LIVRE V
DE L'AUTORITE ROYALE
faits, et la connaissance des antiquités. C'est cf qu'on appelle savoir les affaires.
Le prince qui sait ces choses met visiblement la raison de son côté : ses peuples sont encouragés à soutenir la guerre, par l'assurance de leur bon droit; ses ennemis sont ralentis : les voisins n'ont rien à dire.
Une semblable discussion fil beaucoup d'honneur à Simon le Machabée ' : « Le roi d'Asie lui envoya redemander par Athénobius la citadelle de .Jérusalem, avec Joppé et Gazara, places importantes, qu'il soutenait être de son royaume. »
Simon , sur cette demande , fait premièrement les distinctions nécessaires. Il distingue les anciennes terres qui appartenaient de tout temps aux Juifs, d'avec celles qu'ils avaient conquises depuis peu.
« Nous n'avons, dit-il-, rien usurpé sur nos voisins , et ne possédons rien du bien d'autrui , mais l'héritage de nos pères que nos ennemis ont possédé quelque temps injustement, dans lequel nous sommes rentrés aussitôt que nous en avons trouvé l'occasion : et nous ne faisons que revendiquer l'héritage de nos pères. »
On a vu les offres qu'il fit pour Joppé et pour Gazara , encore qu'il les eût prises par une bonne et juste guerre : et il se mit si bieu à la raison , qu'Athénobius , envoyé du roi d'Asie, n'eut rien à répondre''. »
11 est beau et utile que les affaires d'une certaine importance soint discutées autant qu'il se peut par le prince même, avec un grand raisonnement. Quand il s'en fie tout à fait aux autres, il s'expose à être.trompé, ou avoir ses droits négligés. Personne ne pénètre plus dans les affaires , que celui qui y a le principal intérêt.
XI" Proposition. Le prince doit savoir connaître les occasions et les temps.
C'est une des principales parties de la science des aflaires, qui toutes dépendent de là.
<< Chaque chose a son temps , et tout passe sous le ciel dans l'espace qui lui est marqué. Il y a le temps de naître, et le temps de mourir ; le temps de planter, le temps d'arracher; le temps de blesser, et le temps de guérir; le temps de bâtir, et le temps d'abattre; le temps de pleurer, et le temps de rire; le temps d'amasser, et le temps de répandre; le temps de couper, et le temps de coudre (c'est-à-dire, le temps de s'unir, et le temps de se rompre) ; le temps de parler, et le temps de se taire ; le temps de guerre, et le temps de paix. Dieu même fait tout en certains temps*. <>
Si toutes choses dépendent du temps , la science des temps est donc la vraie science des affaires, et le vrai ouvrage du sage. Aussi est-il écrit que le cœur du sage connaît le temps, et règle sur cela son jugements
C'est pourquoi il faut dans les affaires, beaucoup d'application et de travail. « Chaque affaire a son temps et son occasion; et la vie de l'homme est pleine d'affliction, parce qu'il ne saif point le passé, et il n"a point de messager qui lui annonce l'avenir. Il ne peut rien sur les vents, il n'a point de pouvoir
1. /. Mach., XV. 28, etc. — 2. Idem, 33. 34. — 3. Ihiil., xv. 35. — '* Eccles., m. 1, 2, etc. — 5. Idem, vni, 5.
sur la mort, il ne peut différer quand on vient lui faire la guerre'. » Nul ne fait ce qu'il veut; une force majeure domine partout : les moments passent rapidement, et avec une extrême précipitation; qui les manque, manque tout.
Cette science des temps a fait la principale louange de la sagesse de Salomon. « Béni soit le Dieu d'Israël, qui a donné à David un fils habile, avisé, sage et prudent pour bâtir un temple au Seigneur, et un palais pour sa personnel dans une profonde paix, dans une grande abondance, après les préparatifs faits par son père. C'était le temps d'entreprendre de si grands ouvrages.
Parce que les Machabées prirent bien leur temps, ils engagèrent les Romains à les protéger ; et ils s'affranchirent des rois de Syrie , qui les opprimaient. « Jonathas vit que le temps était favorable, et il envoya renouveler l'alliance avec les Romains ^ »
11 faudrait transcrire toutes les histoires saintes et profanes, pour marquer ce que peuvent, dans les affaires , les temps et les contre-temps.
Il y a encore dans les choses , certains temps à observer, pour garder les bienséances , et entretenir l'ordre : « Mon fils , observez les temps, et évitez le mal'. »
Les temps règlent toutes les actions jusqu'aux moindres. « Malheur à toi , terre dont les rois se gouvernent en enfants , et mangent dès le matin ! Heureuse la terre dont le roi n'a que de grandes pensées ; dont les princes mangent dans le temps , pour la nécessité, et non pour la délicatesse'. » C'est une espèce de similitude pour montrer que le temps gouverne tout , et que chaque chose a un temps propre.
XII" Proposition. Le prince doit connaître les hommes.
C'est là sans doute sa plus grande affaire, de savoir ce qu'il faut croire des hommes , et à quoi ils sont propres.
Il faut avant toutes choses, qu'il connaisse le naturel de son peuple ; et c'est ce que le Sage lui prescrit , en la figure d'un pasteur : « Connaissez , ditil", la face de votre brebis , et considérez votre troupeau. »
Sans regarder aux conditions, il doit juger de chacun, parce qu'il est dans son fond, 'c Ne méprisez pas le pauvre, qui est homme de bien : n'élevez pas le riche, à cause qu'il est puisèanf. » Et encore : 'I Ne louez ni ne méprisez l'homme par ce qui paraît â la vue : l'abeille est petite , et il n'y a rien de plus doux que ce qu'elle fait*. »
Il faut surtout qu'il connaisse ses courtisans. (I Prenez garde à ceux qui vous environnent, et tenez conseil avec les sages'. »
Autrement tout ira au hasard dans un Etat et il arrivera ce que déplore le Sage'". « J'ai vu sous le soleil , qu'on ne confie pas la course au plus vite, ni la guerre au plus vaillant ; que ce n'est point aux sages qu'on donne du pain , ni aux plus habiles qu'on donne les richesses ; et que ce ne sont pas les plus intelligents qui plaisent le plus : mais que la rencontre et le hasard font tout sur la terre. »
t. Eccles., vm, 6, 7, 8. — 2. U. Parai., ii. 12. — 3. llach., xii, 1. — 4. Eccli., IV, 23.-5. Ecoles., x, 16, 1" — 6. Prov., xxvn , 23. — 7. Eccli.. X, 26.— 8. Idem, \i, 2, 3.— 9. Ibid., ix. 21. — 10. £cc(fs.. IX, H.
POLITIQUE DE L'ECRITURE SAINTE
C'est ce qui arrive sous un prince inconsidéré , qui ne sait pas choisir les hommes, mais qui prend ceux que le hasard et l'occasion , ou son humeur, lui présentent.
La surprise et l'erreur confondent tout dans un tel règne. J'ai vu sous le soleil un mal, où le prince se laisse aller par surpise : un fou tient les hautes places, et les grands sont à ses pieds ^ »
Le prince qui choisit mal, est puni par son propre choi.x. (i Celui qui envoie porter les paroles par un fou , sera condamné par ses propres œuvres^. »
David, pour avoir bien connu les hommes, sauva ses affaires dans la révolte d'Absalon. Il vit que toute la force du parti rebelle était dans les conseils d'Achitophel, et tourna tout son esprit à les détruire. Il connut la capacité et la fidélité de Chusaï. C'était un sage vieillard qui , le voyant contraint de prendre la fuite, « vint à lui la tête couverte de poussière , et les habits déchirés. David lui dit : Si vous venez avec moi , vous me serez à charge : si vous faites semblant de suivre le parti d'Absalon, vous dissiperez le conseil d'Achitophel ". »
Il ne se trompa point dans sa pensée. ChusaV empêcha Absalon de suivre un conseil d'Achitophel, qui ruinait David sans ressource'. Achitophel sentit aussitôt que les affaires étaient perdues, et se fil périr par un cordeau"^.
David non content d'envoyer Chusaï, lui donna des personnes affidées. Il ne fallait pas s'y tromper ; car au moindre faux-pas , le précipice était inévitable. « Voici donc ce que David dit à Chusaï : Tout ce que vous apprendrez des desseins d'Absalon, dites-le aux prêtres Sadoc et Abiathar : ils ont deux enfants par qui vous me manderez toutes les nouvelles''. »
Chusaï n'y manqua pas. Après avoir rompu les desseins d'Achitophel , il manda à David , par ces deux hommes, tout ce qui s'était passé'', et lui donna un avis qui sauva l'Etat.
Ainsi David , pour avoir connu les hommes dont il se servait, reprit le dessus, et rétablit ses affaires presque désespérées.
Au contraire , Roboam , pour avoir mal connu l'humeur de son peuple et l'esprit de Jéroboam qui le soulevait , perdit dix tribus , c'est-à-dire plus de la moitié de son royaume.
Le prince qui s'habitue à bien connaître les hommes, paraît en tout inspiré d'en-haut; tant il donne droit au but. Joab avait envoyé une femme habile pour insinuer quelque chose à David. Ce prince connut d'abord de qui venait le conseil. Il répondit à cette femme' : Dites-moi la vérité ; n'est-ce pas Joab qui vous envoie me parler? Seigneur, lui ditelle , par le salut de votre âme , vous ne vous êtes détourné ni à droite ni à gauche. Votre serviteur Joab m'a mis à la bouche toutes les paroles que j'ai dites : mais vous , Seigneur, vous êtes sage comme un ange de Dieu, et il n'y a rien sur la terre que vous ne sachiez. »
C'est ce que voulait dire Salomon dans cette belle sentence. « La prophétie est dans les lèvres du roi; il ne se trompe point dans son jugement'. »
Ce sage roi l'avait éprouvé, dans ce jugement
1. Eccles., X, 5, 6. — 2. Prov., xxvi, 6. - 34. — i. /iem.xvii, 7, elc. — 5. Ibid., 23. - 7. Ibid., XVII, 15, elc. — 8. //. Reg., xiv,
XVI, i.
■3. II. Beg.. xv, 32, 33, - 6. Ibia., XT, 35. 36.— 18 , 19, 20. — 9. Prov.,
mémorable qu'il rendit entre ces deux mères. Parce qu'il connut la nature, et les effets des passions, la malice et la dissimulation ne put se cacher à ses yeux : Et tout le peuple connut que la sagesse de Dieu était en lui', »
Outre que la grande expérience, et la connaissance des hommes, donnent à un prince appliqué un discernement délicat; Dieu l'aide en effet, quand il s'applique, car « le cœur du roi est entre ses mains ^. »
C'est Dieu qui mit dans le cœur de David ces salutaires conseils qui lui remirent la couronne sur sa tête. Ce ne fut pas la prudence de David : « Ce fut le Seigneur lui-même, qui dissipa les conseils utiles d'ArchitopheP. »
Aussi s'était-il d'abord tourné à Dieu. « 0 Seigneur! confondez les conseils d'Achitophel'! »
Voilà donc deux choses que le prince doit faire : premièrement , s'appliquer de toute sa force à bien connaître les hommes; secondement, dans cette application, attendre les lumières d'en-haut, et les demander avec ardeur, car la chose est délicate et enveloppée.
11 ne se peut rien ajouter à ce que dit sur ce sujet l'Ecclésiastique. Je rapporterai son discours, comme il est porté dans le grec, bien plus clair que notre version latine '^ : « Tout conseiller vend son conseil ; mais il y en a qui conseillent pour euxmêmes. Gardez-vous donc d'un conseiller, et regardez avant toutes choses quel besoin vous en avez, et quels sont ses intérêts. Car souvent, il conseillera pour lui-même , et hasardera vos affaires pour faire les siennes. 11 vous dira : Vous faites bien ; et il prendra garde cependant à ce qui vous arrivera, pour en profiter. Ne consultez donc pas avec un homme suspect. Regardez les vues d'un chacun. Ne prenez pas l'avis d'une femme sur celle dont elle est jalouse , ni d'un homme timide sur la guerre , ni du marchand sur la difficulté des voitures, ni du vendeur sur le prix de ses marchandises (chacun se fera valoir, et regardera son profit). Ne consultez non plus l'envieux sur la récompense des services ; ni celui dont le cœur est dur, sur les libéralités et sur les grâces ; ni l'homme lent , sur quelque entreprise que ce soit ; ni le mercenaire que vous avez à votre service , sur la fin de l'ouvrage qu'il a entrepris (car il a intérêt de le faire durer le plus qu'il pourra) ; ni un serviteur paresseux , sur les travaux qu'il faut entreprendre. Ne prenez point de tels conseils : mais ayez auprès de vous un homme religieux , qui garde les commandements , dont l'esprit revienne au vôtre, et qui compatisse à vos maux quand vous tomberez . Et faites-vous un conseil dans votre cœur ; car vous n'en trouverez point de plus fidèle. L'esprit d'un homme lui rapporte plus de nouvelles que sept sentinelles mises sur de hauts lieux , pour découvrir, et pour observer. Et par-dessus tout cela priez le Seigneur, afin qu'il conduise vos voies. »
XIII" Proposition. Le prince doit se connaître lui-même.
Mais de tous les hommes que le prince doit connaître , celui qu'il lui importe plus de bien connaître , c'est lui-même.
i. III. Reg., III 14. — 4. Idem, 15,
2- Prov., XXI, 1. — 3. //. Rcg., xvii , . Eccli., xxxvii, 8, il, etf.