LIVRE V. — DE L'AUTORITÉ ROYALE
manque. » A force de raffiner, ils sortent du bon sens , et tout leur échappe.
Ce que j'appelle ici mauvaises finesses, ce ne sont pas seulement les finesses grossières ou les raffinements trop subtils , mais en général toutes les finesses qui usent de mauvais moyens.
Elles ne manquent jamais d'embarrasser celui qui s'en sert. « Qui marche droitement, se sauvera ; qui cherche les voies détournées tombera dans quelqu'une, » dit le plus sage des rois'.
11 n'y a rien qui se découvre plutôt que les mauvaises finesses. « Celui qui marche simplement, marche en assurance : celui qui pervertit ses voies sera bientôt découvert'. »
Le trompeur ne manque jamais d'être le premier trompé. « Les voies du méchant le tromperont : le trompeur ne gagnera rien^. » Et encore : « Qui creuse une fosse tombera dedans ; qui rompt une haie, un serpent le mord*. »
Ecoutez la vive peinture que nous fait le Sage, du fourbe et de l'imposteur' : « Le fourbe et l'infidèle a des paroles trompeuses : il cligne les yeux : il marche sur les pieds : il fait signe des doigts » (il a des intelligences secrètes avec tout le monde) : son cœur perverti machine toujours quelques tromperies; il fait mille querelles , et brouille les meilleurs amis. Il périra bientôt ; une chute précipitée le brisera, et il n'y aura plus de remède. »
Si une telle conduite est odieuse dans les particuliers , combien plus est-elle indigne du prince , qui est le protecteur de la bonne foi !
Souvenez-vous de cette parole vraiment noble et vraiment royale du roi Jean , qui , sollicité de violer un traité , répondit : « Si la bonne foi était périe par toute la terre, elle devrait se retrouver dans le cœur et dans la bouche des rois. »
« Les méchants sont abominables aux rois , les trônes sont affermis par la justice. Les lèvres justes sont les délices des rois; qui parle sincèrement, en sera aimé". »
Voilà comme agit un roi quand il songe à ce qu'il est, et qu'il veut agir en roi.
X" Proposition. Modèle de la finesse et de la sagesse véritables, dans la conduite de Saiil et de David : pour servir de preuve et d'exemple à la proposition précédente.
Nous pouvons connaître la différence des sages véritables, d'avec les trompeurs, par l'exemple de Saiil et do David.
Les commencements de Satil sont magnifiques : il craignait le fardeau de la royauté; il était caché dans sa maison , et à peine le put-on trouver quand on l'éluf. Après son élection, il y vivait dans la même simplicité , et appliqué aux mêmes travaux qu'auparavant. Le besoin de l'Etat l'oblige à user d'autorité; il se fait obéir par son peuple : il défait les ennemis, son cœur s'enfle; il oublie Dieu*.
La jalousie s'empare de son esprit. Il avait aimé David " : il ne le peut plus souffrir, après que ses services lui ont acquis beaucoup de gloire. Il n'ose chasser de la cour un si grand homme , de peur de faire crier contre lui-même ; mais il l'éloigné, sous prétexte de lui donner un commandement considé-
i. Prov., xxvm, 18.— 2. Idem, x, 9. — 3. lUd.. xii, 20, 27. — 4. EcHes., >■, 8. — 5. Prov., vi, 12, 13, U, 15. — G. Idem, xvi, 12, 13. — 7. ;. Tieo., X, 21, etc.; xi, 5. — 8. liem, xi, xii, xiii, xiv, xv. — 9. ;W(i.,xvr, 21.
rable '. Par là il lui fait trouver les moyens d'augmenter sa réputation, et de lui rendre de nouveaux services.
Enfin, ce prince jaloux se résout à perdre David ; et il ne voit pas qu'il perd lui-même le meilleur serviteur qu'il ait dans tout son royaume. Sa jalousie lui fournit de noirs artifices pour réussir dans ce dessein. « Il lui promet sa fille ; mais afin qu'elle lui soit une occasion de ruine. Il lui fait dire par ses courtisans : « Vous plaisez au roi , et tous ses ministres vous aiment^ ; » mais tout cela pour le perdre. Sous prétexte de lui faire honneur, il l'expose à des occasions hasardeuses , et l'engage . dans des périls presque inévitables. « Vous serez mon gendre, dit-il, si vous tuez cent Philistins. David le fit, et Saiil lui donna sa fille. Mais il vit que le Seigneur était avec David : il le craignit, et il le haït toute sa vie'. »
Son fils Jonathas, qui aimait David, fil ce qu'il put pour apaiser son père jaloux, Satil dissimule, et trompe son propre fils, pour mieux tromper David. 11 le fait venir à la cour. David se signale par de nouvelles victoires, et la jalousie transporte de nouveau Satil. Pendant que David jouait de la lyre devant lui, il le veut percer de sa lance. David s'enfuit , et il est contraint de se dérober de la cour"*.
Satil le rappelle par de nouvelles caresses, et lui tend toujours de nouveaux pièges. David s'enfuit de nouveau'.
Le malheureux roi, qui voyait la gloire de David s'augmenter toujours; et que ses serviteurs, jusqu'à ses propres parents et son fils même, aimaient un homme en effet si accompli , leur parla en ces termes'^ : « Ecoutez, enfants de Jémini (il était luimême de cette race) : est-ce le fils d'isaï qui vous donnera des champs et des vignes , ou qui vous fera capitaines et généraux des armées? Pourquoi avez-vous tous conjuré contre moi, et que personne ne m'avertit ouest le fils d'isaï, avec qui mon propre fils est lié d'amité? Aucun de vous n'a pitié de moi , ni ne m'avertit de ce qui se passe. On aime inieux servir mon sujet rebelle, qui fait de continuelles entreprises contre ma vie. »
Il ne pouvait parler plus artificieusement, pour intéresser tous ses serviteurs dans la perle de David. Il trouve des flatteurs qui entrent dans ses injustes desseins. David, très-fidèle au roi, est traité comme un ennemi public. « Les Ziphéens vinrent avertir Said que David était caché parmi eux dans une forêt. Et Satil leur dit : Bénis soyezvous de par le Seigneur, vous qui avez seuls déploré mon sort. Allez, préparez tout avec soin; n'épargnez pas vos peines : recherchez curieusement où il est, et qui l'aura vu ; car c'est un homme rusé, qui sait bien que je le hais. Pénétrez toutes ses retraites ; rapportez-moi des nouvelles certaines, afin quej'aille avec vous. Fiît-il caché dans la terre, je l'en tirerai, et je le poursuivrai dans tout le pays de Juda'. »
Que d'artifices, que de précautions, que de dissimulations, que d'accusations injustes! Mais que d'ordres précis donnés, et avec combien d'attention
1. /. Reg., XVIII, 7, 8. — %. Idem , 21 , 22. —3. Ibid., 25-2! ■i. ibid., XIX. — 5. /6îii.,xx. — 6. /Md., xxii, 7,8.-7. Ibii., >