LIVRE V
DE L'AUTORITE ROYALE
fait naître les occasions : le temps confirme les bons conseils.
Surtout qui veut bien juger de l'avenir, doit consulter les temps passés.
Si vous voulez savoir ce qui fera du bien et du mal aux siècles futurs, regardez ce qui en a fait aux siècles passés. Il n'y a rien de meilleur que les choses éprouvées. « N'outre-passez point les bornes posées par vos ancêtres'. »
Gardez les anciennes maximes sur lesquelles la monarchie a été fondée, et s'est soutenue.
Imitez les rois de Perse, qui avaient toujours auprès d'eux « ces sages conseillers instruits des lois et des maximes anciennes^. »
De là les registres de ces rois, elles annales des siècles passés qu'Assuérus se faisait apporter pendant la nuit, quand il ne pouvait dormira
Toutes les anciennes monarchies, celle des Egyptiens , celle des Hébreux, tenaient de pareils registres. Les Romains les ont imités. Tous les peuples, enfin, qui ont voulu avoir des conseils suivis, ont marqué soigneusement les choses passées pour les consulter dans le besoin.
« Qu'est-ce qui sera? ce qui a été. Qu'est-ce qui a été fait? ce qu'on fera. Rieu n'est nouveau sous le soleil , et personne ne peut dire : Cela n'a jamais été vu : car il a déjà précédé dans les siècles qui sont devant nous*. »
C'est pourquoi , comme il est écrit dans la Sagesse : <c Qui sait le passé, peut conjecturer l'avenir". »
« L'insensé ne met point de fin à ses discours. L'homme ne sait pas ce qui a été devant; qui lui pourra découvrir ce qui viendra après*? »
N'écoutez pas les vains et infinis raisonnements, qui ne sont pas fondés sur l'expérience. Il n'y a que le passé qui puisse vous apprendre et vous ^ garantir l'avenir.
>De là vient que l'Ecriture appelle toujours aux conseils des vieillards expérimentés. Les passages en sont innombrables. En voici un digne de remarque" : « Ne vous éloignez point du sentiment des vieillards ; écoutez ce qu'ils vous racontent, car ils l'ont appris de leurs pères. Vous trouverez l'intelligence dans leurs conseils , et vous apprendrez à répondre comme le besoin des affaires le demandera. »
Job, déplorant l'ignorance humaine, nous fait voir que s'il y a parmi nous quelque étincelle de sagesse, c'est dans les vieillards qu'elle se trouve. « Où réside la sagesse, dit-iP, et d'où nous vient l'intelligence? Elle est cachée aux yeux de tous les vivants ; elle est même inconnue aux oiseaux du ciel » (c'est-à-dire , aux esprits les plus élevés). « La mort et la corruption ont dit : Nous en avons ouï quelque bruit. » Les vieillards expérimentés, qu'un grand âge approche du tombeau, en ont ouï dire quelque chose.
Job avait dit la même chose en d'autres paroles : « La sagesse est dans les vieillards et la prudence vient avec le temps'.
C'est donc par l'expérience que les esprits se raffinent. « Comme le fer émoussé s'aiguise avec
I. Prov.. xxii. 28. — 2. Esth..i. 13. — 3. Idem, \'l.l.— i. EccUs., I. 9, 10. — 5. Sap., vin,8. — 6. £ccics., x. U. — 1. Eccli.,\tn,H, 12. - 8. Job., xxviii, 20, 21, 22. — 9. Idem, xii, 12.
grand travail, ainsi la sagesse suit le travail et l'application'. »
« Employez le sage, et vous augmenterez sa sagesse'. » L'usage et l'expérience le fortifiera.
Par l'expérience on profite même de ses fautes. « Qui n'a point été éprouvé, que sait-il? L'homme qui a beaucoup vu, pensera beaucoup : qui a beaucoup appris, raisonnera bien. Qui n'a point d'expérience, sait peu de chose. Celui qui a été trompé se raffine, et met le comble à sa sagesse. J'ai beaucoup appris dans mes fautes et dans mes voyages : l'intelligence que j'y ai acquise, a passé tous mes raisonnements, je me suis trouvé dans de grands périls, et mes expériences m'ont sauvée »
C'est ainsi que la sagesse se forme : nos fautes mêmes nous éclairent , et qui sait en profiter est assez savant.
Travaillez donc, ô prince! à vous remplir de sagesse. L'expérience toute seule vous la donnera, pourvu que vous soyez attentif à ce qui se passera devant vos yeux. Mais appliquez-vous de bonne heure : autrement vous vous trouverez aussi peu avancé dans un grand âgé que vous l'avez été dans votre enfance.
« Pensez-vous trouver dans votre vieillesse ce que vous n'aurez point amassé dans votre jeune âge'. »
« Laissez l'enfance, et vivez ; et marchez par les voies delà prudence ^ »
VIII« Proposition. Huitième moyen : S'accoutumer à se résoudre par soi-même.
Il y a ici deux choses : la première , qu'il faut savoir se résoudre ; la seconde , qu'il faut savoir se résoudre par soi-même. C'est à ces deux choses qu'il se faut accoutumer de bonne heure.
Il faut donc, premièrement, savoir se résoudre. Ecouter, s'informer, prendre conseil , choisir son conseil, et toutes les autres choses que nous avons vues, ne sont que pour celle-ci, c'est-à-dire, pour se résoudre.
Il ne faut donc point être de ceux qui , à force d'écouter, de chercher, de délibérer, se confondent dans leurs pensées et ne savent à quoi se déterminer : gens de grandes délibérations et de grandes propositions, mais de nulle exécution. A la fin tout leur manquera.
« Où il y a beaucoup de discours , beaucoup de propositions, de raisonnements infinis, la pauvreté y sera. L'abondance est dans l'ouvragée » 11 faut conclure et agir.
« Ne soyez pas prompt à parler, et languissant à faire \ » Ne soyez point de ces discoureurs qui ont à la bouche de belles maximes, dont ils ne savent pas faire l'application ; et de beaux raisonnements politiques , dont ils ne font aucun usage. Prenez votre parti , et tournez-vous à l'action.
« Ne soyez donc point trop juste ni trop sage , de peur qu'à la fin vous ne soyez comme un stupide *, » immobile dans l'action, incapable de prendre un dessein.
Cet homme trop juste et trop sage est un homme qui, par faiblesse, et pour ne pouvoir se résoudre,
i. Eccli.,\, 10. — 2. Prov., ix, 9. — 3. Ecdi., xxxiv, 9. 10, 11, 12; sec. Lxx. — 4. Idem, xxv, 5. — 5. Prov., ix , 6. — 0. Idem. XIV, 23. — 7. Eecli., iv, 34. — 8. Eccles., vu, 17.
POLITIQUE DM L'ÉCRITURE SAINTE
l'ait scrupule de tout, et trouve des difficultés iiilinies on toutes choses.
Il y a un certain sens droit qui fait qu'on prend son parti nettement. « Dieu a fait l'homme droit et il s'est embarrassé de questions infinies'. » Il reste à notre nature , même après sa chute , quelque chose de cette droiture : c'est par là qu'il faut se résoudre , et ne point toujours s'abandonner à de nouveaux doutes.
« Qui observe le vent ne sèmera point, qui considère les nuées ne fera jamais sa moisson^ » Qui veut trop s'assurer et trop prévoir ne fera rien.
Il n'est pas donné aux liommes de trouver l'assurance entière dans leurs conseils et dans leurs affaires. Après avoir raisonnablement considéré les choses , il faut prendre le meilleur parti , et abandonner le surplus à la Providence.
Au reste , quand on a vu clair et qu'on s'est déterminé par des raisons solides, il ne faut pas aisément changer. Nous l'avons déjà vu. « Ne tournez pas à tout vent, et ne marchez point en toute voie. Le pécheur (celui qui se conduit mal) a une double langue^ » Il dit et se dédit, il résout d'une façon , et exécute de l'autre. « Soyez ferme dans votre intelligence, et que votre discours soit un*. »
Quand je dis qu'il faut savoir prendre sa résolution , c'est-à-dire qu'il la faut prendre par soimême : autrement , nous ne la prenons pas : on nous la donne ; ce n'est pas nous qui nous tournons, on nous tourne.
Revenons toujours à cette parole de David à Salomou'' : « Prenez garde, mon fils, que vous entendiez tout ce que vous faites , et de quel côté vous aurez à vous tourner. »
« Le sage entend ses voies °. » Il a son but , il a ses desseins : il regarde si les moyens qu'on lui propose vont à sa fin. « L'imprudence des fous est errante. » Faute d'avoir un but arrêté , ils ne savent oii aller, et ils vont comme on les pousse.
Qui se laisse ainsi mener, ne voit rien : c'est un aveugle qui suit son guide. !
« Que vos yeiix précèdent vos pas , » nous a déjà dit le Sage'. Vos yeux, et non ceux des autres. Faites-vous tout expliquer; faites-vous tout dire : ouvrez les yeux et marchez; n'avancez que par raison.
Ecoutez donc vos amis et vos conseillers ; mais ne vous abandonnez pas à eux. Le conseil de l'Ecclésiastique est admirable* : " Séparez-vous de vos ennemis, prenez garde à vos amis. » Prenez garde qu'ils ne se trompent : prenez garde qu'ils ne vous ti'ompent.
Que si vous suivez à l'aveugle quelqu'un qui aura l'adresse de vous prendre par votre faible, et de s'emparer de votre esprit, ce ne sera pas vous qui régnerez : ce sera votre serviteur et votre ministre ". Et ce que dit le Sage vous arrivera : « Trois ;
l.Eccies., VII, 30. -2. /i(cm, xi, 4. — 3. £«;/., v, 11. — 4. /d«m, 12, vers. Lxx. — 5. ///. Beg., u, 3. — Ij. l'roi'., xiv, S.— 7. Idem, iv, 25. — 8. EcclL, vi, 13.
y. Voici les leçons qu'un des instituteurs de Louis XVl donnait à ce prince, sur le sujet ([ue traite ici Bossuet ; « Lorsque nous restons dans ia roule où X la i'rovidcncR eile-mème nous a i)lacés. nous devons comiiter sur son assis- « tance ; car, di>s que c'est elle qui veut que nous soyons dans cette route, il « est de sa justice comme de sa bonté de nous accorder les secours qui nous » sont nécessaires pour que nous y niarcliions au gré de sa volonté. Ainsi , » vous lites appelé par la Provideuc* à régner. Tant que vous régnerez par " vous-iuème , vous êtes en riroil de lui demander, et vous pouvez être cer- •• tain d'en obtenir toutes les lumières , tous les moyens dont vous aurez be-
choses émeuvent la terre : la première est un serviteur qui règne'. »
Dans quelle réputation s'était mis ce roi de Judée, dont il est écrit dans les Actes- : « Hérode était en colère contre les Tyriens et les Sidoniens : ils vinrent à lui tous ensemble, et, ayant gagné Blatus , chambellan du roi , ils obtinrent ce qu'ils voulurent? »
On vient au prince par cérémonie ; en effet, on traite avec le ministre. Le prince a les révérences, le ministre a l'autorité effective.
On rougit encore pour Assuérus, roi de Perse, quand on lit dans l'histoire la facilité avec laquelle il se laisse mener par Aman , son favori ^
« Etablissez-vous donc un conseil en votre cœur, car vous n'en trouverez point de plus fidèle. L'esprit d'un homme attentif à ses alfaires lui rapporte plus de nouvelles que sept sentinelles posées dans des lieux éminents*. »
On ne peut trop vous répéter ce conseil du Sage.
Il est malaisé dans votre jeunesse que vous ne croyiez quelqu'un; car l'expérience manque dans cet âge : les passions y sont trop impétueuses; les délibérations y sont trop promptes. Mais si vous voulez devenir bientôt capable d'agir par vousmême , croyez de telle manière que vous vous fassiez expliquer les raisons de tout; accoutumez-vous à goûter les bonnes. « Faites-vous instruire dans votre jeunesse : et jusqu'aux cheveux blancs votre sagesse croîtra». »
Et remarquez ici que la véritable sagesse doit toujours croître; mais elle doit commencer par la docilité. C'est pourquoi nous avons ouï Saiomon au commencement de son règne , et dans sa première jeunesse , demander un cœur docile. Et le livre de la Sagesse lui fait dire : « J'étais un enfant ingénieux, et j'avais eu en partage une bonne àme^ ; » c'est-à-dire portée au bien, et capable de prendre conseil.
Il parvint en peu de temps , par ce moyen , au plus haut degré de sagesse. Il vous en arrivera autant. Si vous écoutez au commencement , bientôt vous mériterez qu'on vous écoute. Si vous êtes quelque temps docile, vous deviendrez bientôt maître et docteur.
IX" Proposition. Neuvième moyen : Eviter les mauvaises finesses.
Nous en avons déjà vu une belle idée dans ces mots de l'Ecclésiastique' : « Il y a des hommes rusés et artificieux, qui se mêlent d'enseigner les autres, et qui sont inutiles à eux-mêmes ; il y a des raflineui's odieux dans leurs discours, et à qui tout
» soin pour bien régner. Mais si ce sont des favoris on des ministres, ou la >) majorité, ou même l'unanimité d'un conseil qui font tout dans votre royaume, « alors ce n'est plus vous qui régnez ; alors vous voilà hors de la route oii la » Providence vous avait placé; alors elle neTous doit plus rien. Ce serait une » véritable impiété de lui demander, de vous aider à bien régner, quand, contre » sa volonté, vous refusez de régner. Sans doute, vous ne pourrez pas tout « prévenir, tout connaître, tout savoir; aussi aurez-vous un conseil; consul- » tez-en les membres ; mais souvenez-vous qu'aucun d'eux n'est roi, que c'est » Vous qui l'êtes , que tout doit rouler sur votre tète. Lors donc que vous au- )) rez appris ce que vous pensiez ne pas savoir; lorsque vous aurez recueilli » les lumières que vous pensiez vous manquer : prononcez , décidez en roi , » votre oi)inion fùl-elle contraire à celle de tous ; et soyez sûr que la Provi- >■ dencc sera de votre côté. » (Eloge du l>. Berihier, par Montjoye ; Paris, de l'imprimerie Royale, 1817, pag. 99 et suiv.)[Ë(;î(. Vers.]
1. Prov., XXX, 21,22. —2. Act., xii , 20. — 3. Esth., m, 8. — i. Eccli., xxxvii, n, 18; vers. i.xx. — 5. EccU., vi, 18. —G. Sap., viii, 19. —7. EccU , xxxvn, 17, 21,22,23; vers.LXK.