‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 368 sur 609 · LIVRE V. — DE LAUTORITÉ R,OYALE · texte numérisé non relu

LIVRE V. — DE LAUTORITÉ R,OYALE

Car les paroles échappent aisément, et passent trop rapidement d'une bouche à l'autre. « Ne tenez point conseil avec le fou , qui ne saura pas cacher votre secret'. »

Une autre raison oblige le prince à réduire son conseil à peu de personnes ; c'est que le nombre de ceux qui sont capables d'une telle charge est rare.

Il y faut premièrement une sagesse profonde, chose rare parmi les hommes : une sagesse qui pénètre les secrets desseins , et qui déterre , pour ainsi dire, ce qu'il y a de plus caché. « Les desseins qu'un homme forme dans son cœur sont un abîme profond; un homme sage les épuisera^. »

Cet homme sage ne se trouve pas aisément. Mais je ne sais s'il n'est pas encore plus rare et plus difficile de trouver des hommes fidèles. « Heureux qui a trouvé un véritable ami'M » Et encore : « Un ami fidèle est une défense invincible ; qui l'a trouvé a trouvé un trésor : rien ne lui peut être comparé ; l'or et l'argent ne sont rien au prix de sa fidélité*. »

La difficulté est de connaître ces vrais et ces sages amis. 11 y a des hommes rusés qui conseillent les autres, et ne peuvent pas se servir eux-mêmes" . Il y a des raffîneurs qui se rendent odieux à tout le monde ^. Il y eu a qui sont sages pour eux-mêmes, et les fruits de leur sagesse sont fidèles dans leur bouche '^ : » c'est-à-dire, leurs conseils sont salutaires.

Pour les faux amis, ils sont innombrables. « Tout ami dit : Je suis bon ami; mais il y a des amis qui ne sont amis que de nom. N'est-ce pas de quoi s'affliger jusqu'à la mort, quand on voit qu'un ami devient ennemi? 0 malheureuse pensée! pourquoi viens-tu couvrir toute la terre de tromperie? Il y a des amis de plaisir qui nous quittent dans l'affliction. 11 y a des amis de table et de bonne chère : ne sont des lâches qui abandonneront leur bouclier dans le combat^ » Et encore : « Il y a des amis qui cherchent leur temps et leurs intérêts : ils vous quitteront dans la mauvaise fortune. Il y a des amis qui découvriront les paroles d'emportement qui vous seront échappées dans votre colère. Il y a des amis de table , que vous ne trouverez pas dans le besoin. Dans la prospérité, un tel ami sera comme un autre vous-même, et il agira hardiment dans votre maison. Si vous tombez, il se mettra contre vous, et se retirera'.

Parmi tant de faux sages et de faux amis, il faut faire un choix prudent, et ne se fier qu'à peu de personnes.

Il n'y a point de plus sûr lien d'amitié que la crainte de Dieu. « Celui qui craint Dieu sera ami fidèle; et son ami lui sera comme lui-même'". »

El de là vient le sage conseil" : « Ayez toujours avec vous un homme saint que vous connaîtrez rraignant Dieu, dont l'âme s'accorde avec la vôtre," 't qui compatisse avec vos secrets défauts. »

Prenez garde , dans tous ces préceptes , que le Sage vous marque toujours un choix exquis, et qu'il faut se renfermer dans le petit nombre.

Mais il faut surtout consulter Dieu. Qui a Dieu pour ami , Dieu lui donnera des amis. « Un ami

1. EccU., Mil, 20, secund. Lxx. — 2. Prov., XX, 5. — 3. Eccli., xxv, 12. — 1. Idem, vi, U, 15. — ,î. Jbid., xxxvii , 21. — 6. Ibid., 23. — ". Ibid.. 25, 20. — 8. Ib!d.. 1.2,3, 4, 5. — 9. Ibid., vi, 8, 9, 10, Il . 12. — 10. Ibid., il. — H.lbîd., xxxvir, 15, 10.

n. — T. vni.

fidèle est un remède pour nous assurer la vie et l'immortalilé. Ceux qui craignent Dieu le trouveront'.

V' Proposition. Cinquième moyen : Ecouter et s'informer.

Autres.sont les personnes qu'il faut consulter ordinairement dans ses affaires, autres celles qu'il faut écouter.

Le prince doit tenir conseil avec très-peu de personnes. Mais il ne doit pas renfermer dans ce petit nombre tous ceux qu'il écoute : autrement, s'il arrivait qu'il y eût de justes plaintes contre ses conseillers, ou des choses qu'ils ne sussent pas, ou qu'ils résolussent de lui taire , il n'en saurait jamais rien.

Nous avons vu David écouter sur des affaires importantes jusqu'à une femme, et suivre ses conseils : tant il aimait la raison et la vérité, de quelque côté qu'elle lui vînt.

Il faut que le prince écoute, et s'informe de toutes parts , s'il la veut savoir. Ce sont deux choses : il faut qu'il écoute, et remarque ce qui vient à lui , et qu'il s'informe avec soin de tout ce qui n'y vient pas assez clairement. « Si vous prêtez l'oreille, vous serez instruit ; si vous aimez à écouter, vous serez sage^. »

Après tant d'instructions tirées des auteurs sacrés, ne refusons pas d'écouter un prince infidèle, mais habile et grand politique. C'est Dioclétien, qui disait : « Il n'y a rien de plus difficile que de bien gouverner : quatre ou cinq hommes s'unissent , et se concertent pour tromper l'empereur. Lui, qui est enfermé dans ses cabinets , ne sait pas la vérité. Il ne peut savoir que ce que lui disent ces quatre ou cinq hommes qui l'approchent. Il met dans les charges des hommes incapables. Il en éloigne les gens de mérite. C'est ainsi , disait ce prince qu'un bon empereur, un empereur vigilant , et qui prend garde à lui , est vendu : Bonus , cautiis , optimus venditur imperator^.

Oui, sans doute, quand il n'écoute que peu de personnes, et ne daigne pas s'informer de ce qui se passe.

VI" Proposition. Sixième moyen : Prendre garde à qui on croit, et punir les faux rapports.

Dans cette facilité de recevoir des avis de plusieurs endroits , il faut craindre , premièrement , que le prince ne se rabaisse en écoutant des personnes indignes. Cette femme que David écouta si tranquillement' était une femme sage et connue pour telle. L'Ecclésiastique , qui recommande tant d'écouter, veut que ceux qu'on écoute soient des vieillards honorables, et des hommes sensés. « Soyez avec les sages vieillards , et unissez votre cœur à leurs sages pensées. Si vous voyez un homme sensé, fréquentez souvent sa maison, ou l'appelez dans la vôtre". »

Secondement, il faut craindre que le prince qui écoute trop ne se charge de faux avis, et ne se laisse surprendre aux mauvais rapports.

« Qui croit aisément a le cœur léger, et se dégrade lui-même". »

Ne croyez doHc pas à toute parole ' : « Pesez tout

1 Eccli., VI, 16. — 2. Idem, 34. — 3. Flavius \oji. .\urel. — i. II. Reij., XIV, 2. — 5. Eccli., vi, 35, 36. —6. Idem, xix, i. — 7. .'du/., 10.

POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE

dans une justo balance. » « Complez cl pesez, » dit l'Ecclésiastique'.

Il faut entendre , et non pas croire , c'est-à-dire peser, les raisons, et non pas croire le premier venu sur sa parole. « Le simple croit tout ce qu'on lui dit; le sage entend ses voies-. »

SalomoQ , qui parle ainsi , avait profité de ce sage avis du roi son père^ : « Prenez garde que vous entendiez tout ce que vous faites , et do quel côté vous aurez à vous tourner. » Comme s'il disait : Tournez-vous de plus d'un côté , car la vérité veut être cherchée en plusieurs endroits : les affaires humaines veulent être aussi tentées par divers moyens ; mais de quelque côté que vous vous tourniez , tournez-vous avec connaissance , et ne croyez pas sans raison.

Surtout prenez garde aux faux rapports. « Le prince qui prend plaisir à écouler les mensonges n'a que des méchants pour ses ministres*. »

On jugera de vous par les personnes à qui vous croyez. « Le méchant écoute la méchante langue; le trompeur écoute les lèvres trompeuses ^ »

« Plutôt un voleur, dit le Sage^ que la conversation du menteur. » Le menteur vous dérobe par ses artifices le plus grand de tous les trésors, qui est la connaissance de la vérité ; sans quoi vous ne sauriez faire justice, ni aucun bon choix, ni, en un mot, aucun bien.

Prenez garde que le menteur, qui a aiguisé sa langue , et préparé son discours pour couper la gorge à quelqu'un , ne manque pas de couvrir ses mauvais desseins sous une apparence de zèle. Miphiboseth , fils de Jonathas , zélé pour David , est trahi par Siba, son serviteur, qui, voulant le perdre pour avoir ses biens, vint au-devant de David avec des rafraîchissements pendant qu'il fuyait devant Absalon''. « Où est le lils de votre maître? lui dit David*. Il est demeuré, répondit le traître, à Jérusalem, disant que Dieu lui rendrait le royaume de son père. »

Voilà comme on prépare la voie aux calomnies les plus noires , par une démonstration do zèle.

La malice prend quelquefois d'autres couvertures. Elle fait la simple et la sincère. « Les paroles du fourbe paraissent simples, mais elles percent le cœur'. 1)

Elle fait aussi la plaisante , et s'insinue par des moqueries. Mais de là naissent des querelles dangere^ises : i< Chassez le moqueur : les querelles , les procès et les injustices se retireront avec lui'". »

En quelque forme que la médisance paraisse, craignez-la comme un serpent. « Si la couleuvre mord en secret , le médisant qui se cache n'a rien de moins odieux". »

Le remède souverain contre les faux rapports est de les punir. Si vous voulez savoir la vérité, ô prince ! qu'on ne vous mente pas impunément. Nul ne manque plus de respect pour vous que celui qui ose porter des mensonges et des calomnies à vos oreilles sacrées.

On ne ment pas aisément à celui qui sait s'informer et punir ceux qui le trompent.

4. EcclL, xLii ,7.-2. Prov.. xiv , 15. — 3. ///. neg-, ii , 3. — 4 Prov., XXIX , 12. — 5. Idem, xvii ,4.-6. Efcli., \\, -i~. — 1. II. lleg., XVI, 1,2. — 8. Idem, 3. — 9. Prov., xvin, 8. — 10. Idem , xxii, 10. - 11. Ecoles., \, M.

La punition que je vous demande pour les faux rapports, c'est d'ôter toute croyance à ceux qui les font, et de les chasser d'auprès de vous. « Eloignez la mauvaise langue; ne laissez point approcher les lèvres médisantes'. »

Ecouter les médisants , ou seulement les souffrir, c'est participer à leur crime. « N'ayez rien à démêler avec le discoureur, et ne jetez point de bois dans son feu^. » N'entretenez point les médisances en les écoutant, et en les souffrant. Et encore : « N'allumez point le feu du pécheur, de peur que sa flamme ne vous dévore^. »

Ce n'est pas seulement les médisances qui sont à craindre; les fausses louanges ne sont pas moins dangereuses, et les traîtres qui vendent les princes ont des gens apostés pour se faire louer devant eux. Toutes les malices auprès des grands se font sous prétexte de zèle. Tobie l'Ammonite, qui voulait perdre Néhémias , lui faisait donner des avis , en apparence importants : « Il y a des desseins contre votre vie ; ils vous veulent tuer cette nuit : entendez-vous avec moi : tenons conseil dans le temple au lieu le plus retiré*. Et je compris, dit Néhémias'', que Sémaïas était gagné par Tobie et Sanaballat. Tobie entretenait de secrets commerces dans la Judée? il avait plusieurs grands dans ses intérêts, qui le louaient devant moi, et lui rapportaient toutes mes paroles". »

0 Dieu! comment se sauver parmi tant de pièges, si on ne sait se garder des'discours artificieux et parler avec précaution? <( Mettez une haie d'épines autour de vos oreilles ; » n'y laissez pas entrer toutes sortes de discours : « N'écoutez pas la mauvaise langue : faites une porte et une serrure à votre bouche : pesez toutes vos paroles''. »

0 prince ! sans ces précautions , vos affaires pourront souffrir ; mais quand votre puissance vous sauverait de ces maux, c'est pour vous le plus grand de tous les maux de faire souffrir les innocents , contre qui les méchantes langues vous auront irrité.

Qu'il est beau d'entendre David chanter sur sa lyre* : « J'étais dans ma maison avec un cœur simple; je ne me proposais point de mauvais desseins; je haïssais les esprits artificieux. Le cœur malin ne trouvait point d'accès auprès de moi : je persécutais celui qui médisait en secret conlre son prochain; je ne pouvais vivre avec le superbe et le hautain ; mes yeux se tournaient vers les gens de bien pour les faire demeurer avec moi. Celui qui vil sans reproche était le seul que je jugeais digne de me servir ; le menteur ne me plaisait pas. Dès le matin je pensais à exterminer les impies ; et je ne pouvais souffrir les méchants dans la cité de mon Dieu! »

La belle cour, où l'on voit tant de simplicité cl tant d'innocence, et tout ensemble tant de courage, tant d'habileté et tant de sagesse !

Vil" Proposition. Septième moyen : Consulter les temps passés, et ses propres expériences.

En toutes choses, le temps est un excellent conseiller. Le temps découvre les secrets ; le temps

1 Prov IV 24. — 2. Eccli., viii ,4.-3. Idem , 13, secuudum i.xx. — 4. //. 'Esdr., VI , 10. — 5. Idem. 12. — 6. Ibid., 17, 18, 19. — 1. EcclL, x.wiii, 28, 29.-8. Psalm.. c.

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