LIVRE V
DE L'AUTORITE ROYALE
« Mon fils , éprouvez votre âme dans toute votre ' vie : et si elle vous semble mauvaise , ne lui donnez pas de pouvoir ' : » c'est-à-dire , ne vous laissez pas aller à ses désirs. Le grec porte :
« Mon fils , éprouvez votre àme : connaissez ce qui lui est mauvais, et gardez-vous de le lui donner. »
Tout ne convient pas à tous ; il faut savoir à quoi on est propre. Tel homme qui serait grand , employé à certaines choses , se rend méprisable , parce qu'il se donne à celles oi^i il n'est pas propre.
Connaître ses défauts est une grande science : car on les corrige , ou on y supplée par d'autres movens. » Mais qui connaît ses fautes? » dit le Psalmiste-. Nul ne les connaît par lui-même : il faut avoir quelque ami fidèle qui vous les montre. Le Sage nous le conseille. « Qui aime à savoir, aime à être enseigné ; qui hait d'être repris , est insensé'. »
En effet , c'est un caractère de folie , d'adorer toutes ses pensées , de croire être sans défaut , et de ne pouvoir souffrir d'en être averti. « L'insensé marchant dans sa voie, trouve tous les autres fous'. » Et encore : « Ne conférez point avec le fou , qui ne peut aimer que ce qui lui plaît ^ »
Le Sage dit au contraire ^ : « Qui donnera un coup de fouet à mes pensées , et une sage instruction à mon cœur, afin que je ne m'épargne pas moi-même, et que je connaisse mes défauts : de peur que mes ignorances et mes fautes ne se multiplient , et que je ne donne de la joie à mes ennemis , qui me verront tomber à leurs pieds? »
Voilà ce qui arrive à l'insensé qui ne veut pas connaître ses fautes. Les princes, accoutumés à la flatterie , sont sujets plus que tous les autres hommes à ce défaut. Parmi une infinité d'exemples, je n'en rapporterai qu'un seul.
Achab ne voulait point entendre le seul prophète qui lui disait la vérité , parce qu'il la disait sans flatterie. « Josaphat, roi de Juda, dit à Achab, roi d'Israël' : N'y a-t-il pas ici quelque prophète du Seigneur? 11 nous en reste encore un, répondit le roi d'Israël, qui s'appelle Michée, fils de Jemla ; mais je le hais, parce qu'il ne me prophétise que du mal, et jamais du bien. »
Il le reprenait de ses crimes , et l'avertissait des justes jugements de Dieu afin qu'il les évitât. .\chab ne pouvait souffrir ses discours. 11 aimait mieux être environné d'une troupe de prophètes flatteurs qui ne lui chantaient que ses louanges , et des triomphes imaginaires. Il voulut être trompé , et il le fut. Dieu le livra à l'esprit d'erreur, qui remplit le cœur de ses prophètes de flatteries et d'illusions auxquelles il crut pour son malheur ; et il périt dans la guerre oij ses prophètes lui annonçaient tant d'heureux succès.
.\u contr.aire, le pieux roi Josaphat reprend le roi d'Israël , qui ne voulait pas qu'on écoutât ce prophète de malheurs. « Ne parlez pas ainsi , roi d'Israël *. >> 11 faut écouter ceux qui nous montrent , de la part de Dieu , et nos fautes , et ses jugements.
Le même roi Josaphat , au retour de la guerre
i. Eccli.. xxxvn. 30. — 2. Ps., x\Tii. — 3. Prov., xii, 1. — i. Eccla.. \. 3. — S. Eccli.. vin, 20. - 6. Idem, xxiir. 2, 3. — 7. ///. Reg.. XXII, -1. 8 ; //. Parai., xviii, 6, 7. — 8. //. Par., .\ix, 2, 3.
OÙ il avait été avec Achab , écouta avec soumission le prophète Jéhu qui lui dit ' : « Vous donnez secours à un impie, et vous faites amitié avec les ennemis de Dieu : et. vous méritez sa colère : mais il s'est trouvé en vous de bonnes œuvres. »
Il marchait en tout sur les pas de son père David, qui, recevant avec respect les justes répréhensions des prophètes Nathan et Cad , reconnut ses fautes, et en obtint le pardon.
Ce ne sont pas seulement les prophètes qu'il faut ouïr , le sage regarde tous ceux qui lui découvrent ses fautes avec prudence, comme des hommes envoyés de Dieu pour l'éclairer. Il ne faut point avoir égard aux conditions : la vérité conserve toujours son autorité naturelle; dans quelque bouche qu'elle soit. « Les hommes libres obéissent aux serviteurs sensés ; l'homme prudent et instruit ne murmure pas étant repris ^. »
L'homme qui peut souffrir qu'on le reprenne est vraiment maître de lui-même. « Qui méprise l'instruction , méprise son àme : qui acquiesce aux répréhensions: est maître de son cœur^ »
XlVe Proposition. Le prince doit savoir ce qui se passe au dedans et au dehors de son royaume.
Sous un prince habile et bien averti , personne n'ose mal faire. On croit toujours l'avoir présent , et même qu'il devine les pensées. « Ne dîtes rien contre le roi dans votre pensée ; ne parlez point contre lui dans votre cabinet : car les oiseaux du ciel rapporteront vos discours *. »
Les avis volent à lui de toutes parts , il en sait faire le discernement, et rien n'échappe à sa connaissance.
Ce soldat à qui Joab , son général , commandait quelque chose contre les ordres du roi , « lui répondit ° : Quelque somme que vous me donnassiez, je ne ferais pas ce que vous me dites ; car le roi l'a défendu : et quand je ne craindrais pas ma propre conscience , le roi le saurait ; et pourriezvous me protéger? »
« Nathan vint à Bethsabée , mère de Salomon , et lui dit : Ne savez-vous pas qu'Adonias , fils d'Haggith , s'est fait reconnaître roi ; et le roi, notre maître , l'ignore encore ? Sauvez votre vie et celle de Salomon ; allez promptement , et parlez au roi ^ ! » Un mal connu est à demi guéri : les plaies cachées deviennent incurables.
Voilà pour le dedans. Et pour le dehors : .Amasias, roi de Juda, enflé de la victoire nouvellement remportée sur les Iduméens , voulut mesurer ses forces avec le roi d'Israël plus puissant que lui. « Joas , roi d'Israël , lui fit dire : Le chardon du Liban voulut marier son fils avec la fille du cèdre ; et les bêtes qui étaient dans le bois de cette montagne , en passant écrasèrent le chardon. Vous avez défait les Iduméens et votre cœur s'est élevé. Contentez-vous de la gloire que vous avez acquise , et demeurez en repos. Pourquoi voulezvous périr, vous et votre peuple? Amasias n'acquiesça pas à ce conseil : il marcha contre Joas ; il fut battu et pris. Joas abattit quatre cents coudées des murailles de Jérusalem, et enleva les
i. //. Beg., xn et xxiv. —2. Eccli., x, 28. — 3. Prov.. xv, 3i. — 4. Eccl., X, 20. — 5. //, Reg., xvni, 12, 13, etc. — 6. Ilf. Reg.. r. 11, 12, 13.
POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE
trésors de la maison du Seigneur et de la maison du roi '. » Si Amasias eût connu les forces de ses voisins , il n'aurait pas cru qu'il pût vaincre un roi plus puissant que lui , parce qu'il en avait vaincu un plus faible ; et cette ignorance causa sa ruine.
Au contraire, Judas le Machabée , pour avoir parfaitement connu la conduite et les conseils des Romains , leur puissance et leur manière de faire la guerre , enfin leurs secrètes jalousies contre les rois de Syrie ^, s'en fit des protecteurs assurés, qui donnèrent moyen aux Juifs de secouer le joug des Gentils.
Que le prince soit donc averti , et n'épargne rien pour cela. C'est à lui principalement que s'adresse cette parole du Sage : « Achetez la vérité^. » Mais qu'il prenne donc garde à ne point payer des trompeurs , et à ne pas acheter le mensonge.
XVo Proposition. Le prince doit savoir parler.
« Les ouvrages sont loués par la main de l'ouvrier; et le prince du peuple est reconnu sage par ses discours*. »
On n'entend de lui que de grandes choses. Job sentait en cela son obligation , et l'attente des peuples , lorsqu'il disait'^ : « On n'attendait de ma bouche que de belles sentences , et- on se taisait pour écouter mes conseils.' On ne trouvait rien à ajouter à mes paroles. »
Ce n'est pas tout de tenir de sages discours , ni de dire de bonnes choses ; il les faut dire à propos. " Les belles sentences sont rejetées dans la bouche de l'imprudent : car il ne les dit pas en leur temps". »
C'est pourquoi le Sage pense à ce qu'il dit, pour ne parler que quand il faut. « Le cœur du sage instruit sa bouche, et donne grâce à ses lèvres. Des paroles bien ordonnées sont comme le miel ; la douceur en est extrême'. »
« Les paroles du sage le rendront agréable ; celles du fou l'engageront dans le précipice : il commence par une folie et finit par une erreur insupportable *. »
S'il n'y a rien de plus agréable qu'un discours fait à propos , il n'y a rien de plus choquant qu'un discours inconsidéré. « Un homme désagréable ressemble à un discours hors de propos '. »
Parler mal à propos n'est pas seulement chose désagréable , mais nuisible. « Le discoureur se blesse lui-même d'une épée ; la langue des sages , est la santé '". » Et encore : « Qui garde sa bouche, garde son âme ; le parleur inconsidéré se perdra lui-même". »
Le vain discoureur a un caractère de folie. (' L'insensé parle sans-fin'^. « Et encore: «Voyezvous cet homme prompt à parler? il y a plus à espérer d'un fou que de lui '^ »
La langue conduite par la sagesse est un instrument propre à tout. Voulez-vous adoucir un homme irrité ? « Une douce réponse apaise la colère ; mais une parole rude excite la fureur '\ » Et encore : « Une langue douce est l'arbre de vie ; une langue emportée accable l'esprit'". »
i. IV. Reg., XIV, 8. — 2. I. Mâchai., vm. 1-3, etc. -r 3. Prov., x.\in, 23. — K. EccU., IX, 24.-5. Job., xxix, 21,22. —G. Eccli.,x\, 22. — 7. Prov.. XVI, 23, 2i, — 8. Eccles., x, 12, 13. — 9. EccU.,
XX, 21. — 10. Prov., X. 1,18. — 11. Idem, XIII, 3 12. Eccles., X,