‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 367 sur 609 · LIVRE V. — DE L'AUTORITE ROYALE · texte numérisé non relu

LIVRE V. — DE L'AUTORITE ROYALE

dans le changement du visage'. » Et encore : « Le cœur de l'homme change son visage, soit pour le bien, soit le mal-. »

Mais cela n'est pas aisé à découvrir, il y faut une grande application. « On trouve difficilement et avec travail les vestiges d'un cœur bien disposé, et un bon visage ^ »

Que le prince considère attentivement toutes choses; mais surtout qu'il considère attentivement les hommes. La nature a imprimé sur le dehbrs une image du dedans. » L'homme se connaît à la vue ; on remarque un homme sensé à la rencontre : l'habit, le ris, la démarche découvrent l'homme*. »

11 ne faut pourtant pas en croire les premières impressions. Il y a des apparences trompeuses : il y a de profondes dissimulations. Le plus sûr est d'observer tout, mais de n'en croire que les œuvres. « Vous les connaîtrez par leurs fruits", » c'est-à-dire, par leurs œuvres, dit la Vérité même. Et ailleurs : « L'arbre se connaît par son fruité »

Encore faut-il prendre garde à ce que dit l'Ecclésiastique : « Il y en a qui manquent, mais ce n'est pas de dessein. Qui ne pèche point dans ses paroles '' ? » Comme s'il disait : Ne prenez pas garde à quelque parole et à quelque faute qui échappe. C'est en regardant la suite des paroles et des actions, que vous porterez un jugement droit.

Il n'y a rien de moins attentif, ni de moins considéré que les enfants. Le Sage nous veut tirer de cet état, et nous rendre plus sérieux, quand il nous dit : c( Laissez l'enfance; et vivez et marchez par les voies delà prudence*. »

L'homme qui n'est point attentif tombe dans l'un de ces deux défauts : ou il est égaré, ou il est comme assoupi dans une profonde léthargie. Le premier de ces défauts fait les étourdis, l'autre fait les stupides, états qui, poussés à un certain point, font deux espèces de folie.

Voici en deux paroles deux tableaux qui sont faits de la main du Sage. « La sagesse reluit sur le visage de l'homme sensé : les yeux du fou regardent aux extrémités de la terre". »

Voyez comme l'un est posé : l'autre , pendant qu'on lui parle , jette deçà et delà ses regards inconsidérés ; son esprit est loin de vous; il ne vous écoute pas, il ne s'écoute pas lui-même : il n'a rien de suivi , et ses regards égarés font voir combien ses pensées sont vagues.

Mais voici un autre caractère qui n'est pas moins mauvais , ni moins vivement représenté. « C'est parler avec un homme endormi, que de discourir avec l'insensé, qui à la fin du discours demande : De quoi parle-t-on '"? »

Que ce sommeil est fréquent parmi les hommes!' qu'il y en a peu qui soient attentifs et aussi qu'il y a peu de sages! C'est pourquoi Jésus-Christ, trouvant tout le genre humain assoupi , le réveille par cette parole qu'il répète si souvent : « Veillez, soyez attentifs, pensez à vous-mêmes". »

« Voyez, veillez, priez. Veillez, encore une fois. Et, ce que je vous dis, je le dis à tous : veillez. Vous ne savez pas à quelle heure viendra le voleur'^. »

1. Eccli., xvm. ii. — 2. Idem, xm. 31 — 3. lbid..ii. — i. nid., XIX, 2i;, 27. — 5. .Vatih. .\ii, lii, 20. — 6. Idem, xii. 33. — 7. Eccli., XIX, 16, 1". — 8. Prov.. IX , 6. — 9. Idem, xvii, 21. — 10. Eccli. , XXII. 9. — 11. Matth., xxlv, 42, 43; xxv, 13; xxvi, 38, 41; Luc., XVII, 3; XXI , 34. — 12. Marc, xm, 33, 35, 37.

Qui ne veille pas est toujours surpris. Quelle erreur au prince , qui veut autour de lui des sentinelles qui veillent, et qui laisse dormir en luimême son attention , sans laquelle il n'y a nulle garde qui soit sûre !

Le prince est lui-même une sentinelle établie pour garder son Etat. 11 doit veiller plus que tous les autres. Peuple malheureux ! tes sentinelles lies princes , tes magistrats, tes pontifes, en un mot, tous tes pasteurs qui doivent veiller à ta conduite) ; « tes sentinelles, dis-je, sont tous aveugles; ils sont tous ignorants ; chiens muets , qui ne savent point japper; ils ne voient que des choses vaines : ils dorment, ils aiment les songes : ce sont des chiens impudents et insatiables. Les pasteurs mêmes n'entendent rien : chacun songe à son intérêt : chacun suit son avarice, depuis le premierjusqu'au dernier. Venez, disent-ils, buvons, enivronsnous : il sera demain comme aujourd'hui, et cela durera longtemps '. »

Voilà le langage de ceux qui croient que les affaires se font to'utes seules , et que ce qui a duré durera de lui-même sans qu'on y pense. Vient cependant tout à coup le moment fatal. « iM.\né, Thé- CEL, Phares : Dieu a compté les jours de ton règne, et le nombre en est complet. Tu as été mis dans la balance, et tu as été trouvé trop léger. Ton royaume a été divisé , et il a été donné aux Mèdes et aux Perses. Et la même nuit Balthazar, roi des Chaldéens, fut tué, et Darius le Mède eut son royaume '^ »

III" Proposition. Troisième moyen : Prendre conseil, et donner toute liberté à ses conseillers.

« Ne soyez point sage en vous-même'. » Ne croyez pas que vos yeux vous suffisent pour tout voir. »

« La voie de l'insensé est droite à ses yeux. Il croit toujours avoir raison. Le sage écoute conseil*. »

Un prince présomptueux , qui n'écoute pas conseil, et n'en croit que ses propres pensées , devient intraitable, cruel et furieux. « Il vaut mieux rencontrer une ourse à qui on enlève ses petits, qu'un fou qui se confie dans sa folie ^. »

Le fou qui se confie dans sa folie , et le présomptueux qui ne trouve bon que ce qu'il pense, est déjà défini par ces paroles du Sage : « Le fou n'écoute pas les discours prudents , si vous ne lui parlez selon sa pensée ^ »

Qu'il est beau d'entendre parler ainsi Salomon, le plus sage roi qui fùtjamais ! qu'il se montre vraiment sage , en reconnaissant que sa sagesse ne lui suffit pas !

Aussi voyons-nous qu'en demandant à Dieu la sagesse, il demande un cœur docile. « Donnez, ditil, ô mon Dieu ! à votre serviteur, un cœur docile, » un cœur capable de conseil : point superbe, point prévenu, point aheurté : « afin qu'il puisse gouverner votre peuple '. » Qui est incapable de conseil, est incapable de gouvernement.

Avoir le cœur docile c'est n'être point entêté de ses pensées; c'est être capable d'entrer dans celle des autres , selon cette parole de l'Ecclésiastique :

1. Is., L\T, 10, 11 , 12. — 2. Dan., v, 25, 26, etc. — 3. Pi-oi'., m , 7. — 4. Iiiem. \u, 15. — 5. Ibid., xvii, 12. — fi. Iliid., xvm, 2. — 7. ///. I\eg., m, 9.

POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE

« Soyez avec les vieillards prudents, et unissezvous de tout votre cœur à leur sagesse'. »

Ainsi faisait David. Nous avons vu combien il était prudent : nous le voyons aussi écoutant toujours , et entrant dans la pensée des autres , point aheurté à la sienne. Il écoute avec patience cette femme sage de la ville de Thécué, qui osa bien lui venir parler des plus grandes affaires de son Etat et de sa famille. « Qu'il me soit permis, dit-elle-, de parler au roi mon seigneur. El il lui dit : Parlez. Elle poursuivit : Pourquoi le roi mon Seigneur offenset-il le peuple de Dieu, et pourquoi fait-il cette faute, de ne vouloir pas rappeler Absalon qu'il a chassé?» David l 'écouta paisiblement, et trouva qu'elle avait raison.

Quand Absalon , abusant de la bonté de David , eût péri dans sa rébellion , ce bon père s'abandonnait à la douleur, Joab lui vint représenter de quelle conséquence il lui était de ne point témoigner tant d'affliction de la mort de ce rebelle, (c Vous avez, dit-iP, couvert de confusion les visages do vos fidèles serviteurs qui ont exposé leur vie pour votre salut, et de toute votre famille : vous aimez ceux qui vous haïssent, et vous haïssez ceux qui vous aiment : vous nous faites bien paraître que vous ne vous souciez pas de vos capitaines, ni de vos serviteurs : et je vois bien que si Absalon vivait, et que nous fussions tous perdus, vous en auriez de la joie. Levez-vous donc, paraissez, et contentezvos serviteurs par des paroles honnêtes : sinon je vous jure, en vérité , qu'il ne demeurera pas un seul homme auprès de vous ; et le mal qui vous arrivera sera le plus grand de tous ceux que vous avez jamais éprouvés depuis votre première jeunesse jusqu'à présent. »

David, tout occupé qu'il était de sa douleur, entre dans la pensée d'un homme qui en apparence le traitait mal, mais qui en effet le conseillait bien, et en le croyant il sauva l'Etat.

C'est donc en prenant conseil, et en donnant toute liberté à ses conseillers , qu'on découvre la vérité, et qu'on acquiert la véritable sagesse. » Moi, sagesse, j'ai ma demeure dans le conseil, et je me trouve au milieu des délibérations sensées*. » Et encore : « La guerre se fait par adresse, et le salut est dans la multitude des conseils'^. »

C'est là que se trouvent avec abondance les expédients. « La science du sage est une inondation , et son conseil est une source inépuisable". »

C'est pourquoi « le commencement de tout ouvrage est la parole, et le conseil doit marcher avant toutes les actions'. »

« Où il n'y a point de conseil les pensées se dissipent; où il y a plusieurs conseillers elles se conlirmenl*. »

« Mon fils, ne faites rien sans conseil, et vous ne vous repentirez point de vos entreprises'. »

" Outre que les choses ordinairement réussissent par les bons conseils, on a cette consolation , qu'on ne s'impute rien quand on les a pris. »

C'est une chose admirable de voir ce que deviennent les petites choses conduites par les bons conseils. Mathathias n'avait à opposer que sa famille

1. £cdi., VI, 35. — 2. //. /It'f)., XIV, 12, etc. — 3. ;d<rm, xix, 5, etc. — i. Prov., VIII, 12. — 5. Idem, xxiv . fi. — 8. Hccli., xxi, 16. — 7. Idem, xxxvii, 20. — 8. Prov., xv, 22. — U. Eccli., xxxii , 24.

et un petit nombre de ses amis à la puissance redoutable d'Antiochus, roi de Syrie, qui opprimait la Judée. Mais parce qu'il règle d'abord les affaires et les conseils, il pose les fondements de la délivrance du peuple' : « Simon votre frère est homme de conseil : écoutez-le en tout, et il sera votre père. Judas, homme de guerre, commandera les troupes, et fera la guerre pour le peuple. Vous attirerez avec vous ceux qui sont zélés pour la loi de Dieu. Combattez, et défendez votre peuple. » Un bon dessein, un bon conseil, un bon capitaine pour exécuter, est un moyen assuré d'attirer du monde dans le parti. Voilà un gouvernement réglé, et un petit commencement d'une grande chose.

IV" Proposition. Quatrième moyen : Choisir son conseil.

«Ne découvrez pas votre cœur atout le monde^.» Et encore : « Que plusieurs personnes soient bien avec vous ; mais choisissez pour conseiller un entre millet »

C'est pourquoi les conseils doivent être réduits à peu de personnes. Les rois de Perse n'avaient que sept conseillers, ou sept principaux ministres. Nous avons vu « qu'ils étaient toujours auprès du roi, et qu'il faisait tout par leur conseil*. »

David en avait encore moins. « Jonatham, oncle de David, homme sage et savant, était son conseiller. Lui et Jahiel , fils de Hachamoni, étaient avec les enfants du roi. Achitophel était aussi conseiller du roi, et Chusaï était son principal ami. Après Achitophel, Joïadas, fils de Banaïas et Abiathar furent appelés aux conseils. Joab avait le commandement des armées" : » et c'était avec lui que David traitait des affaires de la guerre.

11 faut donc plusieurs conseillers ; car ils s'éclairent l'un l'autre, et un seul ne peut pas tout voir : mais il se faut réduire à un petit nombre.

Premièrement, parce que l'àme des conseils est le secret. « Nabuchodonosor assembla les sénateurs et les capitaines , et tint avec eux le secret de son conseiP. »

C'est un ange qui dit à Tobie " : « Il est bon de cacher le secret du roi, mais il est bon de découvrir les œuvres de Dieu. »

Le conseil des rois est un mystère ; leur secret , qui regarde le salut de tout l'Etat, a quelque chose de religieux et de sacré , aussi bien que leur personne et leur ministère. C'est pourquoi l'interprète latin a traduit le secret par le mot de mystère et de sacrement, pour nous montrer combien le secret des conseils du prince doit être religieusement gardé.

Au reste, quand l'ange dit qu'il est bon de cacher le secret du roi, mais qu'il est bon de découvrir les œuvres de Dieu , c'est que les conseils des rois peuvent être détournés étant découverts : mais la puissance de Dieu ne trouve point d'obstacle à ses desseins : et Dieu ne les cache point par crainte ou par précaution , mais parce que les hommes ne sont pas dignes de les savoir, ni capables de les porter.

Que le conseil du prince soit donc secret; et pour cela, qu'il soit entre très-peu de personnes.

1. ;. Mach., Il, 65. 66. — 2. Eccli.. viii , 22. — 3. Idem, vi, 6. — — 4. Esth., 1, 13. — 5. /. Paml.. xxvii, 32-34.— fi. .ludilh.. il, 2. — 7. Tob., XII, 7.

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