LIVRE V. — DE L'AUTORITÉ ROYALE
« Pourquoi renversez-vous l'héritage du Seigneur, et une ville qu'il a donnée à son peuple? A Dieu ne plaise ! répondit Joab , que je veuille la renverser; mais Séba s'est soulevé contre le roi, livrez-le tout seul , et nous laisserons la ville en repos. La femme lui répondit : On vous jettera sa tète du haut de la muraille. Elle parla au peuple assemblé , et discourut sagement, de sorte qu'on résolut de faire ce qu'elle avait dit; et Joab renvoya l'armée. »
Voilà une ville sauvée par la sagesse. La sagesse fiait tout à coup , sans rien hasarder, et en ne perdant que le seul coupable , une guerre qui avait donné-lant d'appréhension à David.
Béthulie , assiégée par Holopherne , est sauvée par les conseils de Judith , qui empêche, premièrement, qu'on ne suive la pernicieuse résolution de se rendre, déjà prise dans le conseil ; et ensuite fait périr les ennemis par une conduite aussi sage que hardie'.
Ainsi ou voit que la sagesse est la plus sûre défense des Etats. La guerre met tout en hasard. « L'empire du sage est stable-. »
'< La sagesse fortifie le sage plus que s'il était soutenu par les principaux de la ville ^ »
V« Proposition. Les sages sont craints et respectés.
David était vaillant , et savait parfaitement l'art de la guerre. « Ce n'est pas ce qui donnait le plus de crainte à Saûl. Mais il le craignait parce qu'il était très-prudent en toutes choses*. »
David lui-même craignait plus le seul Achitophel , que tout le peuple qui était avec .\bsalon ; parce qu'en ce temps ce on consultait Achitophel comme si c'eût été un Dieu\ »
C'était autant la sagesse que la puissance de Salomon, qui tenait en crainte ses voisins, et conservait son royaume dans une paix profonde.
Parce que Josaphat était sage, instruit de la loi et prenant soin d'en faire instruire le peuple, tous ses voisins le craignaient. « Le Seigneur répandit la terreur sur les royaumes voisins, et ils n'osaient faire la guerre à Josaphat : les Philistins lui apportaient des présents , et les Arabes lui payaient tribut".»
Josaphat était belliqueux : mais l'Ecriture attribue tous ces beaux effets à la piété et à la sagesse de ce roi, qui n'avait pas encore fait la guerre, dans le temps qu'il était si redouté de ses voisins.
Si la sagesse fait respecter le prince au dehors , il ne faut pas s'étonner qu'elle le fasse respecter au dedans. Quand Salomon eut rendu ce jugement mémorable, oii il montra un si grand discernement, K tout Israël entendit la sentence que le roi avait prononcée; et ils craignirent le roi, voyant que la sagesse de Dieu était en lui ^ »
Il y a quelque chose de divin à ne se tromper pas; et rien n'inspire tant de respect ni tant de crainte.
Et voyez comme l'Ecriture marque exactement l'effet naturel de chaque chose. La bonne grâce de Salomon lui avait déjà attiré l'amour des peuples. « Il parut dans le trône de son père , et il plut à tous*. >)
1. /iKii(h., VII, y. 10,28; ix , x , etc. —2. Eccli., x, 1. —3. Idem, vil, 20. - i. I. Iteg., xviii, ii. — 5. /;. Reg., xvi, 23. — 6. //. Par., xvii, 7, 8, )0, H, etc. — 7. III. Reg., tu, 28. - 8. II. Par., xxix,23.
Voici quelque chose de plus grand. Il montra un discernement exquis ; et on le craignit, de cette crainte respectueuse, qui tient tout le monde dans le devoir.
C'est donc avec raison qu'on lui fait dire : « La sagesse vaut mieux que les forces ; et l'homme prudent est au-dessus de l'homme fort'. »
Vis' Proposition. C'est Dieu qui donne la sagesse.
« Toute sagesse vient du Seigneur; elle a été avec lui devant tous les siècles, et y sera à jamais. Qui a compté le sable de la mer, et les gouttes de pluie, et les jours du monde? Qui a mesuré la hauteur des cieux, et la largeur de la terre, et les profondeurs de l'abîme? Qui a pénétré cette sagesse de Dieu qui a précédé toutes choses? La sagesse a été produite la première ; l'intelligence est engendrée devant tous les siècles. A qui a été connue la source de la sagesse , et qui a découvert toutes ses adresses? Il n'y a qu'un seul sage, un seul redoutable: c'est le Seigneur assis sur le trône de la sagesse. C'est lui qui l'a créée par son esprit, et qui l'a connue, et qui l'a comptée, et qui en sait toutes les mesures. Il l'a répandue sur tous ses ouvrages, et sur toute chair, à chacun selon qu'il lui a plu ; et il l'a donnée à ceux qui l'aiment. » C'est par où commence l'Ecclésiastique ^
Dieu est le seul sage ; en lui est la source de la sagesse , et c'est lui seul qui la donne.
C'est à lui que la demande le Sage. « 0 Dieu de mes pères ! ô Seigneur miséricordieux , qui avez tout fait par votre parole ! donnez-moi la sagesse qui est toujours auprès de votre trône. Vous m'avez fait roi , et vous m'avez ordonné de vous bâtir un temple. Votre sagesse est avec vous; elle entend tous vos ouvrages : elle était avec vous quand vous avez fait le monde ; elle savait ce qui vous plaisait, et ce qui était droit dans tous vos commandements. Envoyez-la-moi des cieux , du trône sublime où vous êtes assis plein de gloire et de majesté, afin qu'elle~soit toujours et travaille toujours avec moi, et que je connaisse ce qui vous est agréable ; car elle sait tout : elle me fera observer une juste médiocrité dans toutes mes actions , et me gardera par sa puissance. Et ma conduite vous plaira, et je gouvernerai votre peuple avec justice : et je serai digne du trône de mon père ^ »
Qui désire ainsi la sagesse , et qui la demande à Dieu avec cette ardeur, ne manque jamais de l'obtenir. « Je t'ai donné un cœur sage et intelligent*. » Et encore : « Dieu donna la sagesse â Salomon et une prudence exquise , et une étendue de cœur (c'est-à-dire d'intelligence) , comme le sable de la mer°. »
Il lui a donné la sagesse , pour l'intelligence de la loi et des maximes ; la prudence , pour l'application ; l'étendue de connaissance, c'est-à-dire une grande capacité, pour comprendre les difficultés et toutes les minuties des affaires. Dieu seul donne tout cela.
VIIo Proposition. U faut étudier la sagesse.
Dieu la donne, il est vrai ; mais Dieu la donne à ceux qui la cherchent.
\. Sap., VI, 1. — 2. Eccli., i ,^-4, etc. — 3. Sap., IX, i, i, 7, 8, etc. — i. m. Hej., m . 12. — 5. Idem , iv, 29.
n J'aime ceux qui m'aiment, dit la Sagesse ellemême' ; et qui me cherche du matin, me trouve. »
Le commencement de la sagesse est un véritable désir de la savoir^, d
«Aimez mes discours, dit-elle% et désirez de les entendre , et vous aurez la science. »
« La sagesse se laisse voir facilement à ceux qui l'aiment, et se laisse trouver à ceux qui la cherchent : elle prévient ceux qui la désirent, et se montre la première à eux : qui s'éveille du matin pour penser à elle ne sera pas rebuté , et il la trouvera à sa porte. Y penser, c'est la perfection : qui veille pour l'obtenir sera bientôt content, car elle tourne de tous côtés pour se donner à ceux qui sont dignes d'elle ; elle leur apparaît avec un visage agréable , et n'oublie rien pour aller à leur rencontre''. »
Elle est bonne , elle est accessible ; mais il faut l'aimer et travailler pour l'avoir.
Il ne faut pas plaindre les peines qu'.on prendra à cette recherche, on en est bientôt récompensé. « Mon fils , faites-vous instruire dès votre jeunesse, et la sagesse vous suivra jusqu'aux cheveux gris : cultivez-la avec soin , comme celui qui laboure et qui sème , et attendez ses bons fruits. Vous travaillerez un peu pour l'acquérir, et vous ne tarderez pas à manger ses fruits \ Mettez vos pieds dans ses entraves , votre cou dans ses liens, votre épaule sous son joug. A la fin vous y trouverez le repos, et elle vous tournera en plaisir**. »
VIII" Proposition. Le prince doit étudier et faire étudier les choses utiles : quelle doit être son étude.
Il ne faut pas s'imaginer le prince un livre à la main , avec un front soucieux , et des yeux profondément attachés à la lecture. Son livre principal est le monde : son étude c'est d'être attentif à ce qui se passe devant lui pour en profiter.
Ce n'est pas que la lecture ne lui soit utile , et le plus sage des rois ne l'a pas négligée.
« Comme l'Ecclésiaste (c'est Saïomon) était trèssage , il a instruit son peuple , et il a recherché les sages sentences. L'Ecclésiaste a étudié pour trouver des discours utiles , et il a écrit des choses droites, des paroles véritables. Les discours des sages sont comme un aiguillon dans le cœur ; les maîtres qui les ont ramassés étaient conduits par un seul pasteur''. » C'était le roi qui prenait soin et de chercher par lui-même , et de faire chercher aux autres les discours utiles à la vie.
« Mon fils, n'en désirez pas davantage. » C'està-dire, renfermez-vous dans les choses profitables : laissez les livres de curiosité. « On multiplie ler livres sans fin ; et de trop longues spéculations épuisent le corps*. »
Les vraies études sont celles qui apprennent les choses utiles à la vie humaine. Il y en a qui son! dignes de l'application du prince habile. Dans les autres, c'est assez pour lui d'exciter l'industrie des savants par les récompenses , dont la principale est toujours, aux esprits bien faits, l'agrément ci l'estime d'un maître entendu.
Il ne convient pas au prince de se fatiguer pai'
1. l'rov., vin , n. — 2. Sap., vi, i8. — 3. Idem. 12. — i. Mi-, 13-n. - 5. KccU., VI, lX-20. — 6. lûem, 25, 26, 29. — 7. Fxcles., XII, U-ll. — 8. Idem, 12.
de longîics et curieuses lectures. Qu'il lise peu de livres; qu'il lise, comme Salomon, les discours sensés et utiles. Surtout qu'il lise l'Evangile, et qu'il le médite. C'est là sa loi , et la volonté du Seigneur.
IX" Proposition. Le prince doit savoir la loi.
Il est fait pour juger, et c'est la première institution de la royauté. « Faites-nous un roi qui nous juge. » Et encore : « Nous voulons être comme les autres nations , et avoir un roi qui nous juge'. »
Aussi avons-nous vu que Dieu commande aux rois d'écrire la loi de Moïse, d'en avoir toujours avec eux un exemplaire authentique, et de la lire tous les jours de leur vie^.
C'est pour cela que dans leur sacre on la leur mettait en main. « Ils amenèrent au temple le fils du roi, et lui mirent le diadème, et la marque royale sur la tête ; ils lui mirent aussi la loi à la main , et le firent roi. Le pontife .Joïada et ses enfants le sacrèrent ; et tout le peuple cria : Vive le roi^. »
Le prince doit croire aussi que dans la nouvelle alliance il reçoit l'Evangile de la main de Dieu, pour se régler par cette lecture.
Le peuple doit savoir la loi, sans doute, du moins dans ses principaux points, et se faire instruire du reste dans les occurrences : car il la doit pratiquer. Mais le prince, qui, outre cela, la doit faire pratiquer aux autres, et juger selon ses décrets, la doit savoir beaucoup davantage.
On ne sait ce qu'on fait , quand on va sans règle, et qu'on n'a pas la loi pour guide : la surprise , la prévention, l'intérêt et les passions olTusquent tout. « Le prince ignorant opprime sans y penser plusieurs personnes, et fait triompher la calomnie*. »
« Mais le commandement est un flambeau devant les yeux; la loi est une lumière'*. » Le prince qui la suit , voit clair; et tout l'Etat est éclairé.
« Que si l'œil de l'Etat (c'est-à-dire le prince) est obscurci , que seront les ténèbres mêmes , et combien ténébreux sera tout le corps** ! »
Qu'il sache donc le fond de la loi , par laquelle il doit gouverner, et s'il ne peut pas descendre à toutes les ordonnances particulières que les affaires font naître tous les jours, qu'il sache du moins les grands principes de la justice , pour n'être jamais surpris. C'était le Deutéronome, le fondement de la loi, que Dieu l'obligeait d'étudier et de savoir.
Que la vie du prince est sérieuse! il doit sans cesse méditer la loi. Aussi n'y a-t-il rien parmi les hommes do plus sérieux ni de plus grave, que l'office de la royauté.
X" Proposition. Le prince doit savoir les affaires.
Ainsi a-t-on vu Jephté , élu prince du peuple de Dieu , prouver par la discussion des droits de ce peuple , que le roi des Ammonites leur faisait injustement la guerre '.
On voit l'affaire discutée avec toute l'exactitude possible. Dans cette discussion , les principes du droit sont joints par Jephté avec la reciierche des
i. J. Reg., vin, .'i, 20. —2. Denl., wn, 18. — 3. //. Parai., xxiii, 11.— i. Vi-ov.. xxvii. le. — 5. /((cm, VI, 23. — (S.MttUh.,\\, 33. — 7. Jud., XI, 15 e!c. Virfe sup., liv. U,arl. 2.