LIVRE VI. — DEVOIRS DES SUJETS ENVERS LE ROI
proie, les particuliers périront dans la ruine de l'Etat. De sorte qu'à vrai dire le tribut n'est autre chose qu'une petite partie de son bien qu'on paie au prince pour lui donner moyen de sauver le tout.
IV" Proposition. Le respect, la fidélité et l'obéissance qu'on doit aux rois ne doivent être altérés par aucun prétexte.
C'est-à-dire qu'on les doit toujours respecter, toujours servir, quels qu'ils soient , bons ou méchants : « Obéissez à vos maîtres , non-seuleraenl quand ils sont bons et modérés, mais encore quand ils sont durs et fâcheux'. »
L'Etat est en péril, et le repos public n'a plus rien de ferme, s'il est permis de s'élever pour quelque cause que ce soit contre les princes.
La sainte onction est sur eux , et le haut ministère qu'ils exercent au nom de Dieu les met à couvert de,toute insulte.
Nous avons vu David non -seulement refuser d'attenter sur la vie de Saiil , mais trembler pour avoir osé lui couper le bord de sa robe , quoique ce fût à bon dessein : « Que j'ose lever ma main contre l'oint du Seigneur, à Dieu ne plaise! Et le cœur de David fut frappé , parce qu'il avait coupé le bord de la cotte d'armes de Saûl'. »
Les paroles de saint Augustin sur ce passage sont remarquables. « Vous m'objectez, dit-il, à Pélilien , évêque donatiste^ que celui qui n'est pas innocent ne peut avoir la sainteté. Je vous demande si Satil n'avait pas la sainteté de son sacrement et de l'onction royale, qu'est-ce qui causait en lui de la vénération à David? Car c'est à cause de cette onction sainte et sacrée qu'il l'a honoré durant sa vie, et qu'il a vengé sa mort. El son cœur frappé trembla quand il coupa le bord de la robe de ce roi injuste. Vous voyez donc que Saiil, qui n'avait point l'innocence , ne laissait pas d'avoir la sainteté ; non la sainteté de vie , mais la sainteté du sacrement divin , qui est saint , même dans les hommes mauvais. »
Il appelle sacrement l'onction royale ; ou , parce qu'avec tous les Pères , il donne ce nom à toutes les cérémonies sacrées , ou parce qu'en particulier l'onction royale des rois, dans l'ancien peuple, était un signe sacré institué de Dieu pour les rendre capables de leur charge , et pour figurer l'onction de Jésus-Christ même.
Mais ce qu'il y a de plus important , c'est que saint Augustin reconnaît, après l'Ecriture, une sainteté inhérente au caractère royal qui ne peut être effacée par aucun crime.
C'est, dit-il, cette sainteté que David injustement poursuivi à mort par Saiil, David sacré luimême pour lui succéder, a respectée dans un prince réprous'é de Dieu. Car il savait que c'était à Dieu seul à faire justice des princes , et que c'est aux hommes à respecter le prince tant qu'il plaît à Dieu de le conserver.
Aussi voyons-nous que Samuel , après avoir déclaré à Saijl que Dieu l'avait rejeté, ne laisse pas de l'honorer. « J'ai mal fait, lui dit Saiil*; mais, je vous prie, portez mon péché, et retournez avec moi pour adorer le Seigneur. Samuel lui répondit :
i. l.Pelr., n, 18. —2. /. Reg., xxit, 6. 7.-3. Lib. II cont. UU. Petil.. c. XLvni, num. 112. — 4. /. Reg., xv. 24-28, 30, 31.
Je n'irai pas avec vous , parce que vous avez rejeté la parole du Seigneur : et le Seigneur vous a aussi rejeté ; il ne veut plus que vous soyez roi. Samuel se tournait pour se retirer, et Saiil le prit par le haut de son manteau , qui se déchira. Sur quoi Samuel lui dit : Le Seigneur a séparé de vous le royaume d'Israël, et l'a donné à un plus homme de bien. Ce Dieu puissant et victorieux ne s'en dédira pas, car il n'est pas comme un homme, pour se repentir de ses desseins. J'ai péché , répondit Saiil , mais honorez-moi devant les sénateurs de mon peuple , et devant tout Israël; et retournez avec moi, afin que j'adore avec vous le Seigneur votre Dieu. Alors Samuel suivit Saiil, et Saiil adora le Seigneur. »
On ne peut pas déclarer plus clairement à un prince sa réprobation; mais Samuel à la fin se laisse fléchir, et consent à honorer Saiil devant les grands et devant le peuple, nous montrant, par cet exemple , que le bien public ne permet pas qu'on expose le prince au mépris.
Roboam traita durement le peuple ; mais la révolte de Jéroboam et des dix tribus qui le suivirent , quoique permise de Dieu en punition des péchés de Salomon , ne laisse pas d'être détestée dans toute l'Ecriture , qui déclare qu'en se révoltant contre la maison de David , ils se révoltaient contre Dieu qui régnait par elle'.
Tous les prophètes qui ont vécu sous les méchants rois : Elle et Elisée sous Achab et sons Jézabel , en Israël ; Isaïe sous Achaz et sous Manassès; Jérémie, sous Joachim, sous Jéchcmias, sous Sédécias; en un mot, tous les prophètes, sous tant de rois impies et méchants, n'ont jamais manqué à l'obéissance, ni inspiré la révolte, mais toujours la soumission et le respect.
Nous venons d'ouïr Jérémie après la ruine de Jérusalem et l'entier renversement du trône des rois de Juda , parler encore avec un respect profond de son roi Sédécias : « L'oint du Seigneur , que nous regardions comme le souffle de notre bouche, a été pris pour nos péchés , lorsque nous lui disions : Nous vivrons sous votre ombre parmi les Gentils ^ »
\ Les bons sujets ne se tenaient pas quittes du respect qu'ils devaient à leur roi , après même que son royaume fût renversé , et qu'il fût emmené comme un captif avec tout son peuple. Ils respec- I talent jusque dans les fers , et après la ruine du I royaume , le caractère sacré de l'autorité royale.
V" Pboposition. L'impiété déclarée, et même la persécution , ! n'exemptent pas les sujets de l'obéissance qu'ils doivent I aux princes.
Le caractère royal est saint et sacré , même dans les princes infidèles ; et nous avons vu que Cyrus est appelé par Isaïe « l'oint du Seigneur'. »
Nabuchodonosor était impie et orgueilleux jusqu'à vouloir s'égalera Dieu, et jusqu'à faire mourir ceux qui lui refusaient un culte sacrilège ; et néanmoins Daniel lui dit ces mots : « Vous êtes le roi des rois : et le Dieu du ciel vous a donné le royaume , et la puissance , et l'empire , et la gloire*. »