0. ir. neg., xx, 14, etc. — 10. Idem, 18, clc.